Pinkie business

Une bonne histoire américaine, c’est connu : ça commence en Ecosse.  Et par un effet soigneusement aménagé, c’est exactement là que commence l’existence du héros de cette histoire : Allan.

Allan débarque en ce bas monde à Glasgow en 1819 dans une famille écossaise modeste et sans histoire – enfin sans histoire jusqu’en 1829 : alors qu’Allan n’a pas dix ans, son policier de père casse sa pipe et laisse le reste de la famille dans une situation délicate. Allan, qui avait pourtant de sérieuses prédispositions aux études, doit quitter l’école et se mettre à travailler comme apprenti dans une fabrique de tonneaux. Ce qui ne l’empêche pas de dévorer tout ce qui lui passe entre les mains dès qu’il a cinq minutes : romans à deux sous, journaux, tracts…

Et justement, à force d’en lire, des tracts, Allan se politise et rejoint un mouvement ouvrier, les chartistes, qui militent en particulier pour un véritable suffrage universel (masculin, pour être précis…) en lieu et place du système alors en vigueur qui exige d’être propriétaire de son logement pour avoir le droit de voter. A 23 ans, son activisme lui coûte cher : prévenu que des policiers sont sur le point de l’arrêter, Allan a tout juste le temps de prendre le premier bateau qui se présente pour le nouveau Monde avec sa femme Joan, chanteuse de son état.

American crime

Les premiers temps sont difficiles – Joan met son alliance en gage pour payer leurs premiers frais – mais Allan finit par s’installer dans l’Illinois, près de Chicago, où il reprend son ancien boulot et monte une tonnellerie. Mais le jeune homme a d’autres ambitions ; comme il s’ennuie, il passe une partie de son temps libre à observer les trafics en tout genre qui se multiplient le long d’une ligne de chemin de fer qui passe devant son atelier. De fil en aiguille, Allan finit par jouer les informateurs et aide les autorités locales à faire tomber tout un réseau de contrebande.

Manifestement déguisé en François Damiens.

Et ça, ça vous ouvre des perspectives. Allan lâche ses planches, se reconvertit comme shérif adjoint et rejoint après quelques mois la police de Chicago. En dehors du fait qu’il y apprend quelques ficelles, il en ressort déçu pour deux bonnes raisons : et d’une, la police est d’une inefficacité qui touche au sublime ; et de deux, elle paye très mal. Or, Allan est un jeune papa certes comblé – Joan a donné naissance à un premier enfant, puis à des jumeaux – mais le couple fait face à l’impératif de les nourrir. Hors de question à leurs yeux de leur faire vivre des conditions aussi difficiles que celles qu’ils ont connu dans leur propre enfance.

En 1850, Allan se lance et fonde sa propre agence de détectives, à laquelle il donne son nom : la Pinkerton National Detective Agency, rien que ça, avec un logo qui va vite s’imposer comme sa marque de fabrique : un œil ouvert, au-dessus de la phrase « We never sleep [1] ».

… Et du coup on a la tête dans le fion et l’œil fatigué.

Droit, méthodique, intègre, Pinkerton obtient quelques succès qui lui permettent de recruter ses premiers hommes, choisis pour leurs qualités d’enquêteurs, certes, mais aussi pour leur loyauté et leur plaisir du travail bien fait. Il inaugure aussi un principe qui a fait mouche dans la culture américaine, celle du duo : tous ses enquêteurs fonctionnent par paire[2], une idée que toutes les polices du pays reprendront ensuite. Oh, et comme Pinkerton se moque des usages comme de son premier tonneau, il recrute aussi la première femme détective du pays, Kate Warne, 40 ans avant que la police ne se décide à l’imiter. Autre atout qui fait que les Pinkerton, comme on les appelle, sont nettement plus efficaces que la police régulière : leur côté geek. Ils sont équipés des dernières technologies à une époque qui invente à grand vitesse. Autre petite révolution : Pinkerton développe deux techniques policières encore inédites, l’infiltration d’agents dans les réseaux criminels et la filature.


Au service secret d’Abraham

Ses succès lui permettent d’entrer en contact avec Lincoln dans les années 1850, avant que celui-ci n’entre à la Maison Blanche. Lorsque la guerre de Sécession éclate en 1861, sa proximité avec le Président le rend d’autant plus vite incontournable qu’il réussit à déjouer le projet d’assassinat contre Abraham Lincoln monté en 1861 par un groupe au nom parfaitement ridicule, les Chevaliers du Cercle d’or.

On se demande bien sur quoi sa main est posée.

Sauver les miches du Président, ça peut aider à lancer une carrière. Pendant toute la durée de la guerre, Pinkerton devient le chef des services de renseignements de l’Union – un espion, quoi. Il expédie ses hommes dans le camp ennemi, avec comme consigne de s’y engager pour saper l’effort sudiste de l’intérieur. Il fait aussi le contre-espionnage et réussit à piéger une espionne confédérée de haut rang, Rose O’Neal.

Après-guerre, Pinkerton reprend son agence de détectives et se lance dans un nouveau boulot, payé par les compagnies de chemin de fer : la chasse aux braqueurs de trains. Au passage, un détail : vous pouvez oublier les histoires d’attaques de banques dont sont truffés les moindres westerns, elles sont extrêmement rares dans l’Ouest, comparées aux attaques de train, beaucoup plus faciles à monter et surtout beaucoup plus rentables.

Pinkerton s’attaque à la star incontestée du secteur, Jesse James, mais se viande en beauté, ce qui lui vaut de se faire dégager par les compagnies de chemin de fer. Un tantinet vexé, Pinkerton en fait une affaire personnelle et continue la traque à ses frais – du moins jusqu’au jour où Jesse James repère et abat un de ses hommes, infiltré dans la bande. Décontenancé, Pinkerton abandonne. Ce sera son seul véritable échec.

Malgré ce revers, son agence devient de plus en plus immense. Pinkerton est à la tête de plusieurs milliers d’hommes[3], au point que son agence rappelle fortement une sorte de FBI privé avant la lettre. Il sait aussi travailler sa légende et s’appuie pour ça sur les réseaux sociaux de l’époque : les journaux et une quantité inouïe de livres à deux sous, pulp fictions ou dime novels. Signés de son nom, largement romancées, ces romans entretiennent l’image des enquêteurs implacables et infaillibles.

Et ça continue.

Le truc, c’est que l’agence est puissante mais… Endettée, d’autant qu’elle travaille beaucoup avec les autorités publiques, rarement réputées pour payer dans les temps.  Pour se faire quelques dollars de plus, Pinkerton s’assied un tantinet sur convictions ouvrières et sa folle jeunesse et met les Pinkerton au service des grands patrons, confrontés à la grogne montante de la classe ouvrière et à l’apparition des syndicats. Fondée par un leader ouvrier, l’agence Pinkerton devient doucement l’arme du patronat contre les travailleurs…  Ses hommes cassent des grèves et empêchent des révolutions – à Cuba, tenez.

Là-dessus, l’histoire d’Allan Pinkerton s’arrête brutalement pour l’excellente raison qu’il meurt comme un con, mais alors vraiment : en 1884, il se casse la gueule d’un trottoir et se mord la langue dans la chute : gangrène généralisée. Autrement dit, Allan meurt en puant de la gueule comme ce n’est pas permis, au moment où il travaillait sur une de ces petites manies policières qu’on retrouve en tout temps et en tout lieu : un système de fichage centralisé qui permet d’archiver et de comparer les données des enquêtes.

C’est quand même ballot de survivre à une guerre civile et à trente ans d’embrouilles en tous genres pour se faire buter par un trottoir radicalisé.

À sa mort, le mot Pinkerton devient une antonomase – partez pas, c’est un mot qui se la raconte pour dire un truc tout bête : son nom devient un nom commun, comme « silhouette », « béchamel » ou « poubelle » avant lui. Un Pinkerton ou un Pinkie, c’est un détective et par extension, un flic. Vous vous souvenez du film Reservoir Dogs et du truand Joué par Steve Buscemi qui refuse absolument de se faire appeler Mister Pink ? Ce n’est pas seulement parce que la couleur rose semble trop féminine à ses yeux. C’est tout bêtement parce que ça revient à se promener sous le nom de Monsieur Flicard.

“Non, pas Mr. Taupe ou Mr. Cuisse de nymphe émue NON PLUS”.

Briseurs de grèves

À la fin du 19e, siècle, l’agence est principale boîte de sous-traitance d’un Département de la Justice qui délègue une bonne partie de son travail à la Pinkerton Agency, dirigée par les deux fils d’Allan. Pendant des années, le travail entamé par leur père se poursuit : les Pinkies infiltrent les rangs des syndicalistes, trahissent sur commande, donnent les noms des agitateurs dans les milieux anarchistes ou socialistes. Au passage, ils évitent incontestablement quelques drames, y compris des attentats. Mais la tentation est parfois grande de virer du côté obscur. Années après année, on voit des Pinkerton mêlés à de drôles de trucs. Ils s’arrangent par exemple pour que les premiers heurts viennent des rangs des ouvriers, pas des flics.

C’est ce qui se passe à Chicago en 1886, à Haymarket. Les Pinkerton infiltrés provoquent les agents de police en… leur tirant dessus. La riposte est brutale, avec six morts et huit arrestations de leaders syndicaux dont cinq finiront pendus. En 1892, ce genre de techniques foire en beauté à Homestead : cette fois, les ouvriers ont repéré ceux qui voulaient les piéger et les 300 Pinkies infiltrés se font sortir de la zone par les manifestants : 16 morts.

Côté investigation criminelle, l’agence est confrontée au 20e siècle à la montée en puissance du FBI. Sous la longue (et ambiguë) direction de J.E. Hoover, le Bureau reprend la main sur la lutte contre la criminalité et l’État fédéral avec. Finies les investigations privées sur les grandes affaires.

Considérablement écornée par ces affaires d’infiltration dans les syndicats, l’Agence se redéploye dans la protection et la sécurité. C’est moins romantique que de jouer les détectives privés, mais ça rapporte : 169 ans après sa fondation, l’Agence existe toujours   et emploie 48 000 détectives et a été rachetée en 2003 par le Groupe Sécuritas, l’un des plus grands groupes du monde.

Et protège toujours autant ses intérêts : lorsque le studio Rockstar a sorti le jeu vidéo Red Dead Redemption 2, dont l’action se déroule dans l’Ouest américain de la fin du 19e,ses propriétaires ont manifestement mal digéré que les Pinkies y soient décrites comme des brutes bien peu sympathiques. Aux dernières nouvelles, l’agence a porté plainte et cherche à palper une partie des bénéfices…


[1] « Jamais de slip », d’après certains traducteurs qui se rappellent son origine écossaise.

[2] Le moment de rappeler qu’en argot US détective peut se dire « dick », ce qui nous fait rigoler bêtement.

[3] 10 000 en 1869.

2 commentaires sur “Pinkie business

  1. Fort instructif et comme d’habitude rapidement dévoré, merci beaucoup. Une question m’est venue : y a-t-il un lien entre le “pinkie” et son dérivé couleur rose et l’appellation de “pig” utilisée par les britanniques pour désigner les flics ? Ou le “pig” a une étymologie complètement différente ?

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