Ricky la belle vie (1/2)

– Dis-moi, Sam, à quoi penses-tu si je te dis 1821 ?

– Trop facile. C’est l’année où les Néerlandais ont dealé avec les chefs minangkabaus pour qu’ils reconnaissent la souveraineté néerlandaise sur l’Indonésie, en échange d’un soutien dans leur lutte contre les Padri.

– Tu te fous de moi.

– Pas du tout, c’est un groupe de musulmans influencés par les wahhabites. 

– Pose ce smartphone, escroc. Donc, 1821 ?

– Bon, ok, ça ne me dit absolument rien.

– C’est pourtant l’année de naissance d’un type comme on n’en voit pas tous les jours.

– Michel Drucker ?

– Nan. Richard Burton. Je peux parler, oui ?

– Pardon.

– Merci. Comme le commencement est souvent un bon début, direction mars 1821 d’une part et le Devon d’autre part, en Angleterre, chez les Burton, où madame vient de donner naissance à un vigoureux moutard qu’on dénomme séance tenante Richard Francis. Pas franchement une famille de nécessiteux, ces braves gens : Papa est capitaine dans l’armée de Sa Majesté et Maman a une bien jolie dot qui permet à la famille de ne pas trop se soucier du lendemain.

– Ça sent quand même l’enfance bien moisie à ne pas pouvoir faire cent mètre sans avoir un précepteur et une gouvernante au cul.

– Eh ben pas du tout. La famille a la bougeotte et Richard Francis Burton passe son enfance à se balader entre l’Angleterre, la France et l’Italie. Le môme en profite pour progresser dans deux domaines où il est extrêmement doué : les langues et le don de foutre le boxon partout où il passe. Quand il n’apprend pas le grec, le latin, le français ou l’italien, il se débrouille pour traîner assez loin du salon familial pour draguer sec. On raconte qu’une jeune gitane l’a initié à des tas de choses, dont le romani.

Image non contractuelle d’un cours de romani.

– C’est beau, Erasmus.

– C’est beau, mais ça s’arrête net à 20 ans. La famille rentre en Angleterre et inscrit Richard au Trinity College, à Oxford.

– On est assez loin des jolies gitanes.

– Et ça fait des étincelles. Richard, ça fait 20 ans qu’il se démerde à peu près tout seul sans franchement demander la permission, alors le côté corseté bon chic bon genre d’Oxford, comment te dire…

– Il s’emmerde comme un croûton de pain derrière une malle.

– C’est imagé, mais c’est à peu près ça. Et Richard, quand il s’ennuie, il a tendance à vite monter dans les tours. En quelques mois, il provoque en duel un étudiant qui avait eu le malheur de se moquer de sa moustache et botte un nombre homérique de culs, bref, se fait remarquer. Oh, et il apprend l’arabe. Tout seul. 

– Pardon ?

– Oui, je sais, moi aussi, j’avais du mal à retenir trois verbes irréguliers et deux déclinaisons latines. Ben pas lui. Bon, et il se forme aussi à l’escrime et à la fauconnerie. Ceci dit, son mépris affiché pour Oxford finit par excéder l’encadrement et il se fait proprement virer après avoir fait l’éloge de la désobéissance devant le conseil de discipline.

Elle est très bien, cette moustache. Faut juste pas se retrouver confronté à un plat de nouilles.

– On en a tous rêvé.

– Oh oui. Et pour bien marquer les esprits, il se barre du Trinity College en prenant soin de faire passer son fiacre et son canasson à travers les parterres de fleurs de l’école. Le chieur, quoi.

– Mais la famille ne ronfle pas un peu ?

– Si, là, ça commence à râler. Son père l’invite gentiment à aller se faire voir ailleurs.

– Et c’est où ailleurs ?

– Au 19e, les jeunes gens qui ne sont « bons à rien d’autre qu’à se faire tirer dessus pour six pence par jour », comme il le dit lui-même, ont une solution toute trouvée : l’armée des Indes. Voilà Dick à Bombay.

– Laisse-moi deviner, il va apprendre la langue.

– Les langues.  L’hindoustani, le gujarati, le marathi et le persan. Mais ce n’est pas tellement ça le plus impressionnant.

– Ah.

– Non. Tout l’intéresse. La culture, les religions, les coutumes, les mœurs… Et ça, c’est tellement rare pour un soldat que Burton ne se fait pas que des copains dans la troupe. On l’accuse d’être un peu trop proche des Hindous et Richard doit distribuer un nombre considérable de tartes dans un nombre considérable de gueules pour mettre les choses aux poings. Pour le calmer, on l’envoie explorer une zone mal connue, le Sind, au sud du Pakistan actuel. Tout seul.

– Ce n’est pas un peu risqué ?

– Ah ben ce n’est pas le club Med, mais Richard se découvre un nouveau talent : le déguisement. Il voyage déguisé en habitant du pays en adoptant les coutumes et les modes de vie locaux et en prenant une fausse identité, Mirza Abdullah El Bushiri. Et il se débrouille suffisamment bien pour réussir à passer à peu près inaperçu.

– Si bien que tout le monde se demande où est passé Mirza.

Oui, vous l’avez en tête pour la journée.

– On va dire que je n’ai rien entendu. En tout cas, c’est là que lui vient l’idée de tenter un truc un peu fou : le pèlerinage de La Mecque, le Hajj.

– Mais il faut être musulman, pour ça ?

– C’est bien le problème. Le seul Européen à avoir fait le voyage, Ludovico de Verthema, était un italien converti. Depuis, personne n’a réussi à voir la Kaaba et la fameuse Pierre noire de près.

– Enfin je veux bien qu’il parle arabe, mais c’est un peu juste pour réussir à enfler tout le monde, non ?

– Ah c’est difficile, oui, et c’est surtout dangereux. Je ne sais pas trop ce qui se serait passé s’il s’était fait gauler. Mais il peut compter son habitude des déguisements, une préparation minutieuse et une connaissance de la foi musulmane dont peu d’Occidentaux peuvent se vanter, surtout au 19e. En pleine caravane, en plein désert, il déploie des trésors d’inventivité pour réussir à se teindre chaque jour la peau au henné, histoire d’interpréter correctement son personnage d’Afghan. Et puis il consent à quelques sacrifices…

– Tu me fais peur…

– Tu peux, ça va parler de zizi.

– Mon zizi ne fait pas peur.

– …

– … 

– BREF pour être crédible et ne pas se faire gauler à la seconde où un musulman le verra pisser en plein vent avec son beau prépuce d’anglican, il se fait circoncire.

“… ça va peut-être vous faire un tout petit peu mal.”

– Au 19e siècle.

– Oui.

– Sans aucune raison anatomique valable.

– Non.

– A l’âge adulte.

– Oui, à 32 ans pour être précis.

– Sans anesthésie digne de ce nom.

– Oui.

– Juste pour être crédible du zifolo ?

– Oui. Sam. Sam ? Youhou. Réveille-toi, ce n’est qu’un prépuce, tu sais. C’est un mauvais moment à passer, un coup de canif et… Sam ?

– … Non mais ça va. Je respire fort et calmement, le Seigneur est mon berger et tout va bien.

– Gros fragile. Dis-toi que ça a fonctionné : Burton a réussi à mener le pèlerinage, à marcher sept fois autour de la Kaaba et surtout à s’en sortir les fesses propres et sans se faire massacrer sur le voyage du retour, à travers la moitié de la péninsule arabique.

– Je vais quand même devoir m’allonger un peu, je vois des prépuces sanglants partout.

– Des prépuces sans glands, même.

– Argh.

– Pardon, j’arrête. Repose-toi : samedi, on passe à la seconde partie de la vie. Au menu, Afrique, scandales et et pornographie.

1 commentaire sur “Ricky la belle vie (1/2)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *