Les Thugs, une histoire à couper le souffle

On s’est beaucoup moqués du quatrième Indiana Jones, mais le deuxième n’était déjà pas triste. Mais si, rappelez-vous : le temple maudit. Le gosse insupportable, les cerveaux de singes en sorbet, la soupe aux yeux et les prêtres fous qui arrachent des cœurs pantelants pour un oui ou pour un non.

Oh et en dehors de sa tendance à faire passer la moitié de l’Inde pour un repaire de psychopathes, le film a surtout un énorme défaut : présenter les Thugs comme une secte de brutes sanguinaires. Alors qu’il s’agit simplement d’une secte de brutes homicides. Un peu de nuance, merde, c’est trop demander ?

L’histoire des Thugs s’étend sur 6 ou 7 bons siècles tout de même, du 13e au 19e, et tourne autour du culte de Kali.

Nope, pas lui.

Et Kali, dans la mythologie hindoue, ce n’est pas précisément la déesse qui appelle le plus le baiser, a priori : liée au Temps et à la Mort, elle est représentée nue, avec un collier de crânes autour du cou et un pagne en bras coupés, ce qui installe d’emblée une certaine ambiance dans les soirées déguisées. La peau sombre, la langue tirée, elle tient une tête coupée dans une main, une épée dans l’autre et a tendance à sauter à pieds joints sur ce pauvre Shiva qui la supplie d’arrêter de lui trépigner sur le bide.

Ah oui, et quatre bras.

Tout ça est hautement cultuel, me direz-vous, mais quel rapport avec les Thugs ? 

Une légende, et une légende qui raconte que dans les temps anciens, un démon ravageait la Terre en exterminant les hommes et surtout les plus nobles, d’entre eux, les Arya. Kali leur vint alors en aide avec sa finesse habituelle et se mit à découper le monstre en rondelles. Mais là où c’est pas de bol, c’est qu’il se passe un peu la même chose que pour Héraclès avec cette putain d’hydre de Lerne : à chaque fois qu’elle se taille un petit bout de monstre dans le filet, paf, les gouttes de sang qui giclent sur le sol donnent naissance à d’autres démons.

Et Kali se retrouve vite en grand danger d’être débordée.

Pas bête, la déesse cherche une solution pour buter ces foutus démons sans verser le sang. Mieux que ça : sans doute dans le cadre d’un programme de transmission des compétences par le tutorat, Kali mélange sa sueur à de la terre et crée deux êtres humains à qui elle donne un bout de son pagne d’une part, à qui elle apprend à étrangler les démons plutôt que de faire des trous dedans d’autre part. Brillante idée : étouffés, les démons meurent sans saigner, donc sans donner naissance à de nouvelles abominations.

Voilà, par exemple.

Eh bien figurez-vous que ces deux hommes sont les premiers Thugs, à en croire le mythe fondateur de la secte des Étrangleurs. Et voilà comment on se retrouve quelques siècles plus tard avec une secte de joyeux assassins, tous convaincus d’œuvrer pour l’ineffable dessein divin en serrant des kikis un peu partout en Inde. En assassinant de préférence les plus nobles et les plus riches, ils payent une sorte de tribut à Kali, tribut dont le but ultime est de convaincre la déesse de ne pas sauter sur son chacal (oui, elle monte un chacal, je ne vois pas le problème, il y en a bien qui roulent en deux-chevaux) pour descendre sur terre et buter tout le monde. Parce qu’elle est comme ça, Kali. Quand elle est énervée, elle génocide, elle dynamite, elle disperse, elle ventile.

En gros, la secte des Thugs se voit comme un mâle nécessaire [1], une sorte de vaccin humaniste : en tuer quelques-uns pour sauver le gros de la troupe. Ceci dit, quand on parle de quelques-uns, c’est à l’échelle du sous-continent indien : sur six siècles, les auteurs du 19e  estiment à… deux millions le nombre de malheureux pékins qui se sont fait refroidir pour calmer Kali.

Bon, un cynique congénital pourrait estimer curieux que ça tombe nécessairement sur les plus friqués, vu que leurs biens n’étaient pas perdus pour tout le monde et rejoignaient les coffres plutôt bien remplis de la secte. Disons que comme c’est dans le cadre d’une mission d’intérêt sacré, ça doit passer.

Mythe fondateur oblige, les Thugs prennent grand soin de reproduire systématiquement l’acte originel et tuent sans jamais verser le sang. Discrets jusqu’à la paranoïa – leurs propres femmes ne sont pas au courant des activités nocturnes des Thugs – ils se baladent sur les routes en petits groupes de 10 à 200 personnes. Ensuite, tout dépend : ils peuvent soit cibler des voyageurs isolés, soit s’arranger pour intégrer des caravanes de marchands, gagner la confiance des gens, et là, au cœur de la nuit, un foulard ou un lacet autour du cou, et garglellrrreuhlllellellrahhrgh.

A en croire les témoignages des rescapés et des Thugs eux-mêmes, l’attaque a souvent lieu après le repas du soir, une fois les estomacs alourdis par la nourriture et les esprits embrumés par l’alcool. Quand ils se sentent en confiance, ils ne s’embarrassent même pas de ce genre d’artifices mais tombent carrément sur leurs cibles à découvert. Un officier anglais fut aux premières loges pour assister au massacre d’une caravane de 59 personnes, toutes liquidées en même temps par 200 Thugs.

Et le plus beau, c’est que les Thugs ont adopté avec le temps une sorte de taylorisation du meurtre, avec une répartition des rôles très précise : il y a des Thugs pour faire le guet, d’autres pour saisir les victimes à bras le corps, d’autres pour les assommer, d’autres pour leur passer un foulard (le roomal) ou un lacet autour du corgnolon.


Et on se demande pourquoi je suis allergique aux cravates.

Comme un cerveau privé de sang ne met que quelques dizaines de secondes à se déconnecter, ça ne prenait pas bien longtemps pour rectifier un groupe entier. Quant aux Thugs trop âgés pour prendre une part active aux missions continuaient de servir comme indics ou comme guetteurs. Ou encore, ils intégraient les caravanes en jouant le rôle des bons papis sympathiques.

“Hein ? Mais non, ce ne sont pas les bouts des lacets. Ce sont mes branches de lunettes, allons.”

C’était tellement bien fait que les enfouisseurs, eux, prenaient carrément de l’avance et creusaient des tombes un peu plus loin sur le trajet de caravane visée. Pour ne pas éveiller l’attention, ils faisaient mine d’avoir dressé un campement et creusaient à l’abri des regards, sous les tentes qui n’abritaient rien d’autres que la sépulture des futures victimes.

La confrérie, très organisée et très hiérarchisée, suit des règles précises. Ainsi, ils ne tuent (théoriquement) pas les femmes, les blessés, les mendiants, les fakirs, les pauvres, les gueux et les Sikhs. Quant aux gamins, les Thugs les récupèrent pour les adopter et les former à leur culte et à leurs coutumes, ce qui est plutôt gentil de leur part, dans l’intention.

Dans les années 1830, les Britanniques trouvent que ça commence à bien faire. En 1826, un officier, William Henry Sleeman, se lance dans une sorte de chasse aux Thugs et crée même un département spécialisé pour ça, le Thuggee Department. Au menu, espionnage, opérations commando et coopération avec la population indienne qui commence à en avoir un peu marre de se faire étrangler tous les quatre matins. En quelques années, 1 562 personnes sont arrêtées, 21 seulement sont acquittées et les autres furent bannies, emprisonnées à vie ou exécutées, dans un gros tiers des cas. On considère que les Thugs avaient plus ou moins disparu dans les années 1870, même si le Thuggee Department ne sera finalement dissous qu’en 1904, bien avant le mot thug lui-même, toujours synonyme en anglais de voyou violent.

Pour être totalement franc, on notera que certains historiens contemporains se sont demandés si le phénomène Thug n’aurait pas été exagéré à dessein par les colonisateurs anglais, ravis de trouver d’excellentes raisons de réduire toute résistance dans une Inde intérieure qu’ils maitrisaient encore mal. L’idée est qu’on aurait pu monter en épingle le phénomène pour tracer un portrait un rien idéalisé du noble combat de la Civilisation contre la Barbarie. C’est notamment le cas d’une chercheuse de l’École Pratique des Hautes Etudes, Martine van Woerkens. Dans Le Voyageur étranglé. L’Inde des Thugs, le colonialisme et l’imaginaire (1995), elle penche pour l’idée que l’existence d’un « culte » thug à proprement parler serait au moins partiellement le produit du fantasme des colons, doublée d’une parfaite méconnaissance des rituels et des pratiques sociales de ses habitants

Ce qui ne change pas grand-chose au fait que ce n’est pas demain la veille qu’on me verra me balader tranquillement sur une route du Madhya Pradesh passé une certaine heure.


[1] Oui, un commando Thug, c’est un peu comme un conseil d’administration du CAC40 : pas de femmes, faut pas déconner tout de même.

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