Grêle générale !

– Eh ben alors, ça a pas l’air d’aller ?

– Ah là là, non. Je suis déprimé. Dévasté.

– Mince, qu’est-ce qui se passe ?

– Qu’est-ce qui se passe ?! Mais enfin, tu as vu la météo ?

– Euh, oui, mais enfin…

– C’est un drame !

– Un drame ? Tu pousses un peu non ?

– Nan ! La grêle, c’est épouvantable ! Des dizaines d’hectares, ravagés.

– Oh…

– Et pis si c’étaient des cultures sans importance, genre des légumes… Mais non, de la vigne !

– D’acc…

– De la vigne, tu te rends compte ?! Des hectolitres…perdus…à jamais.

– Ok, je vois. Ben, euh, que veux-tu, c’est comme ça, on peut rien y faire.

– Je refuse l’idée que des cuvées entières et innocentes se fassent hacher sans qu’on puisse rien faire ! Mais que fout la science ?! D’ailleurs, ils n’ont pas des fusées anti-grêle les viticulteurs ?

– Alors, si, mais tu sais, en fait, c’est quand même un peu comme s’ils avaient des violons géants pour faire pipi dedans.

– Ca marche pas ?!

– Ben…pas vraiment.

– Aaaaaaah, lamentation, malheur, malédiction… Mais pourquoi ?

POURQUOOOIIIIIIIII !!!!

– Attends, du calme, je t’explique. Tu te doutes bien que l’idée de contrôler la météo n’est pas nouvelle. Le ciel, le soleil, et les nuées sont à la base des premières religions, on peut donc raisonnablement imaginer que de tout temps les hommes ont prié, imploré, et sacrifié pour obtenir la météo de leur choix.

– Ca semble effectivement vraisemblable.

– Hérodote et César rapportent que certaines peuplades barbares tiraient à l’arc sur les nuages d’orage pour prévenir la grêle. Par la suite, on sait que les cloches d’églises ont été utilisées dans le même but, puisque Charlemagne interdit cet usage. L’interdit ne dure pas, et par la suite les armes à feu rejoignent l’arsenal anti-grêle. L’idée étant que la grêle est provoquée par des esprits malins cachés dans les nuages. Donc on les canarde.

– J’imagine comme ça devait être efficace.

– Urbain VIII, pape entre 1623 et 1644, valide la prière suivante, à prononcer lors de la consécration des cloches d’église :

« Seigneur, accorde-nous que le son de cette cloche chasse les tempêtes néfastes, la grêle, et les mauvais vents, et que les esprits malins qui résident dans l’air soient précipités au sol par ta toute-puissance. »

Même des intelligences brillantes comme Descartes ou Francis Bacon valident l’idée d’utiliser des cloches contre les orages, considérant que la perturbation acoustique peut bloquer l’émission de foudre.

– L’Eglise a toujours été hostile aux projections de foudre.

– Passons. Au cours du XVIIIème siècle, les agriculteurs et autres préventeurs de grêle se tournent de plus en plus vers les armes à feu. L’idée est en fait que la détonation de la poudre perturbe la formation des grêlons. En 1750, l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche interdit la pratique, pour deux raisons. D’une part, les agriculteurs se plaignent que leurs voisins détournent en fait la grêle chez eux.

– Classique.

– D’autre part…à force de tirer sur les nuages à tout bout de champ, ça fait des morts ! La pratique est trop dangereuse.

– C’est magnifique. J’imagine le certificat de décès.

– Ah non mais attend, ça s’arrête pas là. Trente ans plus tard, c’est l’usage des cloches pendant les orages qui est interdit par le Parlement de Paris. Parce que ?

– Nooooon…

– Si si, trop de morts foudroyés.

Oh, c’est fini ce boucan oui ?!

A noter qu’en 1824 encore, quatre cloches « baptisées contre la foudre » furent installées dans la cathédrale de Versailles. Et par ailleurs, la foudre restera un réel risque professionnel pour les sonneurs de cloches tant…qu’il y eut des sonneurs de cloches.

J’ai dit : C’EST PAS BIENTOT FINI CE BOUCAN !

Par ailleurs, l’idée que le bruit peut empêcher la formation de la foudre ou de la grêle prend, comment dire…

– Du plomb dans l’aile ?

– Exactement, à partir du moment où on commence à réfléchir un peu posément à la question. Si je te dis orage, tu penses à quoi ?

– Eclairs ?

– Tout juste. Et qu’est-ce qui va avec ?

– Le tonnerre.

– Et le tonnerre, c’est un phénomène plutôt… ?

– Je dirais bruyant.

– Voilà. Si le tonnerre n’empêche par définition pas la grêle, on a du mal à imaginer qu’un pauvre bedeau qui se pend à une cloche y parvienne. Pour autant, est-ce la fin des tentatives pour repousser orages et grêlons ?

– Je sens que non.

– Tu sens bien. En 1880, un universitaire italien émet l’hypothèse que la formation des grêlons peut être évitée en envoyant dans les nuages des particules de fumée. C’est la première ébauche de l’idée d’ensemencement des nuages.

– Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? Ca a l’air sale.

-Bon, un nuage, on est d’accord, c’est de l’eau ?

– Jusque-là, je te suis.

– C’est de l’eau sous forme de microgouttelettes. Pour qu’il pleuve, ou à plus forte raison qu’il neige ou grêle, il faut que cette eau se condense et prenne la forme de gouttes, puis éventuellement gèle. Or il s’avère que pour que ce phénomène de condensation se produise, il faut un élément physique, une poussière, un truc, qui fournit le support, la « graine » qui va donner la goutte d’eau. C’est comme quand, dans certaines circonstances, tu peux avoir de l’eau qui reste liquide à moins de zéro degré, tant qu’elle est parfaitement immobile. Si tu la bouges ou que tu la touches, elle se gèle immédiatement, parce que la perturbation provoque la solidification. Dans ton nuage aussi, il faut une forme de perturbation pour que l’eau se condense.

– D’accord. Il faut une « graine » qui perturbe/agrège l’eau et crée une goutte.

– Dans l’atmosphère, il y a toutes sortes de trucs qui peuvent faire office de graine, par exemple des poussières, des pollens, ce genre de choses.

– Mais sinon, si on envoie des poussières dans le nuage, on peut imaginer provoquer le phénomène.

– Voilà, tu as tout compris. A partir de cette idée, Albert Stiger développe en 1896 le canon anti-grêle. Stigler est tout à la fois vigneron et bourgmestre de Windish-Feistritz, en Autriche. Il connaît donc bien le problème de la grêle.

Quelqu’un a vu mon phonogramme géant ?

Le canon, ou mortier, produit un puissant sifflement et un anneau de fumée qui monte jusqu’à 300 mètres. Après quelques tests, Stiger décide, en 1896 toujours, de lancer une campagne d’essai, et installe 6 canons sur ses terres. Et il ne déplore aucun épisode grêleux cette année. En 1897, c’est donc une artillerie de 30 canons anti-grêle qui est déployée à Windish-Feistritz. Et alors que des localités voisines sont victimes des grêlons, Windish-Feistritz en ressort indemne.

– Wunderbar !

– En effet. Avant d’aller plus loin, il faut souligner à quel point la grêle est un vrai fléau pour les cultivateurs, a fortiori à une époque où les assurances sont moins développées et efficaces. La rumeur des canons de Stiger se répand donc assez rapidement, d’abord en Italie, en Suisse, puis en France et en Allemagne. Dès 1899, 2 000 canons anti-grêle sont opérationnels en Italie. Les viticulteurs s’équipent, des réseaux se mettent en place, et les gouvernements italien, autrichien, français, et suisse développent des programmes publics dans ce domaine.

– Ah oui, ça devient sérieux.

– Un peu, oui. Une première Conférence sur la Suppression de la Grêle se tient en 1899 à Casale, en Italie, qui réunit 500 délégataires européens. Ils concluent que les canons offrent des perspectives très prometteuses de suppression du problème, et que les résultats obtenus à ce jour sont particulièrement encourageants. Du coup, les canons débarquent aussi en Espagne et en Hongrie. En 1900, l’Italie dispose de 10 000 pièces, qui procèdent à 9,5 millions de tirs pendant l’année.

– Vache, ils font pas semblant ! Tout ça pour protéger les vignobles. Les braves gens.

– Une deuxième conférence internationale se tient dans la foulée, toujours en Italie. On y présente entre autres un nouveau modèle de canon, qui utilise des charges non plus de poudre, mais d’acétylène, avec une amorce électrique et un fonctionnement entièrement automatisé, sans « canonnier ». A part ça, les conclusions de la conférence sont toujours aussi enthousiastes.

– C’est pourtant étrange, je ne me souviens pas que la grêle ait disparu au tournant du XXème siècle.

– Presque. En 1901, la troisième Conférence Internationale sur la Grêle se tient cette fois à Lyon, preuve que le sujet est sérieux, comme le montre ce cliché d’époque.

POOOOOUUUUUUËËËËËT !!!

Cependant, en plus du fait qu’il y a des accidents, parce qu’évidemment on parle de canon et de poudre, donc il y a des accidents et des morts, des questions commencent à apparaître. Au fil des années, les bilans semblent de plus en plus mitigés. Comme si, d’une année sur l’autre, il pouvait parfois y avoir de la grêle sur un secteur donné, et parfois pas, sans qu’il soit formellement possible de dire si les canons y sont pour quelque chose.

– Tu veux dire…comme si les orages et la grêle étaient des phénomènes météorologiques gardant un fort caractère sinon aléatoire du moins non prévisible d’une année sur l’autre ?

– Voilà. Genre certaines années y’en a, d’autres y’en a pas, et dire que les canons ont un effet sur la question semble hasardeux. Une étude italienne de 1901 conclut ainsi que les canons ne se sont montrés efficaces « que dans les zones qui n’ont pas été particulièrement frappées par les orages ».

– Comme c’est joliment dit.

– Par ailleurs, les scientifiques mènent des expériences de leur côté, et émettent de sérieux doutes sur l’efficacité des canons.

– L’ensemencement ne marche pas ?

– En fait, si l’idée de l’ensemencement est à l’origine des canons anti-grêle, leurs promoteurs, à commencer par Stiger, attribuent aussi leur efficacité à un autre facteur : les détonations. Elles provoqueraient des perturbations atmosphériques, qui modifieraient la circulation de l’air à la base des nuages, empêchant la formation des grêlons. Ce à quoi les physiciens qui se penchent sur la question répondent que vous êtes bien gentils, mais c’est pas avec vos pétoires que vous allez perturber un cumulonimbus de plusieurs kilomètres de haut.

– Ca commence à ressembler un peu au coup des cloches.

– En tout état de cause, la communauté scientifique demande des études plus longues et rigoureuses. Comme par ailleurs les résultats semblent déjà inconsistants après quelques années, les doutes sont de plus en plus marqués. La quatrième Conférence sur la Grêle qui se tient à Gratz est organisée sous l’égide du ministère autrichien de l’Agriculture, et réunit des scientifiques et représentants des pouvoirs publics, plutôt que des utilisateurs. Elle conclut que l’efficacité des canons n’est pas démontrée, et demande des études sur plusieurs années. Deux expérimentations sont donc lancées, sur deux ans, dont une précisément à Windish-Feistritz, où tout a commencé. Et en 1904, les résultats tombent. Dru.

– C’est bidon ?

– C’est à peu près ça. Dans ces deux zones comme dans d’autres à travers l’Europe, des vignobles ont été sévèrement endommagés par des épisodes de grêle, même lorsque des canons ont été utilisés pour les protéger. Leur efficacité est donc inexistante, et l’usage des canons anti-grêle disparaît aussi rapidement qu’il s’était répandu.

– Et c’est la fin des velléités de contrôle météorologique.

– Ah ah, non. Non non.

A suivre…

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