Baignade déconseillée

– Ben non, qu’est-ce que tu veux, j’aime pas l’eau.

– J’avais remarqué. Ou alors juste en glaçons.

– Gros malin. Je ne suis pas à l’aise dans la flotte, voilà. Tu sais jamais trop ce qu’il y a sous la surface. Un oursin, un requin, Cthulhu…

– Un candiru.

– Un quoi ?

– Un candiru. Le truc qui fait passer toutes les bestioles susmentionnées pour d’aimables plaisanteries.

– Euh, attends, quand même. Cthulhu, quoi.

– De la petite bière.

– Ah ouais ? Alors je t’écoute : il fait quoi ton candy-crush ?

– Candiru. Le candiru est un poisson amazonien. Un petit poisson. Tout petit, on parle de quelques centimètres.

– Alors, excuse-moi, mais dans l’Amazone, on peut trouver entre autres des caïmans, des anacondas, des piranhas, et même des requins[1]. Et toi t’as peur d’un truc de quelques centimètres ?

– Non mais tu ne comprends pas. C’est précisément parce qu’il est tout petit qu’il est terrifiant. Sinon, comment il ferait pour te rentrer dans l’urètre ?

– Ah ben je ne sais pas, il pourrait…attends. Tu as dit…c’est quoi le dernier mot, là ?

– Urètre.

– Il… Il rentre dans l’urètre ?

– Uh huh.

– Mais euh, l’urètre du zizi ?

– T’en connais beaucoup d’autres ?

– Je suis pas spécialiste en urètres.

– Alors je te confirme que c’est l’urètre du zizi, parce qu’il n’y en a pas d’autre. Là par où tu fais pipi.

– MAIS !!!

Horreur indicible, terreur paralysante, étreinte glaciale de l’effroi le long de l’échine, etc.

– Je vois que tu commences à saisir.

– Mais qu’est-ce qu’il vient faire là ?

– Il rentre, se fixe grâce à ses petits barbillons, parce qu’évidemment il a des petits barbillons, et met le couvert. La bestiole est hématophage, ce qui signifie qu’elle se nourrit de sang.

– UN POISSON-VAMPIRE QUI RENTRE DANS LE ZIZI !!!

– C’est ça. Enfin, précisons qu’outre les urètres, masculins et féminins, il lui arrive aussi de passer par l’anus, ou le vagin. Des fois, il ne s’arrête pas en chemin et « remonte » jusqu’à la vessie, où il pond ses œufs.

– …

– Dont l’éclosion est évidemment mortelle pour l’hôte, sinon c’est pas drôle.

– Bon. J’aimais bien dormir, mais va falloir que je trouve autre chose. Juste, par curiosité, quitte à rentrer dans un hôte pour le sucer de l’intérieur, pourquoi l’urètre ?

– Va savoir. Mais le fait est que le candiru est attiré par l’odeur de l’urine.

– Mais ce truc n’a rien pour lui, c’est pas possible.

– Je t’accorde que ça fait beaucoup, mais je ne suis pas concepteur de poissons moi. Quoi qu’il en soit, le monde connaît l’existence du candiru depuis les premiers récits d’explorateurs amazoniens, qui relatent les attaques et leurs terribles conséquences, ainsi que les moyens que les indigènes utilisent pour se protéger. A savoir se couvrir les parties génitales de tissus bien serrés quand ils vont dans l’eau. Un conseil qui l’on retrouve toujours aujourd’hui dans des guides de voyages, qui recommandent de passer un maillot bien moulant avant d’aller faire trempette.

A y est, je suis prêt.

– Je vais même en mettre deux.

– Et de ne pas se soulager dans l’eau non plus.

– Pour une fois je me sens prêt à prendre cette consigne au sérieux.

– Non pas que ce soit plus sûr en dehors, d’ailleurs.

– Comment ça ?

– Du fait de sa petite taille, le candiru est même capable de remonter le jet d’urine de quelqu’un qui pisserait depuis la berge.

– Non, là non. Tu me fais marcher.

– Je me contente de citer un article médical. En 1997, un médecin de Manaus, la ville brésilienne qui se situe bien au milieu de l’Amazonie, reçoit un infortuné patient qui s’est fait coloniser le pénis alors qu’il se vidait tranquilou la vessie. Il réussit à extraire le parasite à sauver plus ou moins le pénis en question, et publie l’histoire.

– Ah mais donc c’est documenté ton truc, sérieux et tout ? Je ne te cache pas que j’avais un doute.

– Le candiru n’est définitivement pas un cryptide.

– Un quoi ?

– Un cryptide, littéralement un animal caché. C’est le nom donné aux créatures qui sont l’objet de la cryptozoologie.

– C’est pas la recherche des monstres, la cryptozoologie ?

– C’est la recherche des animaux qui ne font l’objet que de témoignages indirects ou non factuels. Du coup y’a un certain nombre de cryptides qui sont vraisemblablement destinés à rester « cachés » longtemps, genre Bigfoot, Nessie, ou le chupacabra. Mais en son temps le calamar géant aussi a été considéré comme un mythe.

– Et j’aurais préféré qu’il le reste !

– Toujours est-il que le candiru existe. C’est en fait une espèce de poisson-chat, le vandellia cirrhosa.

– Y’a pas des hybrides avec des thonidés ?

– On n’en parle pas.

– Mais pourquoi ?

– Ici on fait ce qu’on veut, sans se soucier du candiru-thon.

Mais comment en est-on arrivé là ?

Et comme je te le disais, le risque qu’il représente est régulièrement mentionné dans les guides de voyages pour contrées amazoniennes. Parce que si le patient dont j’ai parlé s’en est bien sorti, il est généralement admis que c’est un coup à revenir avec un appendice en moins. On dit que pour se remettre d’une « attaque » de candiru, il faut « une machette et la volonté de survivre ».

“Le docteur est arrivé.”

– Magnifique. Une terreur aquatique en plus, je te remercie.

– Allez, t’emballe pas. Pas la peine d’annuler tes vacances au Brésil.

– Oh que si. Si je ne peux pas aller pisser dans l’Amazone, à quoi bon.

– Non mais attends deux minutes. Et regarde ton calendrier.

– Mon calen…on est le…tu serais pas en train de me sortir un gros poisson avec 48 heures de retard, par hasard ?

– Hé, c’est pas ma faute si on paraît le mercredi.

– C’est malin. Mais donc, c’est pas vrai !

Weeeeeeeeeeeeeeeee !

– Hola, du calme. Si.

– Je commence à avoir du mal à suivre.

– Reprenons. Le candiru ? Il existe.

Et il est tout meugnon.

Est-ce qu’il est hématophage ? Absolument. Il se colle dans les ouïes de poissons plus gros, où il s’accroche grâce à ses barbillons, qui existent, pour leur pomper le sang et leur pourrir la vie de manière générale.

Pas si meugnon que ça, quand même.

– Oui mais est-ce que je dois aller me baigner avec un maillot blindé ?

– Non. D’une, bien qu’il ne soit pas très gros, le candiru peut quand même difficilement rentrer dans un urètre.

– Oui, euh, parle pour toi, hein.

– Non. En plus l’urètre ce n’est pas une narine non plus, faudra pouvoir l’ouvrir pour passer, or tu auras remarqué que notre mini poisson-chat manque de bras.

– Pas de bras, pas de…

– C’est ça.

– Oui mais si je suis en train de faire pipi.

– Alors. Evacuons d’emblée l’idée du candiru remontent tel un saumon le flot doré d’un jet d’urine. Ce n’est tout simplement pas possible physiquement pour lui. De deux, il n’a aucune envie de faire ça.

– Comment ça ?

– Le candiru n’est absolument pas attiré par l’urine ou l’ammoniac. Tu peux me croire, y’a des scientifiques qui ont testé.

– Mais comment ?

– C’est classifié.

– Alors ?

-Le projet est approuvé, on peut y aller.

– Enfin ! J’ai bu trois bouteilles depuis ce matin.

ZIP !

J’ajoute qu’on parle d’un poisson. Il se loge au niveau des ouïes d’autres poissons, d’accord. Mais qu’est-ce que tu veux qu’il aille se coller dans un urètre ? Pauvre bête, elle ne survivrait pas longtemps. C’est pas vraiment son milieu.

– Oui mais tous les témoignages ?

– Des récits d’explorateurs européens du 19ème siècle, rapportés par des indigènes, passés par des traducteurs. Sans aller jusqu’à dire que les Amazoniens s’amusaient à leur raconter des histoires de dahus, les curieux qui se sont vraiment penchés dessus en concluent que l’information vient toujours « du village d’à côté », et qu’il n’y a jamais de témoignage direct.

– D’accord, mais ce médecin de Manaus ?

– Ben disons que ceux qui ont sérieusement étudié son article en concluent qu’il prend un peu l’eau. Il n’est « pas convaincant ». Déjà, le patient prétend que le candiru est remonté le long de son jet d’urine, et on l’a dit, c’est non. En outre, le médecin dit avoir conservé le poisson, mais ça ne colle pas. Il est trop grand, ne semble pas avoir été inséré puis retiré d’où que ce soit, et présente toujours ses barbillons, alors que le protocole décrit par le docteur pour l’extraction mentionne clairement leur ablation.

– Ouais. D’accord. Ca pourrait bien être un peu bidon.

– Ca pourrait bien. Et puis surtout, réfléchis à l’envers.

– Je fais ça très bien.

– Si le candiru est un problème au point qu’on en parle depuis au moins deux siècles, on pourrait s’attendre à plus d’un article. Devrait y avoir plus de preuves, de récits de première main, et d’éléments tangibles.

– Effectivement.

– Surtout que, je le répète, le « vrai » candiru n’est pas attiré par l’urine, n’a aucune raison d’aller se fourrer dans les parties génitales d’un humain, et n‘en a pas la capacité physique. Ca fait beaucoup non ?

– C’est vrai.

– Mais le mythe du petit poisson qui vient manger le zizi de l’intérieur a bel et bien pris le large en ligne, y compris chez des gens sérieux. Je pense que quiconque prépare un voyage en Amazonie aura du mal à ne pas tomber sur des conseils et avertissements à son sujet.

– On lit vraiment n’importe en ligne.

– Pfff, je ne te le fais pas dire.


[1] Si si. Et des requins bouledogues, en plus. Jusqu’à plusieurs kilomètres en amont de l’embouchure.

2 commentaires sur “Baignade déconseillée

  1. Je sais pas pour le candiru, mais c’est une histoire vécue avec une sangsue au Laos. J’ai eu la joie de faire l’examen en urgence du patient…

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