La triste et funèbre ballade de Topsie l’éléphante

La triste et funèbre ballade de Topsie l’éléphante

– Dis-moi, Sam, tu as entendu parler de la touriste américaine blessée par un jaguar, dans l’Arizona ?

– Celle qui avait eu l’idée lumineuse de franchir une barrière de protection pour aller faire un selfie juste devant la cage d’un jaguar ?

– Celle-là même. Le jaguar en question a estimé que le fait d’être en tôle n’impliquait pas nécessairement de se faire prendre pour une grosse peluche meugnonne et lui a proprement lacéré le bras. La jeune femme en a été quitte pour quelques points de suture et s’est excusée, ce qui est déjà pas mal.

– Si ma mémoire est bonne, il y a quand même eu quelques crétins pour réclamer la mort du bestiau ?

– Oui, il est manifestement coupable d’être un fauve. Le zoo s’est empressé de préciser qu’il était hors de question de l’euthanasier en faisant valoir que si on commence à lui flinguer ses animaux à chaque fois qu’un visiteur se comporte comme un couillon, on n’a pas le cul sorti des ronces.

– Ce qui se tient solidement.

– Certes. Mais disons qu’il a plutôt du pot, le jaguar. Il y a quelques décennies, ça se serait probablement fini autrement.

Après ne soyons pas injustes, il y a des Jaguar qu’on emmerde nettement moins.

– Avec une balle entre les deux yeux, tu veux dire ?

– Non, électrocuté.

– Electroc… On électrocutait les jaguars, avant ?

– Des jaguars, non.

– Ah, tout de même.

– Mais un éléphant, oui.

– Pardon ?

– Oui. Une éléphante d’Asie, pour être exacte : Topsy. Un trafiquant l’avait capturée toute petite en 1875 avant de la faire passer en douce aux Etats-Unis pour la vendre à un parfait escroc, Adam Forepaugh, un patron de cirque qui tentait de jouer dans la même catégorie que Barnum en racontant carabistouilles sur carabistouilles.

– Tu sais que tu es probablement le premier à publier le mot carabistouille sur Internet depuis 1608 ?

– Je trouve ça très joli.

– 1602 avant Jésus-Christ, je veux dire.

– Et la liberté de l’artiste, l’inspiration qui vient, la Muse qui te caresse la joue le temps d’un soupir et d’un mot qui te vient, tu en fais quoi ?

– Pardon.

L’auteur de ces lignes en plein travail (allégorie).

– Je peux reprendre ? Merci. Bon : Topsy grandit littéralement sur la piste aux étoiles. Elle grandit même tellement bien qu’elle fait ses trois bons mètres de haut pour cinq tonnes, un poids remarquable pour un éléphant d’Asie.

– Enfin ça, j’imagine que ça, c’est côté scène.

– Ouaip. Le show business, c’est toujours moins classe du côté des coulisses, surtout au tournant du 20e siècle et encore plus du côté de la ménagerie. On est assez loin de la notion de bien-être animal, si tu vois ce que je veux dire.

– Assez bien, oui.

– En plus, Topsy se traîne la réputation d’être un éléphant difficile et rebelle. Concrètement, ça veut probablement dire que ses dresseurs la blessent ou la droguent pour la faire se tenir tranquille. C’est la grande époque où T.P. Barnum hésite moyennement à saouler son célèbre Jumbo en lui faisant boire des tonneaux de bière avant de le traîner littéralement sur la piste, par exemple.

– Classe.

– Oui, toujours élégant. Pour Topsy, ça se gâte encore un peu plus en mai 1902, quand elle tue un spectateur à Brooklyn.

– Ben en même temps, ce n’était peut-être pas l’idée du siècle de sa part.

– Elle avait quelques excuses. Le type en question était entré dans la ménagerie rond comme une queue de pelle dans l’unique objectif d’emmerder les éléphants dans leurs cages. Il leur a lancé du sable dans les yeux et a même écrasé son cigare sur le bout de la trompe de Topsy.

– Faut-il être con.

– Voilà. Évidemment, ça a rendu Topsy folle de rage, elle l’a foutu par terre d’un coup de trompe et l’a piétiné avant de le finir à coup de tête.

– Et du coup, on l’a flinguée ?

– Oh non pas tout de suite. Le cirque a commencé par faire toute sa réclame autour de la réputation de Topsy. « Veeeenez admirer le Redoutable, l’Eeeeeffrayant, le Grrrrand Méchant Éléphant ! », tu vois ? Forepaugh, le propriétaire, a laissé entendre que Topsy avait déjà tué plusieurs de ses gardiens à l’occasion d’une tournée en France. Un mensonge total qui se retrouve quand même répété comme parole d’évangile dans la presse.

– Et ?

– Ben évidemment, ça n’a pas raté. Quelques semaines plus tard, un spectateur a voulu faire le malin et a frappé Topsy derrière l’oreille avec un bâton au moment où on la sortait de son wagon à Kingston, près de New York.

– Ne me dis pas qu’elle l’a tué… ?

– Non, mais elle l’a soulevé à cinq ou six mètres du sol avec sa trompe et l’a jeté à terre sans douceur avant que ses dresseurs n’arrivent à la calmer. Là, ça commençait à faire beaucoup et Forepaugh l’a vendue au Luna Park de Coney Island. Elle sert surtout de mascotte au parc et tout aurait pu se terminer plus ou moins paisiblement si son dresseur William Ault n’avait pas fait une connerie en octobre 1902.

– … Du genre ?

– Du genre balader Topsie à travers les rues de Coney Island, plein comme une barrique, avant de s’arrêter devant le commissariat.

– Pardon ?

– Le mec était une sacoche, je te dis. Tout le monde s’affole, ça hurle et la pauvre Topsie barrit d’autant plus tout ce qu’elle peut qu’elle se retrouve coincée entre les portes du commissariat. Les flics de service chopent une telle trouille qu’ils ne trouvent rien de mieux à faire que de se réfugier dans les cellules.

– Ahahahaaaa mais hors de question que je crois ça une seconde.  

– Tu m’as déjà vu te mentir, Sam ?

– Ben maintenant que tu en parles, j’ai le souvenir d’une partie de pok…

– C’était rhétorique. Tiens, homme de peu de foi, c’est le New York Times du lendemain, ça.

Prends ça, Saint Thomas.

– D’accord, d’accord. Bon, et ça se finit comment ?

– On ramène péniblement Topsie jusqu’au zoo, on vire son dresseur à grands coups de pompe dans le train et on décide séance tenante de l’électrocuter.

– Pardon ?

– Oui, ne cherche pas. Frederick Thompson and Elmer Dundyn, les propriétaires du Luna Park, estiment apparemment que c’est la seule décision de nature à garantir la sécurité du public, bref, les conneries habituelles. La vérité, c’est qu’ils n’avaient plus personne pour s’occuper de Topsie et qu’ils n’arrivaient pas à la fourguer à un autre zoo.

– Mais personne n’a râlé ?

– Oh si. Du coup, les propriétaires ont annoncé qu’ils allaient plutôt la pendre que la faire frire.

– Ah ben voilà comme quoi, quand on se mobili… Attends quoi ?

– Tu as bien entendu. Mieux que ça, ils ont estimé que ça valait le coup d’en faire un show. Le 3 janvier 1903, Thompson et Dundy ont fait publier des annonces dans la presse pour annoncer qu’on allait pendre Topsie et que les amateurs pourraient assister au spectacle pour la somme modique de 25 cents. Une affaire.

– Mais non. 

– Le rêve américain, mec. Le rêve américain. C’est là qu’intervient John P. Haines, le patron, de l’ASPCA, l’American Society for the Prevention of Cruelty to Animals, l’équivalent de notre SPA.

– Il a tout fait pour lui sauver la vie ?

– Non, ça, c’était cuit. Il a tenté de négocier pour qu’on ne fasse pas payer les places et pour qu’on tue Topsy de la manière la plus douce possible.

– Et ça a marché ?

– À fond : après des heures de discussion, on a décidé qu’on allait à la fois l’empoisonner, l’électrocuter et l’étrangler avec des cordes tirées par un treuil à vapeur.

– Fais-moi penser de ne jamais appeler ce gars-là à la rescousse.

– Oui, tu ne sens pas le type né pour négocier pendant une prise d’otages, je pense qu’il envoie des gens en plus dans la banque, doué comme on le sent. Bref, on prépare le supplice de Topsie sur le chantier d’une nouvelle attraction, au cœur du Luna Park. C’est dégagé et on peut accueillir du public.

–  Dis-moi que quelqu’un s’est réveillé pour mettre fin à cette horreur.

– Nope. Le dimanche 4 janvier 1903, 1 500 personnes et une bonne centaine de reporters et de photographes se sont retrouvés au Luna Park, au pied d’un immense pylône en construction, un truc destiné à devenir l’attraction phare du parc d’attraction.  Partout autour, les gens se pressaient sur les balcons et aux fenêtres, le plus souvent après avoir payé pour.

– Mais putain.

– Comme tu dis. On a bien vérifié que tout était au point, des lanières destinées à étrangler Topsy jusqu’au harnais qu’on allait lui passer autour du cou pour l’électrocuter. C’était bien fait, tu me diras, ce sont des gars de la Edison Electric Illuminating Company of Brooklyn qui avait bricolé ce truc.

– Edison comme le Edison ? Thomas Edison ?

– Lui-même. Ceci dit et à la décharge de ce type qui est sans doute un des plus splendides enfoirés de l’histoire de la science, il n’y est en l’occurrence pour rien du tout dans cette histoire, ça fait bien dix ans qu’il a revendu toutes ses parts à General Electric.

– Et Topsy ?

– On la traîne sur place quand tout a été vérifié, et on galère pour lui faire traverser le tout petit pont qui sépare son wagon du lieu de l’exécution, par dessus le Coney Island Creek. C’est là que son ancien dresseur se rachète un peu, d’ailleurs. Tu sais, William Ault ?

– Celui qui l’avait baladé jusqu’au commissariat ?

– Oui. On lui propose un peu de thune pour qu’il vienne aider les équipes qui galèrent à faire bouger Topsy mais il les envoie bouler en disant qu’il refuse de voir ça et qu’il ne livrerait pas cette éléphante pour 1 000 dollars.

– C’est au moins ça.

– Oui, mais ça ne change rien pour la pauvre Topsy, ça fout seulement le bordel dans cette bien belle organisation. Les champions qui n’ont pas été foutus de lui faire traverser un pont décide de la buter sur place.

– Ils déplacent tout leur bordel ?

– Oui. On doit déplacer les treuils, les lanières et tous les câbles électriques de l’autre côté du pont… Et on s’y colle. On commence à « chausser » les pattes avant de Topsy avec des sortes de sandales de cuivre et on lui offre quelques carottes.

– La dernière cigarette du condamné, quoi.

– Pas trop, non. Elles sont bourrées de 450 grammes de cyanure de potassium. Et à 2 heures 45 de l’après-midi, on déclenche le courant. Topsy encaisse 6 600 volts pendant dix longues secondes.

– Dis-moi que ça l’a tuée net, au moins. S’il te plait.

L’espèce humaine dans toute sa splendeur, allégorie.

– A priori oui, mais ça n’empêche pas le programme de se poursuivre. On déclenche les treuils à vapeur et on serre deux les deux nœuds coulants placés autour de son cou pendant dix minutes entières avant qu’enfin, un vétérinaire ne siffle la fin de la petite sauterie. Il existe tout de même un petit court-métrage de 74 secondes de l’événement qui a le douteux honneur d’être probablement le premier film de l’histoire à montrer la mise à mort d’un animal. Oh et devine le nom de la boîte qui a tourné ce truc ?

– Quand même pas…

– Bien sûr que si, ce sont des gars des studios Edison. Même quand ce type n’est pas directement associé à des saloperies, on retrouve son nom quelque part.


NdA : j’ai préféré éviter d’inclure la vidéo qui montre la mort de Topsie. Et j’espère qu’elle est au paradis des pachydermes avec Jumbo et les quelques dizaines de pachydermes qui ont subi un sort guère plus glorieux qu’elle dans les cirques américains et européens, à cette époque et plus tard.

So long, Topsie.

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