ROMANES EUNT DOMUS !

Jean-Christophe est pas là ce week-end. Il m’a laissé les clés de la rubrique histoire. Je sais ce qui lui ferait plaisir : une étude complète de l’histoire de Rome. Allez, c’est parti.

Ah, l’histoire. Bon, c’est important l’histoire, je ne vous apprends rien. Je ne vous apprends rien non plus en vous disant que si on y réfléchit un peu, c’est en fait un peu compliqué à définir. Ce n’est pas qu’une suite de dates. Même si elles constituent des repères évidemment essentiels, les dates sont des bornes. L’important est de savoir quelle est la route qu’elles balisent ainsi. L’histoire ce sont des tendances de fond, des lignes sous-jacentes et directrices qui orientent la trajectoire de peuples au-delà de l’écume calendaire des jours. Il faut aller creuser sous le vernis des événements circonstanciels pour mettre à jour l’âme des hommes, le véritable moteur de l’histoire.

Excusez-moi un instant…

– Oui ? Jean-Christophe ?

– Euh, écoute j’étais un peu inquiet à l’idée de te laisser les manettes, mais ça me paraît plutôt bien. Je te laisse, je reviens plus tard.

– Ca roule.

C’est beau, je sais (sérieux, c’est beau, c’est classieux, ampoulé comme il faut, beaucoup sont rentrés à l’Académie Française avec moins que ça), mais ça ne vous avance pas forcément. Permettez-moi de prendre un exemple. A la demande générale, plus quelques demandes particulières, je m’en vais vous expliquer, aujourd’hui, maintenant, et comme vous ne l’avez jamais lu et entendu nulle part, de la façon à la fois la plus novatrice et la plus convaincante, l’Empire romain.

Parce qu’enfin, après, tout, pourquoi ? Pourquoi les Romains se sont-ils mis un jour, ou plus exactement en plusieurs jours (Rome ne s’est pas faite en un jour, paraît-il), ça a pris un petit moment, reconnaissons-le, à conquérir…tout ? Tout ce qui passait à portée. Enfin à portée de leurs frontières, qui du coup se développaient, et donc ouvraient sur d’autres territoires, ainsi de suite. Pourquoi donc ?

Enfin, tout sauf l’enclave sclérosée de réfractaires bornés au changement.

Parce qu’ils disposaient d’une supériorité stratégique/militaire/technique ? Nan, ça ce sont des moyens, c’est grâce à tout cela qu’ils ont effectivement réussi à s’agrandir sur tout le bassin méditerranéen et au-delà, mais ce n’est pas la motivation première. Comme je vous l’ai dit, il faut aller chercher dans l’âme romaine pourquoi, en latin, le mot « voisin » signifie également « punching-ball ». Vous pouvez vérifier. Non, ne vérifiez pas, j’ai jamais fait de latin, je n’en sais rien. Mais si ça se trouve, si. Donc vérifiez toujours, des fois que.

Moi, je dis que si les Romains se sont mis à envahir tout ce qu’ils avaient sous les yeux, c’est pour une raison à la fois impérieuse et basique : ils étaient énervés. Les Romains ont constitué la civilisation la plus profondément colérique, agacée, courroucée, irascible, ulcérée, fulminante que la Terre ait connue.

Avant de vous exposer ce qui me permet de poser ce diagnostic sans appel, de le solidifier dans le marbre de la science historique par le biais de preuves matérielles irréfutables comme il se doit dans toute démonstration à visée docte et définitive, je vais me risquer à aller chercher la cause de cette rage viscérale. Pourquoi les Romains étaient-ils donc si énervés ?

Parce qu’ils avaient une origine pourrie, voilà pourquoi. L’origine de Rome, comme cela a été amplement raconté par divers poètes locaux qui ne ménageaient pas leurs efforts pour faire passer la pilule, est à aller chercher à Troie. Comme chacun sait, c’est Enée[1], arrivé de Troie après la chute de cette dernière, qui est venu s’installer en Italie, et boum, quelques temps et razzias de Sabines plus tard (non, les femmes du peuple des Sabins, ils étaient parfois exigeants les premiers Romains mais de là à n’enlever que les porteuses d’un prénom particulier, non ; et puis vous imaginez, logistiquement on n’est jamais sûr de rien, faut prévoir des vérifications, donc un état-civil, c’est un vrai cauchemar, à vous dégoûter d’aller chercher des filles de force), l’empire de Rome !

Et là vous vous dites « oui, bon, d’accord, Enée était Troyen, donc il a perdu la guerre, c’est pas très glorieux d’être le descendant d’un perdant, mais enfin bon quand même ». Ha ! Vous commencez tout juste à gratter la surface, mes amis. Enée n’est pas juste un Troyen parmi les autres. De tous ceux qui se sont illustrés pendant la guerre, c’est certainement le plus ridicule et susceptible de foutre la honte aux générations qui l’ont suivi.

J’en vois qui ne sont peut-être pas au point sur l’Iliade. Je vous fais un rappel. Enée est le fils d’Aphrodite. Enfin, un des fils d’Aphrodite. Elle en a eu quelques-uns. Ben c’était la déesse de l’Amour aussi, donc forcément elle était…souvent amoureuse. Si, elle était mariée. D’ailleurs elle n’a précisément eu aucun enfant avec son mari. Enfin entendons-nous bien, hein, elle n’a pas non plus eu d’enfants avec tout ce que l’Olympe et la Grève antique comptaient de gars un peu connus. C’était pas Jane Birkin quand même. Bref, Enée, fils d’Aphrodite. Donc un demi-dieu. Donc un héros, d’emblée, comme ça, rien qu’à la naissance. Partant, les Troyens se sentaient plutôt à l’aise, tranquilles, qu’ils y viennent les Grecs, leur demi-dieu principal c’est Achille, tu parles, c’est le fils d’une déesse aquatique mineure (elles sont 50 en tout dans la même catégorie), alors qu’Aphrodite c’est une Olympienne, tout ça, qu’ils y viennent.

Et puis malheureusement, un beau jour, Enée tombe sur le plus formidable combattant grec de toute l’histoire. Nan, pas Achille, Achille à ce moment il boude parce qu’on lui a retiré son jouet. Son esclave, d’accord, pareil. Et puis en plus Achille, entre nous, quelle plaisanterie. Achille, pour rappel, il est invulnérable à 99 % (parce que sa grosse futée de mère n’a pas pensé à le tremper une fois en le tenant par l’autre cheville). Ca aide, déjà, d’être invulnérable, en particulier à la guerre. En plus, il reçoit son matos direct du Dieu des forgerons, il n’a que de l’équipement avec des bonus à deux chiffres, même si sur le fond ça ne lui sert à rien, puisqu’il est invulnérable. Résultat ? Ce tromblon réussit à se faire tuer par un berger (réfléchissez-y : il avait la meilleure armure des deux armées réunies, dont il servait pour recouvrir un corps déjà indestructible, mais il n’avait pas pensé à se mettre une grosse plaque sur le talon ; un génie, cet Achille). Grosse blague.

Pffff, Achille…Franchement, qu’est-ce qu’on lui trouve ?

Non, Enée il tombe face à Diomède. Diomède, le gars 100 % mortel. Dans tous les sens du terme. Diomède repère Enée, se dit « uh, c’est un demi-dieu, un gros bonnet de chez les Troyens, il m’a pas vu, qu’est-ce que je fais ? ». Réponse : il charge. Et il commence à lui botter les fesses de façon tellement méthodique que quelques instants plus tard, Enée se retrouve allongé au sol, avec au-dessus de lui un gros rocher tenu par un Diomède particulièrement désireux de pratiquer sur lui une trépanation très pas conventionnelle. Que fait alors le grand héros de Troie ?

Il appelle sa maman.

Littéralement. Homère ne dit pas s’il essaie de dire pouce avant, mais ça ne m’étonnerait qu’à moitié. Alors bon, après ça devient tellement épique que je vais faire vite. Aphrodite débarque, dit à Diomède ça suffit maintenant, tu t’arrêtes parce que d’abord je suis une déesse donc tu fais ce que je dis. Diomède, en toute logique, charge et la blesse. Elle prend Enée sous le bras et part vite. Diomède la poursuit. Hermès vient lui expliquer que ça ne se fait pas de blesser des dieux, et il s’en prend une. Aphrodite va chouiner auprès d’Arès, qui est…ben le dieu de la guerre. Et son amant, aussi. Donc Arès se pointe pour la venger. Diomède le charge. Et le blesse. Et il faut qu’Athéna le calme (Diomède, pas Arès ; Arès il est bien calmé à ce moment-là).

Athéna, parce qu’il en faut pour tout le monde.

Donc en gros, venez pas me parler d’Achille.

Après cet épisode brutal et roboratif, revenons à nos Romains. Mais comment voulez-vous qu’ils ne soient pas furieux en permanence avec une ascendance pareille ? C’est qui leur héros fondateur ? Le demi-dieu qui a dû être sauvé du champ de bataille par sa mère, devant un simple mortel. Ils avaient la honte dans tout le bassin méditerranéen, les gars. Une vengeance à prendre contre le monde entier. Tellement les nerfs qu’ils ont tout simplement décidé de conquérir le monde. C’est aussi simple que ça.

Et là vous vous dites : oui, bon, d’accord, c’est une théorie dont l’élégance le dispute à la verve, un exposé étourdissant et brillant, mais on nous avait annoncé des preuves tangibles, et pour l’instant je ne vois rien venir. Et vous avez bien raison, lecteurs sagaces que vous êtes. Je ne peux pas prouver que les Romains avaient la honte parce que leur mythe fondateur était couvert de ridicule. Je l’admets. Je ne peux pas.

En revanche, j’ai la preuve irréfutable qu’ils étaient tout le temps en colère. En effet, c’est une chose que les latinistes savent depuis longtemps mais dont, pour une raison qui m’échappe, ils n’avaient jamais tiré la conclusion évidente : les Romains n’écrivaient jamais en minuscules. Tous les textes anciens dont nous disposons ne sont rédigés qu’en majuscules.

Et qui d’autre parle en latin ?

Ils étaient en mode Caps Lock EN PERMANENCE. Peut-être fallait-il l’avènement de la communication en ligne pour que, plus de deux millénaires plus tard, le sens de ce détail nous apparaisse pleinement. Et ne venez pas me dire qu’ils n’utilisaient pas les minuscules parce qu’ils n’y avaient jamais pensé, qu’ils ne les avaient pas inventées. C’est absurde. C’est comme d’imaginer que les premiers hommes ont inventé d’abord les consonnes, puis les voyelles quelques milliers d’années plus tard, ou qu’ils ont passé des générations à se déplacer à cloche-pied parce qu’ils n’avaient pas inventé le pas du pied gauche. Les Romains écrivaient tout le temps en majuscule PARCE QU’ILS AVAIENT LES NERFS TOUT LE TEMPS ! LES ROMAINS RESTERONT DANS L’HISTOIRE COMME LE PEUPLE LE PLUS EN COLERE DE TOUTE LA CIVILISATION. VOUS COMPRENEZ CE QUE J’ESSAIE DE VOUS DIRE, LA, CA RENTRE ? ALORS, VOUS AUSSI VOUS AVEZ D’ALLER ENVAHIR LE MONDE, LA, D’UN COUP ?

Et voilà mes amis, c’est comme ça qu’on fait de l’histoire.

– NOOOOOOOOOON !!!


[1] Une lignée, ça commence toujours par un Enée.

3 commentaires sur “ROMANES EUNT DOMUS !

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