Le choix dans les dates

– Ok. Question verte, science et nature.

-Allez, envoie.

– T’es prêt ?

– Prêt ? J’en peux plus, oui. Ce coup-ci je le gagne ce foutu jeton.

Précisons que la partie a commencé il y a deux jours.

– D’accord. Attention : combien de temps met la Terre pour effectuer un tour complet sur elle-même ?

-…

– Alors ?

– Ben j’attends la suite.

– Y’a pas de suite. C’est la question. Combien de temps met la Terre pour effectuer un tour complet sur elle-même.

– Sérieux, c’est une question ça ? Ha ha. Oh ben hé, après tout, pour une fois que ça tombe bien, on va pas cracher dessus.

– Donc ?

– Ben, pfffff, 24 heures, évidemment. Allez, donne-moi le truc.

– Mmm, nan.

– Comment ça ? Allez, commence pas. Je donne la bonne réponse, tu me files le machin.

– Jusque-là on est d’accord.

– Eh ben allez, je l’ai suffisamment attendu.

– Ben je peux pas. C’est pas ça. C’est pas la bonne réponse.

– C’est pas la… Combien de temps met la Terre pour effectuer un tour complet sur elle-même, 24 heures, c’est pas la bonne réponse ?! Tu…PAR DEFINITION c’est la bonne réponse. Une journée c’est 24 heures.

– J’en conviens, cher adversaire irascible et néanmoins sympathique. Mais en l’occurrence, tu as tort.

– J’AI TORT ? TU VAS VOIR ! JE VAIS TE…

[Je vous demande une petite minute]

– Ca y est ? Il est fini le gros caprice ?

– MMMMMMMM !!!

C’est pas qu’il soit méchant, mais il est très émotif.

– Ok, je t’enlève le bâillon, mais je garde mes doigts, on est d’accord ?

– mmm

– Bien. Donc, maintenant, je t’explique. Imagine que tu es un ancien astronome.

– Genre Nostradamus ?

– Je te préviens, si tu me mets encore ce charlatan parmi les scientifiques, je remets le bâillon et je branche la prise.

– Pas la prise ! Genre Galilée ?

– Mieux. Mais plus ancien. Tellement ancien qu’on connaîtrait pas son nom, genre un vieux Sumérien ou Egyptien.

– D’accord, je suis un vieux Sumérien.

– Et tu veux déterminer la longueur d’une journée. Non pas le temps nécessaire pour que la Terre fasse un tour sur elle-même, parce que tu n’as aucune idée qu’elle est ronde et tourne sur elle-même, mais la durée entre deux passages du Soleil à la verticale d’un point donné, ou dans une position spécifique, ce qui revient au même. C’est ce qu’on appelle le jour solaire.

– D’accord, je fais ça.

– Et tu trouves une durée donnée, et tu décides que ça fait 24 heures, parce que tu es sumérien et que tu comptes en base 12, et c’est comme ça qu’on a des heures de 60 minutes de 60 minutes.

– HA ! Donne-moi mon jeton espèce de truand !

– Non. Nous venons de définir ce qu’on appelle un jour solaire. Mais ce n’est pas la même chose que la durée nécessaire pour que la Terre fasse un tour complet sur elle-même. Cette révolution lui prend un peu moins de 24 heures, soit 23 heures, 56 minutes, et 4 secondes.

– SORCELLERIE !

– Allez, du calme. Imagine un point à la surface de la Terre. A l’heure H, il est exactement face au Soleil. Après 23 heures, 56 minutes, et 4 secondes, le Terre a effectué un tour complet sur elle-même. Mais le point n’est pas revenu exactement face au Soleil, parce que dans le même temps la Terre a également tourné autour du Soleil. Elle doit pivoter sur elle-même encore un peu plus, un peu plus qu’un tour, pour que le point soit à nouveau face au Soleil, ce qui fait 24 heures. Te bave pas dessus, je t’ai fait un dessin.



En 23h56’4’’, la Terre a fait un tour complet, et est passée de la position 1 à la position 2. Mais pour atteindre la position 3, ce qui correspond à un jour solaire (retour du Soleil à la même position dans le ciel), il faut un petit peu plus longtemps.

Cette période de moins de 24 heures qui correspond à une rotation terrestre est également appelée jour sidéral.

– Parce que cette histoire est sidérante.

– Non. Parce que pour savoir quand la Terre a fait un tour complet, la méthode la plus simple (et ancienne) et de prendre un autre repère que le Soleil, comme une étoile éloignée considérée comme « fixe »[1]. On se repère aux étoiles, d’où sidéral.

– mmpfgnfgmnmngfé.

– Pardon ?

– J’ai dit « bon ok d’accord si tu veux t’as pas triché ». Oublions ça et passons à autre chose.

– Ah que non !

– Oh ça va, je suis désolé, je me suis un rien agacé, n’en parlons plus.

– Aucun problème, mais on vient de mettre le doigt dans l’engrenage d’une énorme horloge. On va pas s’arrêter là.

– Ah bon ?

– Ben non. Maintenant qu’on y voit plus clair sur le jour…

– Plus clair ? Avant je connaissais le jour, maintenant y’en a deux.

– J’ai dit plus clair, pas plus simple. Passons à l’échelon supérieur. C’est quoi un mois ?

– Non mais je préfère rien dire maintenant.

– Allez, boude pas.

– 30 jours ?

– Ou 31. Ou 28. Ou 29.

– Je savais qu’il valait mieux que je me taise.

– Posons la question autrement. D’où ça vient, le mois ?

– Je ne dis. Plus. Rien.

– T’es pas joueur. L’idée derrière le mois, c’est la lunaison. Un cycle lunaire. Il y a plusieurs façons de calculer un cycle lunaire…

– Ca m’aurait étonné.

– Mais l’intervalle entre deux nouvelles lunes est de 29,5 jours (solaires). C’est donc la référence qui a été utilisée pour élaborer les mois.

– Je sens venir un « sauf que ».

– Sauf que la période pour que la Terre boucle un cycle complet autour du Soleil, au sens où dans le ciel le Soleil effectue un cycle et revient à la même position, ce qu’on appelle une année tropique, dure 365,25 jours (solaires).

Tropique, pas tropicale. Nous vivons des années tropiques tous les ans, plus rarement des années tropicales. Soupir.

Or 365,25 jours, ça fait 12,4 mois lunaires. Parce que l’univers se moque bien de nos modes de calcul du temps. Les calendriers lunaires reposent donc sur 12 mois lunaires, mais ça veut dire qu’ils se décalent au fil des années solaires. Par exemple, le calendrier dit hégirien, c’est-à-dire islamique, est 100 % lunaire, c’est la raison pour laquelle le ramadan ou l’aïd se baladent dans toute l’année. Un autre calendrier lunaire, c’était celui des Etrusques.

– Les prédécesseurs des Romains.

– Ceux-là même. Ils faisaient partir leur année de l’équinoxe de printemps, et à partir de là, ils comptaient dix mois.

– Pourquoi dix ?

– Pourquoi pas. Parce que. Va savoir. Comme la base du calendrier était lunaire, les mois en question faisaient 29, 30, ou 31 jours, selon les sources. L’important, c’est qu’avec seulement dix mois, leur année ne représentait que 295 à 304 jours.

– Hé ben comme ça on fête son anniversaire plus souvent.

– Non. Parce que le début de l’année est marqué par l’équinoxe. C’est la composante solaire, la raison pour laquelle on parle d’un calendrier luni-solaire : on prend la Lune pour définir les mois, le Soleil pour compter les années.

– Oui mais alors il manque des jours.

– Pas grave, on les rajoute.

– Comment ça ?

– L’année comptait dix mois, plus une soixantaine de jours, mais qui n’étaient pas regroupés dans des mois.

– Uh, ok.

– Les Romains reprennent ce système. C’est le calendrier romuléen, le calendrier de Romulus : 10 mois, de 30 ou 31 jours, qui font 304 jours. Et on en rajoute 61 pour boucler l’année. Toi qu’as des lettes latines, ça ne t’a jamais interrogé que la racine de septembre ce soit sept¸ alors que c’est le neuvième mois, et que neuf soit à la base de novembre, qui est le onzième mois ?

– Ah ben si, bien sûr. J’avais oublié que ça m’intriguait, mais je…je viens de m’en souvenir là, paf. Ca vaut aussi pour octobre et décembre d’ailleurs.

– Eh ben c’est normal. Puisque l’année romaine commençait en mars, avec le printemps, septembre était le septième mois, et ainsi de suite. Et puis au bout d’un moment ils se sont dit que c’était pas optimal, et ils ont donc changé un peu le système.

Gardez le tube à portée de main, c’est pas fini.

Numa, roi de Rome, « invente » donc janvier et février. L’année compte ainsi 12 mois de 28, 29, ou 31 jours (sur des bases notamment religieuses). Soit un total de 355 jours.

– Ca suffit toujours pas.

– Non. Donc pour rattraper le cycle solaire, tous les 4 ans, il y a un mois intercalaire. Un mois en plus. Une année sur quatre dure 385 jours au lieu de 355. Puis ça change encore, avec un mois intercalaire plus court, mais tous les deux ans[2].

– Oh bordellum…

– Tout cela est déjà d’une grande simplicité, mais ça va sérieusement partir en vrille, parce qu’en fait les règles sont définies de façon assez souples. Ou floues, si tu préfères.

– Je préfère pas, en général, mais bon.

– Les intercalaisons étaient déterminées par les prêtres, responsables du calendrier pour des raisons cultuelles, puis appliquées par les consuls. Et tout ce petit monde avait des préoccupations plus pressantes que la concordance du calendrier avec les cycles lunaires et/ou solaires.

– Mais enfin pourquoi, à part le plaisir de me filer mal au crâne ?

– Il y a plein de choses qui dépendent du calendrier. Comme par exemple des paiements (échéance de dettes, loyers). Certains peuvent avoir un intérêt très concret à ce que les mois durent plus ou moins longtemps, voire sautent.

On dirait que le week-end va durer 4 jours, ok ?

Résultat : les mois intercalaires sont raccourcis, prolongés, oubliés sur plusieurs cycles puis observés pendant deux ou trois années de suite.

– C’est n’importe quoi.

– Je ne te le fais pas dire. Et tu sais qui d’autre pense la même chose ?

– Spontanément j’aurais dit les pauvres pompiers et éboueurs  romains qui devaient en baver sévère pour fourguer leurs calendriers.

– Sûrement. Mais je parle de Jules.

– C’est qui, Jules ?

Sérieux?

– En -63, César devient pontifex maximus.

– C’est-à-dire ?

– Alors techniquement ça veut littéralement dire qu’il est le chef de l’entretien des ponts.

– J’ignorais qu’il avait été cantonnier. Et donc il vend des calendriers.

– Gros malin. Non, c’est le plus haut prêtre de la république romaine. C’est un peu le pape, quoi. Il est donc entre autre chose responsable du calendrier. Entre -63 et -46, ce dernier devient complètement chaotique : seulement 5 intercalaisons, au lieu de 8, et aucune pendant 6 ans, contre une tous les deux ans en principe. Il décide donc de remettre tout ça d’aplomb en -46, ce qui conduit en -45 à la mise en place du calendrier julien.

Quand César montre la Lune, faites en sorte de suivre.

L’année julienne compte 12 mois, de 30 ou 31 jours, avec un mois de février qui en a 28, sauf tous les 4 ans où il passe à 29. Elle commence le 1er janvier, et dure 365 jours, sauf tous les quatre ans quand elle en compte 366, ce qui permet de tenir une moyenne de 365,25 jours par an.

– Ah mais c’est comme nous en fait.

– Effectivement, c’est notre modèle. Le truc c’est que le calendrier classique était tellement parti en n’importe quoi que pour se réaligner sur le cycle solaire, il a fallu une année de transition, en -46. Une année…spéciale.

– Spéciale comment ?

– L’année de la confusion. Elle a duré un petit peu plus longtemps que d’habitude. Trois fois rien : 15 mois, soit 445 jours.

– Attends, une année de 445 jours ?

– Exactement. C’était le bon moment pour prendre une année sabbatique. Quelques siècles plus tard, et sous l’influence de l’Eglise, on adopte aussi la semaine de 7 jours, avec dimanche férié.

– D’accord d’accord, donc on doit notre calendrier à César.

– Pas encore complètement. En moyenne, l’année julienne dure 365,25 jours. Mais l’année tropique dure 365,243 jours. C’est pas énorme comme différence, ça fait 11 minutes. Mais sur la longue durée, ça finit par se voir. Les saisons se décalent ainsi d’un jour tous les 134 ans par rapport au Soleil. Par conséquent, au milieu du 16ème siècle, ça commence à poser problème à un lointain collègue de Jules, à savoir le pape Grégoire XIII. En 1582, le calendrier est décalé de 10 jours par rapport au Soleil, par conséquent Pâques, qui est une célébration printanière, s’était rapprochée de l’été. Grégoire décide donc de promulguer un nouveau calendrier.

– Le calendrier grégorien.

– Tout juste. A noter que toutes les églises ne reconnaissent pas le pape, c’est la raison pour laquelle certaines obédiences orthodoxes fêtent Noël en janvier, ou que le Nouvel An russe repose toujours sur le calendrier julien.

– Et pour passer au grégorien, on a encore eu droit à une année de la confusion ?

– Non, pas à ce point. Mais Grégoire édicte qu’en 1582, le jeudi 4 octobre est directement suivi du vendredi 15 octobre, pour rattraper les onze jours de décalage. Pas le bon mois pour partir en congé.

– 11 jours qui sautent ? Uh, on pourrait carrément en faire un ressort scénaristique dans un roman épique dont l’action se déploierait sur des millénaires. Imagine que deux groupes qui contrôlent le monde se soient donné rendez-vous le 15 octobre, mais que l’une des délégations n’ait pas eu l’information sur le changement de calendrier…

– Excellente idée. C’est sans doute pour ça qu’elle a déjà été utilisée, te fatigue pas.

Sans aucun doute possible la deuxième meilleure chose que vous pourriez lire aujourd’hui.

– Et donc, rappelle-moi la différence entre julien et grégorien ?

– Au quotidien, vraiment, c’est pareil. Une année de 12 mois, 365 jours. Et tous les 4 ans, une année bissextile, avec un jour intercalaire supplémentaire le 24 février. Mais en plus, les années séculaires (qui marquent la fin d’un siècle : 1700, 1800, 1900) ne sont pas bissextiles, sauf si elles sont divisibles par 400 (1600, 2000, 2400).

– Il y a une heure j’aurais dit que ce n’est pas ce qu’il y a de plus simple, mais après  ce qu’on a vu, au final, c’est pas si mal. Et donc avec ça c’est bon, c’est blindé, on tombe juste.

– Mmm, c’est pas encore parfait. On se décale de presque 11 secondes par an. Soit un jour tous les 3 223 ans.

– Oui, bon, hein, on dirait que c’est bon.

– C’est ça. Surtout que de toute façon la vitesse de rotation de la Terre sur elle-même diminue (ce dont ce brave Edmond Halley fut le premier à se rendre compte)[3]. De l’ordre de 20 microsecondes par an. Autrement dit, le jour s’allonge d’une heure tous les…200 millions d’années. Dans 200 millions d’années, on aura des journées de 25 heures.

– Han, je sens qu’on n’a pas fini d’entendre parler de l’heure d’été. Bon, on passe à sports et loisirs ?


[1] On est bien d’accord que rien n’est fixe dans l’Univers, mais pour les besoins de la démonstration c’est suffisant.


[2] Et d’une durée variable sur un cycle de quatre ans. Ca va pas d’aller dans les notes de bas de page d’un article pareil ?


[3] En raison des effets de marée de la Lune. Qui elle s’éloigne d’un peu moins de 4 cm par an. Ce système par à vau-l’eau.

3 commentaires sur “Le choix dans les dates

  1. L’étymologie de “bissextile” est pas mal non plus, elle fait référence à l’insertion d’un second “6e jour des calendes de mars”. Dire que ça a été inventé à une époque où on n’avait aucun remède contre la migraine…

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