Thomas Fitzpatrick : bourré, mais précis.

Thomas Fitzpatrick : bourré, mais précis.

– Bonjour Sam. Alors cette gastro ?

– Terminée. Tes verrues plantaires, c’est résolu ?

– Les scientifiques sont dessus. Maintenant que le public est informé de tes petits soucis, une question : tu t’y connais en aéronautique ?

– Ben l’essentiel, disons. Y a un moteur qui fait vroum, il se passe des choses aérodynamiques et si le pilote n’est pas de la German Wings, on finit en général par se poser ailleurs qu’à 180° contre un sommet des Alpes.

– C’est succinct, mais ça fera l’affaire. Et en paris de bars, tu t’y connais ?

– NETTEMENT PLUS.

– Me semblait bien. Et s’il y a un truc qui ne va pas avec ce genre de paris, c’est bien… ?

– Le pilotage ?

– Gagné. Eh bien laisse-moi te présenter Thomas Fitzpatrick.

– Qui ça ?

– Thomas Fitzpatrick, Tommy ou Fitz pour les copains, et dieu sait qu’il en avait un paquet dans tous les bars de Manhattan. Un simple chauffagiste, à la base, papa de trois enfants, mari fidèle. Sur le papier, le gars ordinaire dans toute sa splendeur.

– Sauf que…

– Sauf que les chauffagistes ordinaires, dans les années 40 et 50, on les envoyait facilement se faire trouer la peau au nom de l’oncle Sam. Tommy s’est farci coup sur le coup la Seconde guerre mondiale, dans le Pacifique, et la guerre de Corée, chez les Marines.

– Ceci dit, pour chauffer, ça chauffait.

– Bravo. On ne sait pas trop ce qu’il y faisait, mais a priori pas de la gravure sur bois parce qu’il en est revenu avec une Purple Heart, le petit machin violet en forme de cœur qu’on accroche sur la poitrine des boys touchés au combat.

– C’est trognon, le coup de la médaille en forme de cœur, et puis ça peut aider les troufions d’en face à bien viser au bon endroit, mais je ne vois toujours pas le rapport entre un Marine chauffagiste et le pilotage.

« Gros bécots les troufions, cœur avec les doigts, xoxoxoxo »

– C’est parce que t’es un gros impatient. Bon, le temps passe, la guerre se termine et voilà Tommy de retour à New-York. Là, les canons, il ne se fait plus tirer dessus avec, il les boit. Et la chaleur communicative des banquets étant ce qu’elle est, ça commence à se lancer des défis à la con.

– Genre ?

– Fais l’innocent, monsieur « ET SI TU VIDES CETTE PINTE D’UN COUP JE MONTRE MON CUL DEBOUT SUR LE ZINC ».

– Il n’y a plus aucun témoin vivant de cette soirée, des amis italiens y ont veillé. Genre, disais-je ?

– Genre « je te parie que je fais le trajet New-Jersey / Manhattan en moins de 15 minutes. »

– Ce n’est pas loin le New Jersey, m’enfin c’est quand même l’État du dessous, c’est complètement con ?

– C’est même infaisable. Enfin en bagnole, c’est infaisable.

– … Je crois que je commence à te voir venir…

– Oui, ses potes ont bien dû rigoler en le voyant partir rond comme une queue de pelle du rade à trois heures du matin, le 30 septembre 1956. Sauf qu’il a foncé dans le New Jersey, qu’il s’est arrêté devant l’école de pilotage de Teterboro où il a joyeusement fauché un avion monomoteur.

– Attends mais il n’y a pas un minimum de sécurité dans ce genre d’écoles ?

– En 1956, pas trop apparemment. Et voilà Tommy qui décolle en pleine nuit, tous feux éteints et sans radio, direction Manhattan.

– Et il s’est crashé comme une merde.

– Pas du tout, il s’est posé comme une fleur. Dans le noir et au milieu d’une rue truffée de bagnoles garées des deux côtés.

– Comme une fleur, comme une fleur… Une fleur avec une haleine de poney, quoi.

– Oh ça oui. Mais ça n’a pas empêché le New York Times de parler d’un tour de force aéronautique.

– J’imagine que les tribunaux n’ont pas été tout à fait du même avis…

– Ben pas tant que ça. Il a pris cent dollars d’amende et basta. Le propriétaire de l’avion devait avoir de l’humour, il n’a même pas porté plainte. Il faut dire que le zinc n’avait pas une égratignure.

– C’est indulgent.

– Ça se passerait peut-être moins bien aujourd’hui, oui. Les New-Yorkais ont un peu plus de mal avec les avions qui font n’importe quoi au-dessus de leur ville, depuis quelques années. En tout cas, l’amende ne lui a pas servi de leçon parce que Tommy a recommencé.

– Pardon ?

– Parfaitement. Deux ans plus tard, le 4 octobre 1958.

– MAIS ENFIN.

– Attends, ce n’est pas le plus beau. Cette fois, c’est parce que le patron d’un bar du même quartier de Manhattan s’est foutu de sa gueule quand il a raconté son premier exploit. Le côté « ça va, on les connaît, les vantardises des ivrognes dans ton genre ».

– Ça l’a vexé.

– Oh oui. Du coup, ben il est reparti pour le même aéroport…

– … mais non…

– … mais si, il y a fauché un autre avion et il a refait exactement le même coup à quelques rues d’écart et à une heure du matin. Il devait quand même avoir un peu dessaoulé en se posant, parce qu’il a sauté du cockpit dans son beau costume gris avant de se barrer en courant. Il s’est rendu un peu plus tard.

« … Et vous direz à la fourrière que je n’y peux rien si c’est pas réglementaire, un point c’est tout. »

–  Là, la justice a quand même dû lui tomber dessus.

– Un peu. Six mois de tôle et l’interdiction de repasser n’importe quelle licence de pilotage. Ceci dit, ça a dû marcher parce qu’il est sorti des radars ensuite…

– Excellente, celle-ci.

– Merci. Il est mort dans son lit et comme tout le monde d’un cancer, en 2009.

– Et tu en tires quoi, comme conclusion ?

– Que si on l’avait engagé dans l’US Air Force plutôt que chez les Marines, et vu le talent du mec, il n’y aurait peut-être qu’une seule Corée aujourd’hui.

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