Le Lady Be Good ne répond plus

– Dis-moi Sam, t’es-tu bien hydraté ces derniers temps ?

– Tu me connais.

– Prends ça quand même.

– C’est gentil, mais pourquoi tu me files une binouz…

– Parce que tu vas en avoir besoin.

– Il est neuf heures du matin, tu sais.

– Navré que tu aies dû attendre plus longtemps que d’habitude. Je tiens seulement à prendre toutes les précautions d’usage avant de t’emmener en 1958.

– Et il fait sec, en 1958 ?

– Au-dessus de la Libye, oui. Le 9 novembre, des prospecteurs de pétrole de la British Petroleum sont en train de survoler ce coin de Sahara quand l’un d’entre eux aperçoit un éclat lumineux. Intrigué, il fait plusieurs passages au-dessus de la zone et finit par repérer la silhouette d’un bimoteur. L’avion est brisé en deux parties, mais apparaît à peu près intact et le crash semble dater de la veille. Le fuselage est brillant et les vitres du cockpit sont manifestement intactes puisqu’elles reflètent les rayons du soleil. Quand aux cocardes sur l’empennage, elles ne laissent aucun doute : il s’agit d’un appareil américain.

A peu près intact, à peu près intact, faut le dire vite, quand même.

– Bon ben un zinc s’est crashé dans le désert, il n’y a pas de quoi se la peindre en bl…

– Il n’y a qu’un problème : quand l’équipage contacte la base américaine de Wheelus, on leur explique qu’aucun appareil n’a émis le moindre signal de détresse dans la zone. Aucun bimoteur américain n’a survolé cette zone depuis des mois.

– Oh putain un avion fantôme. L’Américain Vola…euh…nan.

– Tout juste. L’équipage de la British Petroleum n’insiste pas plus que ça et rentre à sa base mais prend tout de même le temps de signaler l’emplacement approximatif du crash.

– C’est gentil de leur part.

– Ils avaient fait leur boulot, le reste regarde l’US Army. Et justement, celle-ci se décide finalement à envoyer une petite expédition sur place, le juillet 1959, sous l’autorité d’un certain capitaine Fuller.

– Huit mois plus tard ? Sont pas pressés, dans l’armée.

– Il n’y a pas vraiment de raison de se magner le train : encore une fois, aucun avion n’est porté disparu dans le coin depuis des lustres. Quand Fuller arrive sur place, lui et ses gars tombent un peu de l’armoire : l’épave est celle d’un B-24D Liberator.

– … ?

– Je te sens un peu mou du genou en matière d’aéronautique militaire. Le B-24, c’est le bombardier américain le plus courant de la Seconde guerre mondiale, on en quand même produit pas loin de 20.000. Le hic, c’est qu’en 1959, ça fait belle lurette que l’armée américaine n’en utilise plus en Libye.

– Mais enfin il sort d’où, ce coucou ?

– De 1943.

– Pardon ?

– Eh oui. Le Lady Be Good, pour être précis. Un bombardier porté disparu avec ses neuf hommes d’équipage le 4 avril 1943, au retour d’une mission de bombardement en Italie.

– ENFIN MAIS CA FAIT 16 ANS.

– Crie pas, je suis métaphoriquement juste à côté de toi. Oui, seize ans. Et pourtant, on jurerait que l’avion s’est posé quelques jours plus tôt.

– Doivent être bien secs dedans, les neuf types.

– Tu te doutes que c’est le premier truc qu’ils regardent, les p’tits gars du capitaine Fuller. Eh bien zobi. Qu’il n’y ait pas âme qui vive à bord, on s’en doutait. Mais il n’y a pas non plus le moindre petit bout de squelette accroché à son manche à balai, le truc que n’importe quel scénariste penserait à prévoir.

“PNC aux portes, armement des toboggans, vérification de la porte opposée”.

– M’enfin ils sont où ? Je veux dire, ils ne sont pas rentrés en Uber, les neuf gars ?

– Patience. Pour le moment, tout ce que constate la petite troupe, c’est l’état de conservation hallucinant du B-24. Si on met de côté le fait que les quatre moteurs ont continué de vivre leur vie sur quelques dizaines de mètres, tout est intact ou presque. Les combinaisons de vol à haute altitude sont bien rangées, il y a des paquets de clopes et de chewing-gum un peu partout, et la radio et les mitrailleuses sont en état de fonctionnement.

“… on ne TOUCHE PAS la gâchette j’ai dit.”

– Tu me charries.

– Non. C’est un poil grippé avec le sable, mais tout fonctionne. Le capitaine Fuller dégotte même un thermos encore rempli de café dans le poste de pilotage, encore potable. Il ne manque rien à part l’équipage, le journal de bord et les parachutes.

– Ah je commence à comprendre…

– Le scénario commence à se préciser, oui. Pour une raison X ou Y, les neuf membres d’équipages ont manifestement sauté en parachute et le B24 a continué de descendre doucement avant de se poser tout seul comme un grand sur un terrain vaguement plat, d’où son état plutôt satisfaisant.

– On a réussi à comprendre ce qui s’est passé ?

– Ce que tu peux être impatient. Dans un premier temps, Fuller et ses gars décident de regagner leurs camions et de rouler en cercles concentriques autour de l’épave, histoire de voir s’ils trouvent une trace quelconque de l’équipage.

– Et ils trouvent quelque chose ?

– Des traces de pneus.

– Franchement, c’est vraiment le moment de faire des blagues à base de pets, c’est très sophistiqué.

– De vraies traces de pneus, Sam. Et le truc, c’est que des traces de pneus d’un camion italien.

No comprendo.

– L’Italie a occupé la Libye au début de la seconde guerre mondiale, avant de s’en faire éjecter manu militari.

– T’es en train de me dire que les traces de pneus n’ont pas bougé en près de 20 ans ?

– Oui m’sieur. C’est le Sahara, tu te souviens ? Il ne pleut jamais ou presque et le vent n’a rien pour s’accrocher. Elles sont à peine brouillées sur certains segments.

– Je ne vois pas le rapport avec les neuf gars.

– Réfléchis.

– Attends… Tu veux dire que l’équipage a pu tomber dessus en 1943 ?

– C’est en tout cas la question que se pose le capitaine Fuller. Ce qu’il se dit, c’est que si ces neuf gars se sont posés pas trop loin après avoir sauté, ils ont pu tomber sur ces traces de camion et tenter de les suivre.

–  Tu parles d’un jeu de piste. Et ça donne quoi ?

– Un bingo. Après une demi-heure, les mecs tombent sur une paire de godasses.

– C’est un peu sommaire.

– Pas trop : ce sont des godasses militaires et elles sont disposées en V, comme pour indiquer la direction à suivre. C’est exactement ce que fait Fuller, seize ans après le jour où un malheureux gars a choisi de se foutre en chaussettes pour laisser à d’éventuels secours une chance de le retrouver, lui et ses potes.

– C’est glauque…

– Et ce n’est pas fini. Ils retrouvent ce genre de signes à intervalles réguliers sur plus de 80 bornes. D’autres godasses, des morceaux de toile de parachute coincés avec des cailloux. Rien n’a bougé depuis seize ans…

– Quand tu sais ce que tu vas trouver au bout, c’est d’une tristesse, putain.

– Ouaip. Ce n’est d’ailleurs pas Fuller qui trouve, il doit rentrer faute de ravitaillement. C’est une autre équipe qui tombe sur les premiers corps des mois plus tard, en février 1960, presque 17 ans après le crash. Elle tombe sur cinq squelettes étendus dans le sable en combinaison de vol, dont celui du co-pilote, le capitaine Turner.

– Purée…

– Oh, et ils trouvent aussi un petit carnet. C’est une pièce majeure du puzzle. En le lisant, l’équipe comprend que 8 des 9 hommes d’équipage ont réussi à se rassembler après avoir sauté en parachute, en tirant des coups de feu et en lançant des fusées éclairantes. Ils ont commencé à marcher vers le nord en laissant des signes derrière eux pour aider leur dernier pote à les retrouver, au cas où. Trois jours après avoir sauté, il ne leur restait plus qu’une cuillère d’eau par jour et par personne, autant dire rien. Les lignes tracées par Turner sont le récit d’une agonie. Le 10 avril, après six jours, cinq d’entre eux d’ont Turner se sont arrêtés sur place, incapables d’aller plus loin tandis que les trois derniers continuaient. Le soir, Turner écrit : « Nous prions pour recevoir de l’aide. Rien de nouveau sauf un couple d’oiseaux dans le ciel. Tous vraiment très faibles. Ne pouvons ni marcher, ni dormir. Nous voulons mourir ».

– …

– Les derniers mots datent du 12 avril : « Pas d’aide. Nuit très froide ».

– Bon dieu. Et les trois autres, ceux qui ont continué à pied ?

– On a retrouvé deux des trois marcheurs dans les semaines qui ont suivi. Ils avaient réussi l’exploit de faire encore trente ou quarante kilomètres, sans eau et sans nourriture. On n’a jamais localisé le troisième.

– Et le neuvième et dernier gars ?

– C’est celui dont la mort aura été la plus rapide. Ses potes ne l’ont jamais su, mais son parachute s’est mal ouvert et il est mort en touchant le sol.

Document d’époque.
… Oh ça vaaaa on peut détendre l’atmosphère, aussi.

– Et on sait ce qui s’est passé avant qu’ils sautent ?

– On en a une idée assez précise, oui. C’était un tout jeune équipage, ils n’étaient en Libye que depuis trois semaines au moment de partir pour leur première mission, une opération de bombardement sur Naples. Ils ont été confrontés à un temps dégueulasse à l’aller comme sur la route du retour et ont été pris dans une tempête de sable. Ils ont fini par tomber à court d’essence sans même savoir où ils se trouvaient. Au moment où ils ont décidé de sauter, ils pensaient sans doute être encore au-dessus de la Méditerranée alors qu’ils étaient déjà passés une fois ou deux à quelques miles de leur base de Soluch Field, près de Benghazi…

– C’est glauque.

– Je sais, tu l’as déjà dit. Mais il y a encore plus glauque.

– Quoi encore ?

– Ils auraient largement pu s’en sortir.

– Comment ça ?

– Après s’être réunis, ils sont partis vers le nord en visant la côte, convaincus qu’ils n’en étaient qu’à quelques kilomètres. En partant vers le sud, ils auraient probablement atteint l’oasis de Wadi Zighen. Ils auraient aussi pu retrouver l’épave du B-24.

– Et ça aurait changé quoi ?

– Un peu d’eau et un peu de bouffe en plus, déjà, mais un autre truc, surtout.

– … ?

– Tu te rappelles ce que je t’ai dit à propos de la radio ?

– C’est 40 lignes plus haut t’es marr…  Oh putain, elle fonctionnait encore !

– Eh oui…

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