Quand la magie plombe l’ambiance

– Bonjour Sam, comment vas-t… Qu’est-ce que tu fous avec une volaille morte et un canif dans les mains ?

– T’occupe.

– Tu t’es encore lancé dans un rituel vaudou.

– Pas du tout.

– Tu as du sang partout et si je ne me goure pas, c’est une petite poupée de cire truffée d’aiguilles que je vois dépasser de ta poche.

– BON PEUT-ÊTRE.

– Tu sais que ça ne marche pas, Sam.

– Mais j’ai un vrai coq noir et tout.

– C’est à l’évidence un poulet surgelé et il te faut un sorcier, Sam. Tu aurais égorgé un clafoutis aux pruneaux que ça aurait donné le même résultat.

– Mais c’est tout ce que j’ai trouvé pour que le XV de France gagne la Coupe du M…

– Va te falloir un peu plus qu’un poulet tout maigrichon. Et puis quitte à te lancer dans des malédictions, il y a moins salissant.

Et pour l’amour du ciel, Sam, range ce truc.

– Ah bon ?

– Oui.

– Mais c’est antique et puissant ?

– Deux millénaires et plus, ça t’ira ?

– Et toutes les divinités chtoniennes se rangeront derrière moi pour semer la mort et la souffrance dans les rangs de mes ennemis ?

– Hein ? Oui, si tu veux, mais on va commencer par le commencement, déjà. Est-ce que le mot defixio te dit quelque chose ?

– Pas le moins du monde.

– Le terme katadesmos non plus ?

– Noooope.

– Eh bien crois-moi, ça parlait à tes ancêtres. Et ça leur a même parlé de l’Ecosse aux provinces romaine d’Orient et du 5 ou 6e siècle avant jusqu’au 5e siècle après Jésus-Christ. Autour de mille ans. Au bas mot.

– Mais enfin c’est QUOI, cette histoire de defixio ?

– De la magie, Sam. Et pas franchement de la magie blanche. La defixio, c’est un rituel occulte, sombre. Des sorts, des envoûtements, des malédictions, tout ce que la magie gréco-romaine a pu laisser derrière elle.

– Moui enfin pardon mais ça sent encore le truc où on a légèrement extrapolé à partir de trois rumeurs tirées d’auteurs latins qui avaient fumé leur propre barbe, ça.

– Oh que non. On en a des traces tout ce qu’il y a de concrètes : les tablettes de défixion.

– Ahhaaa mais n’importe quoi, le premier iPad date de 2010.

– DES TABLETTES EN PLOMB BOUGRE DE TRUFFE. Enfin dans la plupart des cas, on trouve aussi des defixio sur des papyrus, de plaques d’étain ou des tessons de poterie. Et on en en a déjà plus de 2000 en stock.

– Je ne vois aucune raison d’être agressif et tu ferais mieux de me dire à quoi ça ressemble.

– A des lamelles de plomb très fines sur lesquelles on a écrit au poinçon ou au stylet.

Personne n’a dit que c’était facile à lire.

– Mais pourquoi du plomb ?

– Ben déjà, c’est un métal sombre, noir. Ensuite, ça résiste à tout et ça se fauche facilement, on en trouve plein les canalisations romaines. Et puis c’est mou : une fois que le sorcier ou le magicien a tracé le sort qu’on lui a commandé, il roule le tout fin fin fin et on colle en général un ou deux clous en travers pour « fixer » la malédiction. Il ne reste plus qu’à le cacher là où le sort aura le plus de puissance : dans des tombes, des sanctuaires, entre les pierres d’une maison…

 – Mais ça sert à quoi ?

– A souhaiter du mal aux gens, Sam.

– Non mais en détail ?

– C’est un envoûtement, un pacte avec des entités toutes plus chelous les unes que les autres. De ce qu’on en comprend, celui qui avait une bonne raison d’en vouloir à son prochain commençait par se rendre chez le magicien du coin, plus ou moins en douce vu que c’était moyennement légal de faire joujou avec ce genre de magie. Là, il expliquait son problème : un souci de voisinage, une histoire de cul mal digérée, un pari à gagner, un cheval à rendre malade, des récoltes à abîmer, bref : toutes les petites histoires de rancœur ou de vengeance qu’on peut imaginer, et jusqu’au meurtre. C’est parfois très, très bizarre. En Angleterre, on a une defixio qui souhaite à la victime de « devenir aussi liquide que de l’eau ».

– Ah tout de même.

– Oui. Tu as des defixio pour tout, depuis le mec qui souhaite à celui qui lui a barboté son manteau aux thermes d’aller bien se faire frire le cul jusqu’à des vœux de mort, de préférence abominables. Pour faire bon poids, le sorcier enrobe tout ça de tout un fatras qui nous échappe un peu. Formules magiques, texte écrit à l’envers, lettres codées, dessins, signes barbares… Tout est fait pour que la puissance de ces mots maudits, fixés dans le métal et associés à des sacrifices plus ou moins importants, tombe sur le coin de la gueule de ta cible comme la vérole sur le bas-clergé breton.

– Et on invoque quel genre de dieux, pour ce genre de basses besognes ?  

– On pioche plutôt au-delà de la fine équipe des Olympiens. Tu maudis par tous les dieux de l’Égypte ou de la Thorah, tu convoques les divinités grecques infernales, voire le ban et l’arrière ban des démons étrusques ou carthaginois et quelques chers disparus pour faire bon poids. Tout un bordel occulte, quoi. Sur certaines tablettes, il y a de quoi remplir tout un bus de démons… Manifestement, on préfère les entités souterraines.

– Pourquoi ?

– Rappelle-toi qu’à Rome, le culte civique se fait au grand jour, en plein air. Pour des objectifs plus… personnels, disons, on se tourne vers les divinités cachées, celles du sous-sol et des lieux ténébreux.  Et puis elles ne sont pas censées avoir le choix : liées par la formule et par l’art du sorcier, elles sont en somme tenues d’accomplir la malédiction souhaitée. C’est une tractation presque commerciale : tu as payé d’une manière ou d’une autre, tu dois en avoir pour ton argent.

– Mais qui a recours à ça ?

– Tout le monde, des esclaves aux plus hauts dirigeants. On y a recours lorsque c’est la seule solution pour obtenir ce qu’on souhaite, soit parce que c’est illégal, soit parce que tu as épuisé les autres solutions ou que tu n’as pas les moyens physiques ou financiers d’obtenir réparation… Tu as toute une série de catégories comme les defixiones agonisticae, qui visent en général un adversaire dans les arènes ou aux courses. Tu as aussi les defixiones iudicariae, qu’on utilise pour gagner un procès en réclamant par exemple que son adversaire se retrouve soudain muet. Sans oublier les defixiones amatoriae, typiques des amants déçus ou des époux jaloux : soit tu demandes que Trucmucharius tombe raide dingue de ta pomme, soit tu punis celui ou celle qui t’a trompé. Et puis tu as les defixiones plus personnelles, pour punir un voleur, maudire un ennemi, accélérer le départ de pépé pour l’autre monde histoire de récupérer l’héritage… C’est parfois très classe, le genre « Je te maudis Machin, toi qui est né d’une vulve maudite ». Et oui, c’est une vraie.

– Et tu en as d’autres ?

– Oh plein. Dans la catégorie meurtre, tu as une tablette romaine sympathique qui en appelle à un certain Eulamôn : « je te remets cet impie, maudit, et misérable Kardêlos, lié, complètement lié et entièrement lié, de manière à ce que tu puisse le contraindre, ce Kardêlos à qui sa mère Pholgentia a donné naissance. Cloue-le au lit, fais-le souffrir les peines d’une mauvaise mort et expirer dans les cinq jours ». Tu as aussi celui qui souhaite manifestement que son meilleur ennemi se fasse bouffer par un ours : « Tuez, massacrez, blessez Gallicus qu’a engendré Prima dans l’enceinte de l’amphithéâtre (…) Enchaîne ses pieds, ses membres, ses sens, sa moëlle, enchaîne Gallicus (…) afin qu’il ne tue pas l’ours ni le taureau par un seul coup ni par deux coups, ni par trois coups. Accomplissez ma prière, maintenant, maintenant, vite, vite, que l’ours l’abatte et le blesse. »

– Mais c’est violent.

– Tu en en as de moins sanglantes : « Puissant Bepty, je te livre Ploutas, que sa mère a engendré, afin qu’il soit impuissant et inefficace… » et puis tu en as où le maléfice est d’une violence inouïe. Tiens, je n’aurais pas franchement aime retrouver à la place de la pauvre Caecilia Prima, une romaine, parce qu’elle dû prendre un peu cher.

– Genre ?

– Genre ça : « Divine Proserpine, Cerbère, Brûleurs des Enfers, Broyeurs d’os, Larves, Furies, Fantômes, Oiseaux de nuit, Harpies, Ortygies, Virga, Chimères, Geryon, Sirènes, Circé, Géants, Sphinx, [je vous] prie, implore et supplie, ô puissances divines du monde souterrain afin que vous, Dispater, abattiez Caecilia Prima (…) et que vous l’assailliez avec de vives douleurs et l’emmeniez avec vous. Divine Proserpine, pouvez-vous abattre Caecilia, sucer le sang de ses veines, déchirer son corps et retirer d’elle le souffle de vie. Cerbère, gardien des Enfers à trois têtes, pouvez-vous dévorer le foie de Caecilia, ses poumons, son cœur avec ses veines, ses entrailles, ses membres, sa moelle osseuse, pouvez-vous les déchiqueter, pouvez-vous arracher les yeux de Caecilia ? Et vous, brûleurs infernaux, pouvez-vous attiser du feu aux yeux de Caecilia Prima, à son estomac, à son cœur, à ses poumons, à sa graisse, pouvez-vous lui mettre le feu, la brûler en cendres de sorte qu’elle ne puisse pas vivre ou être en bonne santé ? »  

– Ah la vache.

– Oui, c’est un rien haineux. Si ça t’amuse, il y a plusieurs sites où tu peux en trouver toute une tripotée, comme ici ou . Oh, et tu as une très jolie représentation de ce genre de rituels dans la série Rome, lorsque Servilia souhaite bien des choses à son ancien amant César et à Attia.

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