John Snow : « Je prendrai plutôt un verre d’eau bouillie, merci »

– Ben alors ?!

– T’étais à la bourre, j’ai commencé tout seul, et la prochaine tournée est pour toi.

– Euh, ok. C’est qu’en fait, je suis tombé sur une nouvelle histoire de scientifique brillant, précurseur, mais méconnu voire critiqué de son temps.

– Ah, bien. Un gars, ou une femme, d’ailleurs, qui avait des intuitions remarquables. ?

– C’est ça.

– Qui l’ont conduit à remettre en cause la science bien établie de son époque.

– Exactement.

– D’où des innovations majeures, voire salvatrices, qui ont été rejetées par les tenants du savoir qu’il remettait en cause ?

– Tout juste.

– Génial. Merci, j’ai adoré ton histoire. Alors, je vais prendre…

– Attends attends, tu veux pas que je te raconte ?

– Euh, n… Si si, bien sûr, évidemment, vas-y.

– Ok, mais alors je te préviens, ou plutôt je te demande, sois pas pénible.

– Sois pas… Quoi ? Moi ?! Mais, enfin, jamais.

– Si si, tu sais ce que je veux dire. Tu vas voir.

– Ces accusations infâmantes me révulsent, je suis outré et bafoué dans mon honneur, c’est une profonde blessure dans la rectitude morale que j’ai dédié ma simple existence à respecter, comme le compas d’airain qui guide chacun des pas hésitants d’une âme baignée dans le doute qui se lance avec une hésitation constante sur le chemin de crête de la vertu, bordé par les abîmes traitres…

– Oh, c’est bon, ça va, du calme. Je te raconte. Nous sommes en Angleterre…

– Ah ben ça commence bien.

– Qu’est-ce que je disais, sérieux.

– Non mais attends, « nous sommes en Angleterre », non merci. C’est humain comme réaction.

– Certes. Nous sommes en Angleterre, silence, plus précisément à Londres, tais-toi, au milieu du XIXème siècle.

– Oh la vache, la combo de la lose…

– Précisément. Et là, nous rencontrons notre héros : John Snow.

– Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah…

– Mais quoi ?

– Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah…

– Mais arrête, enfin.

– Aaaaaaaaaaaah. John Snow ! Au XIXème, à Londres ? Mais n’importe quoi ! C’est pas à Londres, c’est à Wes…

– Non ! C’est exactement ce dont je parlais, tu vas pas me faire le coup toutes les deux minutes, ok ?

– Mais tu comprends pas, c’est un héros de…

– Stop. C’est pas lui, ok. C’est un gars il s’appelle John, et des John en Angleterre il y en a…euh, plusieurs, sans doute des dizaines, peut-être même des douzaines. Et il s’appelle Neige, bon ben voilà, c’est neige, on va pas en faire une histoire. Il s’appelle John Snow, et il est…

– Ranger !

– (Soupir) Non, médecin.

Certes mesdemoiselles, mais financièrement un médecin c’est beaucoup plus stable.

John Snow naît dans une famille pauvre, aîné des 9 enfants de William et Frances Snow.

– Hein, on connaît ses parents dès le début de l’histoire ?

– Ben oui, en général c’est assez connu comme information.

– Non mais c’est parce que dans…

– Je veux pas le savoir. Snow commence à étudier la médecine à 14 ans. Accessoirement, il devient végétarien et rentre dans une ligue d’abstinence, non c’est pas ce genre d’abstinence, ce qui signifie qu’il fait le vœu de ne pas consommer d’alcool. Dans toute la mesure du possible, il ne buvait que de l’eau distillée. Le gars qui met l’ambiance dans les soirées, mais on verra qu’en fait il a bien fait de se soucier de la pureté de ce qu’il buvait. Pendant sa formation, il est notamment amené à traiter de nombreux patients du choléra, puisqu’il est alors installé à Newcastle, où se déclare en 1831 la première épidémie britannique. Par la suite, il s’intéresse à une spécialité émergente, l’obstétrique. Il s’installe à Londres, comme généraliste, chirurgien, et obstétricien.

– Rien que ça.

– Rien que ça. Sachant qu’à l’époque les qualifications médicales et les études qui vont avec, c’est un peu compliqué. Par exemple, il est reconnu comme chirurgien et apothicaire en 1838, mais doit attendre encore 5 ans pour être qualifié de « docteur », notamment parce que pour cela il fallait qu’il ait des compétences en français, en latin, en philosophie, et en logique.

– Que vaut un médecin qui n’est pas latiniste, entre nous ?

– Exactement. Dans les années 40, Snow s’intéresse au système respiratoire et à l’asphyxie, qu’il considère comme son véritable domaine d’expertise. Ce qui le conduit à se pencher sur une nouvelle technique, élaborée en Amérique et présentée pour la première fois à Londres en 1846 : les gaz anesthésiants. Il met au point un inhalateur d’éther qui permet de contrôler précisément le dosage, et au lieu de déposer un brevet il en publie une description pour que tous ses confrères puissent s’en inspirer.

Ouais, c’est une boîte avec un tuyau. Pas de quoi déposer un brevet, franchement.

– Ha ha, s’inspirer d’un inhalateur.

– Toujours est-il que John Snow devient le spécialiste britannique de l’anesthésie. Il étudie l’éther, puis le chloroforme, et réalise des centaines d’anesthésies.

– Ah ben ce sont ses patientes qui ont d’être contentes au moment d’accoucher.

– Ha ha, penses-tu ! Bien sûr que non. L’Eglise d’Angleterre, soutenue par les pontes de la médecine et la société en général, considère qu’il est contraire à l’éthique de soulager la douleur des femmes au moment de l’accouchement.

– Faut qu’elles paient toutes pour nous avoir fait virer du Paradis, ces sales…

– C’est globalement ça. Heureusement, en avril 1853, Victoria demande à Snow de bénéficier d’un traitement analgésique pour la naissance de son 8ème enfant.

– Euh, ouais, super. Une nana nommée Victoria se pointe, lui demande un truc, et hop il le fait ?

– Globalement. Après faut dire que c’est Victoria comme la reine Victoria, sur le point de pondre un nouveau prince pour l’Empire. Il eut été mal vu de l’envoyer paître.

– Ha ! Je savais bien qu’avec John Snow il serait question de reines, de princes, et de trônes. Tu vois.

– Uh uh. Toujours est-il que l’opération est un succès, renouvelé trois ans plus tard pour l’arrivée d’un nouveau rejeton royal. Du coup l’anesthésie obstétrique est très officiellement soutenue par la Couronne, donc la chef de l’Eglise anglicane, et est par conséquent rapidement acceptée par les autorités religieuses et médicales.

– Ben c’est génial, ça. Le brave homme. Et donc, c’est ton idée du gars rejetée par la communauté scientifique ?

– Ah mais pas du tout. Parce que Snow ne s’est pas arrêté là. Entre deux accouchements royaux, le choléra continue à faire des ravages (pas de lien), suite à une nouvelle épidémie apparue en 1848. En 1854, la maladie touche Soho, le quartier londonien dans lequel John est installé.

– How are you doing ?

– So-ho.

(calembour offert par le département anglophone)

Et avant d’aller plus loin, plongeons-nous plus avant dans les théories médicales en vigueur au XIXème siècle.

– Aaaaah, cool, il va être question de saignées, de traitements à base de plomb, et toutes les autres façons d’achever un malade déjà mal en point.

– On gardera les saignées pour une autre fois, promis. Aujourd’hui, nous allons nous intéresser aux miasmes.

– Miamse.

– Exactement. L’idée, donc, est que les maladies sont transmises par les miasmes, c’est-à-dire par un « mauvais air ». A l’époque on n’a pas encore développé la théorie des germes, donc il s’agit de dire qu’il y a dans l’air des « humeurs », susceptibles de transmettre toutes sortes de cochonneries.

– C’est pas complètement idiot.

– Non, mais le problème est que les médecins considèrent alors que ça vaut pour à peu près toutes les maladies. Par conséquent, ils attribuent la propagation du choléra aux abattoirs, bouchers, et autres métiers dont les ateliers ne sentent pas particulièrement bons.

– Les maladies ont la délicatesse de nous prévenir en sentant mauvais.

– Précisément. Sauf que John Snow débarque, et remarque deux choses. D’une, si c’était vrai, les artisans en question devraient être les premiers touchés, et non. De deux, il pratique des autopsies sur des malades…

– Euh, rassure-moi, ils sont morts les malades à ce stade ?

– Oui, c’est le XIXème, mais quand même. Il pratique des autopsies, donc, et découvre que le choléra ne touche pas les poumons, mais plutôt les intestins.

– A moins de faire beaucoup d’aérophagie…

– Tout juste. A partir de là, Snow soupçonne que le problème vient de l’eau.

– Comme quoi c’est pas mal qu’il se soit soucié depuis longtemps de la qualité de la flotte.

– Tu as tout compris. John mène une enquête minutieuse. Il réalise des prélèvements d’eau dans le quartier, mais ne voit rien au microscope. Il dresse alors une carte des victimes, et se renseigne sur elles. Il remarque qu’elles habitaient toutes autour d’une pompe à eau, la pompe de Broad Street, et s’y approvisionnaient. Il va même jusqu’à découvrir que la seule victime qui n’habite pas dans ce secteur y résidait autrefois, et faisait le détour pour aller pomper son eau à Broad Street, « parce qu’elle avait bon goût ».

“Un arrière-goût ? Nan, je vois pas.”

Armé de ces éléments, John Snow réussit à convaincre les autorités locales de retirer la poignée de la pompe de Broad Street. De fait, l’épidémie s’arrête là.

– Bien joué John !

– Oui, sauf qu’il reconnaît lui-même que le nombre de cas était déjà en diminution. Surtout, il voudrait comprendre un peu mieux la cause. Du coup, il continue à creuser, au sens propre.

– C’est-à-dire ?

– En discutant avec le curé du quartier, Snow apprend que l’épidémie est survenue quelques jours après la mort d’un bébé, contaminé par ailleurs.

– Le patient zéro.

– Si tu veux. Or la mère du bébé en question lavait ses couches, normal, et jetait les eaux usées dans une fosse située à à peine quelques mètres du puits de Broad Street. Snow fait réaliser des travaux, et découvre que la fosse communique avec le puit.

Ah ben oui, le choléra c’est crade.

Snow pousse alors son étude, il compare les cas de choléras dans plusieurs quartiers, et remarque qu’ils sont plus nombreux là où les prélèvements en eaux sont plus susceptibles d’être contaminés par des ordures et autres. Il peut donc affirmer que le choléra est transmis par une eau souillée par des matières fécales. Il publie ainsi en 1855 un livre sur les modes de contamination de la maladie.

– Bien joué John Snow, encore.

– Sauf que non. Entre-temps, les pouvoirs publics ont remis la pompe de Broad Street en état, considérant qu’il ne s’agissait que de répondre à une menace immédiate. Plus généralement, les autorités médicales ne sont pas convaincues par ses arguments. La théorie de Snow implique une contamination orale par des matières fécales, et c’est un peu dur à…

– Avaler ? Sérieusement ?

– Admettre. Le Lancet critique assez vertement Snow, et de nombreux médecins lui reprochent de parler d’une spécialité qui n’est pas la sienne, à savoir l’épidémiologie. Globalement, ils lui disent…

– Quoi ? Ils lui disent quoi ?

– Ils lui… Il s’appelle John Snow, et les gars, là, ils considèrent qu’il ne sait pas de quoi il parle.

– Oui, donc ?

– Eh ben, ils lui disent… Ils lui disent : « John Snow… »

– …

– « John Snow, tu ne… »

– Je vois pas.

– Tu te fous de moi ?! Le gars, là, dans la série, qui a le même nom, qu’est-ce qu’on lui dit, sérieux, tu rigoles ou quoi, on l’entend partout, allez quoi !

– L’hiver approche ? Je vois pas le rapport.

“Sérieux ? Mais il est épais comme un mur de glace ce type.”

– Bref, personne ne veut de sa théorie. Snow meurt d’une attaque d’apoplexie trois ans plus tard, en 1858. Comme d’hab’, ce n’est que plusieurs années plus tard que la qualité et la pertinence  de son travail d’épidémiologie sont reconnues.

– Ok. Ben effectivement, beau boulot. Tiens, il serait là, je lui offrirais un…euh, verre…d’eau. Sans caca dedans. Aaaaah, attends, je vois, ils lui disent…

1 commentaire sur “John Snow : « Je prendrai plutôt un verre d’eau bouillie, merci »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *