…and love

– Tiens, la monnaie sur la dernière tournée.

– C’était pas [somme absolument indécente pour de la boisson] tout rond ?

– Non, c’était [somme à peine moins obscène],98.

– Nan mais attends, on arrondit, ça compte pas.

– Oh là là, que si ! C’est très très important les petits chiffres après la virgule.

– Tu vas pas nous faire une pendule pour quelques centimes, quand même ?

– Non, pas là, mais dans d’autres domaines ça peut faire une grosse différence.

– Par exemple ?

– Bon, partons de la plus grande échelle. L’Univers…

– Cette sensation indéfinissable que nous allons commencer sur les mystères insondables du cosmos pour finir avec des trucs triviaux voire pas racontables.

– Ne spoiles pas. Donc dans l’ensemble de l’univers, toute ce qu’on voit, toi, moi, les planètes, les systèmes solaires, les dizaines de milliards de galaxies qui contiennent des sextillions d’étoiles…

– Hou, c’est un quoi un sextillion ?

– Ben…c’est un million de quintillions, enfin.

– Tu m’aides, là.

– Un sextillion, c’est un milliard de milliards de milliards de milliards. Un dix avec…regarde, c’est ça : 1 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000.

– Ca fait…c’est…plutôt beaucoup.

– Plutôt. Et ben tout ça, ça représente royalement 4,9 % de la densité énergétique de l’univers. Plus de 95 % de l’univers, c’est…autre chose, et on ne sait même pas trop quoi. La matière et l’énergie noires.

– Dans la grande tournée cosmique, nous on est quelques centimes.

– Voilà. Note que ça ne s’arrange guère si on reste à un niveau plus local.

– On va encore se sentir minables ?

– C’est ça. A elle toute seule, Jupiter pèse plus que toutes les autres planètes du système solaire réunies.

– Pas mal.

– Sauf que tout ça c’est du rien. Parce que le Soleil, à lui tout seul, pèse 99,86 % de tooouuuuut le système solaire.

– Je suis rieeen…

– Allons, allons. Mais si, regarde, tu es…chimpanzé à 98 %. C’est pas si mal.

– Uh ?

– Oui, exactement. L’homo sapiens moyen partage à peu près 98 % (plus ou moins selon la tendance politique) de son patrimoine génétique avec Cheetah. Une fois encore, tu te rends compte de la différence fondamentale que peuvent faire quelques pourcents. Entre lancer ton caca pour manifester ton mécontentement et marcher sur la Lune, ça se joue à 0,02 génome. Et quelques années d’éducation aussi.

– Eh ben, je me sens tout songeur maintenant, merci pour ces perspectives…

– Non non, attends, j’ai pas fini. On va pas rester sur de grandes considérations existentialistes, c’est pas le genre de la maison.

– Ah. C’est le moment où ça devient graveleux.

– Mais…non, pas du tout. Tournée suivante ! Et passons à l’urine.

– Je…vais rester à la bière, quant à moi.

– La nuance est parfois subtile. L’urine, donc.

– Si tu insistes.

– Tu te souviens d’Hennig Brandt ?

– Mais oui, l’alchimiste qui a découvert le phosphore en cherchant de l’or au fond du pot de chambre !

– Exactement. Il a su mettre en évidence un des éléments qui se cachent en tout petit dans la composition de la petite commission. Parce que l’urine, c’est avant tout de la flotte.

– Les points communs avec la bière ne cessent de s’accumuler, c’est troublant.

– Pas qu’avec la bière. L’urine c’est environ 95 % d’eau, soit autant que…

– Une tranche de jambon industriel ?

– Non, mais c’est l’idée. Autant qu’une laitue.

Quand vous êtes pressés et qu’il n’ y a plus de vinaigrette.

Une fois encore, les pourcents restants font une grande différence. Précisément, que trouve-t-on dans les 5 % d’ urine qui ne sont pas de l’eau ?

– Du phosphore, déjà.

– Exact. Dans les 5 % d’urine qui ne sont pas de l’eau, on trouve pêle-mêle des phosphates, effectivement, des sulfates, de l’ammoniaque, du potassium, du calcium, du magnésium, de l’urée… La liste est longue, mais en fait c’est plus drôle de référencer tout ce qu’on peut faire avec. Par exemple, de la poudre.

– De la…quel genre de poudre ?

– LA poudre. La poudre à canon. La poudre noire est un mélange de charbon (environ 15 %), de souffre (10 %), et de salpêtre (75 %). Or le salpêtre, c’est en fait du nitrate de potassium. Initialement, il était notamment produit à partir de guano, mais avec le développement des armes à feu il a fallu passer à des méthodes industrielles.

– On aurait pu élever des chauves-souris à une échelle industrielle.

– On aurait pu, mais c’est pas l’option qui a été retenue. A une époque où l’armée et la société en général avaient encore beaucoup de chevaux, leur urine était mélangée à leur fumier, avec un peu de cendres et de pailles…

– Uh, c’est dégueu !

– Non non, la partie dégueu c’est qu’on laissait le tout…euh…mûrir pendant une dizaine de mois, avant de filtrer et diluer et hop ! Du nitrate de potassium. Aujourd’hui il existe des méthodes pour le coup industrielles pour produire du nitrate de potassium, mais entre les survivalistes/ma-teub-et-mon-couteau-istes et ceux qui veulent fabriquer leur propre poudre dans les pays où la production privée est interdite (comme en France), la méthode n’a pas disparue.

Franc Castle pense à sa famille disparue. Ou réalise qu’il vient de tirer sa dernière cartouche et doit se remettre à la production.

– Faut maintenir les traditions.

– Ou pas. Au titre des usages anciens du pipi, les tanneurs utilisent depuis très longtemps l’urine pour assouplir et travailler les peaux.

– Oui, je me souviens qu’en histoire les profs nous disaient toujours que leurs ateliers étaient en général installés dans des quartiers séparés, parce qu’ils étaient très malodorants, mais sans jamais expliquer pourquoi exactement.

– Les enseignants ne savent pas intéresser les élèves… D’autres usages de l’urine ont disparu, et c’est sans doute pas plus mal. En Europe, les Gaulois s’en servaient pour se décolorer les cheveux. Et si l’idée d’une bonne friction au pipi paraît un peu crade…

– Je confirme.

– A la même époque, les Romains l’utilisaient en bain de bouche pour se blanchir les dents. Plus loin, l’urine a été utilisée en Chine et en Inde pour traiter les infections dermatologiques ou les blessures.

– Mais on trouve encore aujourd’hui des adeptes de l’urinothérapie, me semble.

– Tout à fait. Ils préconisent non seulement de s’appliquer (euh, pas forcément directement, c’est pas toujours évident) de l’urine sur les plaies ou autres infections cutanées, mais aussi de la boire, parce que ce serait plein de bonnes choses et que ça permettrait d’éviter toutes sortes de trucs désagréables.

– Comme les relations sociales.

– Sans doute. Pour autant, ne jetons pas les 5 % autres pourcents avec l’eau du bain (de bouche). L’urine a été et est encore utile en médecine.

– Oui, pour faire des tests.

– Bien plus que ça. Quand la pénicilline a été découverte, la production était encore limitée. Or il s’avère que pour utile qu’elle soit, 40 % à 90 % de la pénicilline consommée par une personne traitée repartent aux toilettes. Donc dans les années 40, le temps de disposer de stocks suffisants, l’urine des patients était récupérée et traitée pour en refaire des médicaments.

– Faut pas gâcher.

– Ben non. Dans les années 40 toujours, on découvre dans l’urine la présence d’hormones, notamment des hormones sexuelles, qui peuvent être utilisées chez la femme pour déclencher l’ovulation. C’est ainsi que le docteur Bruno Lunenfeld développe des traitements contre l’infertilité.

– Le brave homme.

– Indéniablement. Le côté amusant, c’est que pour mener ses études, il a besoin, comme l’ami Hennig quelques siècles plus tôt, de grandes quantités d’urine féminine. Il passe alors un accord avec le Vatican, qui lui fournit des hectolitres de pipi de nonnes.

Ne faites pas de recherche urine+nonne. On vous aura prévenus.

– Perso je préfère le pet de nonne.

Et voilà, vous ne nous avez pas écoutés.

– Et miracle ! En 1962, les nonnes ont un enfant. Enfin, façon de parler, mais Lunenfeld obtient une première naissance grâce à sa méthode. Merci mes sœurs. De la même façon, on extrait de nos jours des œstrogènes utilisés pour le traitement de la ménopause partir d’urine. De l’urine de juments, pour être exact.

– Pour le coup, c’est de la vraie urinothérapie.

– Et ça ce sont des technologies déjà anciennes. Récemment, ce sont des cellules souches qui ont été découvertes dans la cuvette. Des scientifiques ont ainsi réussi à créer des cellules précurseuses cérébrales à partir de cellules trouvées dans l’urine, et à les implanter dans des cerveaux de rats, où elles se sont développées tout à fait normalement. Ils espèrent pouvoir en tirer des cellules souches pluripotentes, c’est-à-dire susceptibles de se développer en tous types de cellules (et pas uniquement cérébrales). Sachant que la méthode s’annonce comme plus rapide et moins coûteuse que les autres.

– Comme quoi au fond y’a vraiment un peu d’or dans les toilettes.

– Mais oui ! Et je ne te parle pas du potentiel de l’urine pour produire de l’eau, puisqu’après tout c’est essentiellement ça. Bien sûr, les astronautes boivent surtout du pipi recyclé (bien vu Dune), mais il est évident que sur Terre c’est aussi une piste prometteuse. Si on parle de recyclage et de ressources renouvelables, tu sais ce qu’on peut aussi faire avec de l’urine ?

– J’ai quelques idées…

– Non, en fait je préfère que tu ne me dises pas. La réponse est : de l’électricité.

Non, pas comme ça.

Une pile à combustion microbienne a été développée, qui pourrait permettre par exemple de recharger son téléphone à l’urine.

-…

– Non, pas directement. Et puis il y a l’urine comme fertilisant agricole (vous pouvez pisser sur vos plantes, mais pas plus d’une fois ou deux par mois) ! En fait, c’est énorme le potentiel du pipi, on ne se rend pas compte, l’urine peut changer le monde ! Le monde !

– Euh, ok, d’accord, on se calme. Attends, puisque j’ai un spécialiste, je peux te poser deux-trois questions vite fait ?

– Je t’en prie.

– Bon alors, l’urine, c’est stérile ?

– Non.

– Si mon pote de fait piquer par une méduse, je pisse sur la plaie ?

– Je le recommande chaudement pour le potentiel comique et cathartique, mais sinon non. On rince à l’eau de mer.

– Je commets un crime et j’urine sur le cadavre…

– Je peux difficilement dire que je suis surpris.

– Oui mais est-ce que mon ADN peut être identifié ?

– Oui. Comme on l’a dit, il y a des cellules dans l’urine.

Les enfants, n’urinez pas sur vos victimes!

4 commentaires sur “…and love

  1. Bonjour et merci pour tout.
    Si je ne me trompe, l’urine à Rome servait également à fixer les couleurs pour les teinturiers, et c’est l’origine de la taxe que Vespasien instaura sur la collecte d’urine – le fameux “l’argent n’a pas d’odeur” (apocryphe ?) et la dénomination des vespasiennes, qu’il n’a en réalité jamais inventées ou généralisées.

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