Humiliation et botanique

– Hou, ben dis donc, tu en fais une tête.

– Pfff. Je suis une bouse et ma vie est un échec.

– Euh, tu exagères peut-être un tantinet ?

– Nan ! Tu as en face de toi une faillite absolue.

– Allez, qu’est-ce qui se passe ? Tu as encore essayé de faire du sport ?

– Quoi ?! Mais…non ! Pas du tout. Mais alors pas du tout. Je suis l’incarnation de l’athlète.

– Voilà, tu vois. Bon, c’est faux, mais c’est déjà une approche plus positive.

– Rien du tout. Je suis l’incarnation de l’athlète…

– Non non.

– Je suis l’incarnation de l’athlète, ET une faillite.

– Bon, allez, fais-moi une grosse mouche et raconte-moi.

– Ma vie amoureuse est un naufrage.

– Ooooh, tu exagères. Pour qu’il y ait naufrage, faut déjà que le bateau parte.

– Super. Au moins j’ai des potes…

– D’accord, ok, c’est un naufrage, si tu veux. Pourquoi ?

– Faut que je parle d’Aishwarya.

– Ahishquoi ?

– Aishwarya.

– A tes souhaits.

– Cuistre ignorant. Aishwarya Rai. Indienne de son état, actrice, et par conséquent aussi danseuse/chanteuse, parce que Bollywood. Ancienne Miss Monde.

– Ah ah…

– Attends, on va gagner du temps.

Namaste.

– Enchanté.

– A noter qu’avant d’être élue Miss Monde, elle est logiquement passée par l’étape Miss Inde, et qu’elle n’a fini que Dauphine, parce que jolie, ok, mais pas assez.

– L’Inde, ce beau pays.

– Je ne te le fais pas dire.

– Bon, ok, merci de m’avoir faire découvrir Mlle Rai. Maintenant, quel est le rapport entre elle et toi ?

– Ha, si seulement il y en avait un. Le rapport, c’est que quand tu vois une fille comme Aishwarya, tu loues Vishnu, tu salues en elle le nouvel avatar de Lakshmi, la fille de Sita, tu écris des poèmes sur l’or qui paillette ses yeux comme les étoiles radieuses qui étincellent sur la toile de la tapisserie insondable de la nuit, le corail qui empourpre ses lèvres, l’éclat de la lune souveraine qu’elle porte au front, la nacre parfaite des perles qui composent son sourire dont la lumière le dispute au soleil, sa taille qui ploie comme le roseau tendre…

– Attends, tu les as VRAIMENT écrit ces poèmes ?

– Je…c’est pas la question. Ce que je veux dire, c’est que tu rêves d’épouser une fille comme elle.

Mouais, admettons.

– Je te suis. Mais bon, même en faisant abstraction des obstacles très circonstanciels, matériels, et concrets qui se dressent entre toi et une star de Bollywood, comment dire… Même pour une incarnation de l’athlète idéal, hein, elle a le monde à ses pieds.

– Qui sont à n’en pas douter ravissants. Je suis bien d’accord.

– Ben tu vois.

– Mais j’entends complètement ce raisonnement, qu’est-ce que tu crois, que j’ai une idée de moi-même totalement détachée de la réalité ?

– Je…vais choisir de ne pas répondre à cette question.

– Non, Aishwarya est destinée à convoler avec un de ses semblables, un bellâtre outrageusement moustachu et gominé. Je l’admets.

– Et donc ?

– Mais elle s’est mariée avec un putain de bananier !

– Un…pardon, un quoi ?

– UN BANANIER !

– Hé, oh, ça suffit ! C’est une profession hautement respectable. Il est plus que temps de réhabiliter l’image de l’agriculture. Après tout, qu’il y a-t-il de plus beau que celui qui, par son labeur quotidien, assure non seulement la subsistance alimentaire de son prochain, mais également le renouvellement de l’écosystème et l’entretien des paysages ? Quelle noble profession ! Et après tout, la banane, pourquoi pas ?

– Tu ne comprends pas.

– Je ne comprends que trop bien ce mépris de classe du citadin parvenu qui méprise le terrien, le paysan, et regarde de haut celui qui fait pousser et croître. Tu veux que je te dise, elle a bien raison Aishwarya.

– Je ne te parle pas d’un producteur de bananes, banane, mais d’un bananier, l’arbre !

– L’arbre ? Le végétal, le truc qui pousse, avec des branches et des machins, là, des bananes ?

– Oui.

Non mais regardez-le, à faire le malin,là, avec ses bananes même pas…jaunes.

– Elle s’est mariée à ça ? Mais…

– Bouge pas, je t’explique. Bon, on est d’accord qu’il y a des choses qu’à peu près tous les humains partagent ?

– La langue, l’aspiration civilisationnelle, les questionnements fondamentaux sur la nature de l’univers…

– Alors, oui, d’accord. Malheureusement, il y a aussi des défauts et tares qui sont très largement répandus.

– Comme la conviction de conduire mieux que son voisin ?

– Bon exemple. En l’occurrence, je pensais à l’astrologie.

– Ah. Oui. La conviction que les événements quotidiens, jusqu’aux décisions et comportements personnels, sont déterminés par la position relative, apparente puisque correspondant en fait à une réalité passée, d’étoiles situées à des distances qui dépassent l’entendement et arbitrairement regroupées dans des constellations définies par des peuples de la haute antiquité qui ignoraient même qu’elles ne se trouvaient pas dans les mêmes plans.

– C’est cela même.

– On aurait pu décider d’avoir en commun la même définition de la justice sociale, ou ne serait-ce qu’une unité de mesure ou un alphabet, mais non, l’astrologie.

– Exactement. Donc, l’astrologie a sa place dans l’hindouisme. En vertu de quoi, Aishwarya est considérée comme manglik, c’est-à-dire née sous l’influence de Mars. Et c’est pas bien.

– Parce que ?

– Y’a pas de parce que, on parle d’astrologie.

– Pardon, suis-je bête.

– C’est pas bien, au sens où elle est de ce fait « condamnée » à ce que son mariage soit frappé par le malheur.

– Euh, je prends le risque.

– Tu m’étonnes. Toujours est-il que les prêtres locaux ont trouvé une astuce, qui consiste à pratiquer, pour les personnes nées sous la mauvaise étoile…

– Non mais Mars c’est une planète, pas une étoile.

– Tu crois sincèrement que les astrologues le savent ?

– Mmm, sans doute pas.

– Donc, pour les personnes nées sous…le mauvais signe, il y a une cérémonie spéciale (puja) qui vise à leur permettre de se marier sous de meilleurs auspices, le Kumbh Vivah. Il s’agit en fait d’un mariage factice, mais qui fait quand même l’objet d’une cérémonie formelle. Il peut être célébré avec une idole de Vishnu, un pot de terre [1], ou un arbre qui peut être un bananier ou un figuier. L’idée est que cette union prend sur elle la malédiction astrologique. Elle est ensuite annulée, mais Mars n’y voit que du feu, et la demoiselle ou le jouvenceau peut convoler en justes, et surtout sauves, noces. Sans avoir à s’inquiéter.

– Et donc, Aishwarya ?

– Elle est manglik (comme beaucoup de gens, en fait), et au moment de son mariage avec un quelconque acteur local au physique somme toute très banal, elle aurait pratiqué un tel mariage.

– Aurait ?

– Ouais. En fait, Aishwarya et sa belle-famille n’ont jamais confirmé parce que de nos jours cette cérémonie est vue comme la survivance d’une superstition archaïque. Mais l’histoire a été sortie par des journaux indiens, qui sont sûrs de leur coup.

Et tu sais donc ce que ça signifie ?

– Qu’un foutu bananier a réussi à épouser une des plus belles femmes du monde ?

– Ouais.

Ha ha, losers !

– Et pas nous ?

– Ben non.

– Vais m’acheter une tronçonneuse.

– Je te suis.

Aishwarya, tu veux bien me passer ça ? Faut que j’aille parler à ton ex.

[1] Littéralement, Kumbh Vivah signifie mariage avec un pot.

3 commentaires sur “Humiliation et botanique

  1. Ah ah ! Tout est faux ! Tout est faux ! Vous êtes percé à jour, vous n’avez aucune compétence scientifique, vous n’êtes que le sportif que vous prétendez être !
    En-dehors de votre capacité à tourner de fort belle façon des textes de bonne facture avec votre comparse, à part nous abreuver d’informations pertinentes et néanmoins amusantes, vous êtes bel et bien une faillite, pour reprendre vos propres termes.
    Car chacun sait que le bananier n’est pas un arbre.
    Donc elle n’a même pas épousé un arbre.
    J’espère que ça ajoute à votre humiliation.
    Continuez quand même, ça fait plaisir.

    1. Ma seule défense possible étant de tenter faiblement de dire que je ne suis pas tout un chacun, je pense que je ne peux que reconnaître ce nouvel échec et baisser encore un peu plus ma tête au front rougi par la honte.

      Et merci. Je vais donc continuer, parce que perseverare diabolicum, après tout.

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