Rita, la bombe

Les visiteurs fréquents, ou occasionnels mais qui ont de la mémoire, se souviennent certainement de notre star préférée de l’âge d’or d’Hollywood : Hedy Lamarr.

Besoin d’un rappel peut-être ? Non ? On pouvait pas savoir, désolé.

Pourquoi elle ? Parce qu’elle était superbe, et aussi ingénieuse que belle. Au point de mettre au point un système de guidage radio crypté pour les torpilles de la Navy, dans le but d’envoyer par le fond un maximum de bâtiments du IIIème  Reich. Une fille proprement explosive, donc.

Combien de sous-marins ont-ils été coulés grâce à Hedy ? Pendant la Seconde Guerre Mondiale, aucun. Le temps que l’armée se penche sérieusement sur la question, le conflit était fini. Mais depuis…la technique du frequency hopping est devenue tellement généralisée qu’on peut assez sereinement dire qu’à peu près tous les missiles de croisière et bombes guidées tirés depuis les années 60 en ont bénéficié.

Parce que nous ne sommes pas exclusifs ni sectaires, nous nous sommes demandés si une autre vedette pouvait rivaliser avec Hedy pour le titre de plus grosse bombe sexuelle de l’histoire, littéralement. Et il se trouve que, en quelque sorte, si on veut, oui.

Si je vous dis bombardier américain de la Seconde Guerre, vous imaginez quoi ? Une demi-douzaine de tous jeunes adultes à bord d’un bastringue bimoteur bringuebalant bourré de bombes jusqu’à la gueule ? En effet. Et aussi, sans doute, ça :

Ils étaient très exactement les poids lourds du ciel.

Le nose art, que l’on pourrait traduire très mal comme art nasal, consistait à orner le fuselage avant des zincs (le nose) de demoiselles accortes et généralement peu vêtues, histoire de personnaliser l’appareil, de se distinguer, et de soutenir le moral. Une forme moderne de figure de proue, si vous voulez.

Et maintenant, parlons de toute autre chose. Le Projet Manhattan était le nom de l’opération super-top-secrète des Etats-Unis pour mettre au point l’arme ultime, à savoir la bombe atomique. Initié en 1939, il a mobilisé un budget de l’ordre de 30 milliards de dollars actuels, les meilleurs spécialistes de physique nucléaire qu’Oncle Sam pouvait réunir, et environ 130 000 personnes dont une bonne partie dans une ville créée de toute pièce dont l’existence même était l’un des secrets les mieux gardés des Etats-Unis. Les travaux du Projet Manhattan ont été l’occasion de nombre d’épisodes qui finiront sans doute par arriver sur ces pages, et aboutirent de la façon la plus spectaculaire, explosive, et terrifiante qui soit un matin d’août 1945 au-dessus d’Hiroshima. Pour autant, le Projet Manhattan ne fut pas démantelé après la capitulation japonaise.

Au total, le Projet Manhattan a conduit à l’élaboration de 5 bombes A. La première, la toute première de l’histoire, fut Trinity, une bombe au plutonium testée au Nouveau-Mexique le 16 juillet 1945. Vinrent ensuite Little Boy, à l’uranium [1], et Fat Man, au plutonium, larguées sur Hiroshima et Nagasaki. Après la victoire, le Projet Manhattan se lança dans l’opération Crossroads, une campagne de tests destinés à connaître un peu mieux les effets d’une ogive nucléaire sur des bateaux et sous-marins. Et peut-être Godzilla[2]. L’idée était donc de procéder à deux tirs, dans l’atoll de Bikini, qui fait partie des îles Marshall, au beau milieu du Pacifique Nord.

La première bombe tirée dans le cadre de Crossroads, et donc la quatrième de l’histoire…pardon ? Oui, c’était une charge de type Fat Man, au plutonium. La première bombe tirée dans le cadre de Crossroads, donc, fut baptisée Able (capable, parce qu’elle était de fait capable de provoquer un certain niveau de dégâts). Enfin, Able c’était son nom officiel. Elle était aussi surnommée Gilda. Pourquoi Gilda ? En hommage au film du même nom, sorti en mars 1946, et qui reposait largement sur les épaules délicates mais robustes d’une des plus grandes stars du moment, à savoir Rita Hayworth.

Boum!

Le film était à l’affiche dans les cinémas de Kwajalein, qui comme chacun sait est un autre atoll des îles Marshall. Dans la mesure où l’anglais utilise également le terme de bombe (bombshell) pour désigner une femme à la sensualité hors du commun, et que Rita correspond assez exactement à cette définition, les petits gars du projet Crossroads trouvèrent donc pertinent de baptiser leur pétard cataclysmique en hommage à son dernier rôle. Et qui sommes-nous pour contrarier des individus capables construire des bombes atomiques ?

La légende, amplement relayée à l’époque, veut que l’hommage ne se soit pas arrêté là. Dans la grande tradition du nose art, une image de Rita aurait également été peinte sur la bombe elle-même. L’information fut reprise par les journalistes à l’époque, et confirmée par M. Hayworth de l’époque, un obscur cinéaste du nom d’Orson Welles. Cependant ce dernier n’était pas étranger aux canulars à l’occasion[3], et surtout aucun document ne permit de valider ce bruit. Et puis allez retrouver un bout du carénage d’une bombe A après son explosion.

Jusqu’à ce que…un document déclassifié fasse surface en 2013. Un petit film sur l’essai Able. Et qu’est-ce qu’on voit dessus ?

BOUM !!!

Ok, l’image n’était pas peinte, mais collée au scotch, mais enfin bon, ne pinaillons pas. Rita Hayworth est officiellement la seule star d’Hollywood, ou même star tout court, à être apparue sur une bombe atomique. Ce qui permet de mesurer très précisément son niveau de bombitude : 21 kilotonnes. Pour rappel, ça veut dire que Gilda a pété avec la puissance de 21 000 000 kilos de TNT.

Va sans dire qu’après avoir été ainsi irradié, au sens propre, de l’essence de Rita, le nom de Bikini (qui signifiait sans doute à l’origine quelque chose comme « champ de cocotier ») ne pouvait qu’être durablement associé à la mise en valeur du corps féminin. Pas avant d’avoir subi encore 21 explosions jusqu’en 1958, après la dissolution du Projet Manhattan, cela dit.



[1] Pour faire péter une bombe atomique, qui repose sur le principe de la fission nucléaire, on peut utiliser un cœur d’uranium ou de plutonium, deux matériaux lourds et fissiles. Je pourrais vous en dire plus, mais vous n’avez pas le niveau d’accréditation nécessaire.

[2] Vous avez encore moins le niveau d’accréditation nécessaire.

[3] Voir : la Guerre des Mondes.

1 commentaire sur “Rita, la bombe

  1. Juste pour la ramener : “Able” c’était juste la lettre A dans l’alphabet phonétique de l’époque. D’où viennent aussi “Baker” pour la 2e explosion, et la “Easy” Company de Band of Brothers.

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