No nun is innocent

– Ah, Sam ! Viens toi dont l’œil étincelle, pour entendre une histoire encore.

– Mais pourquoi tu me parles comm…

– Approche ! Je te dirai celle de Dona Padilla del Flor.

– Ah je sais : c’est du Brassens.

– La Légende de la nonne. Du Victor Hugo, mais chanté par Brassens. Ceci dit, je ne vais absolument pas te parler de Dona Padilla del Flor.

– Ah.

– Mais je vais bien te chanter la légende d’une nonne.

– Ah.

– Une nonne basque.

– Ce sera édifiant ? Parce que si c’est pour me préserver du vice et faire mon salut, j’aime autant te dire que c’est déjà râp…

– Ce sera badass.

– A la bonne heure.

– Pour te situer l’époque, déjà. On est à la fin du 16e siècle quand Catalina de Erauso voit le jour, peut-être en 1585. C’est en tout cas ce qu’elle raconte dans une autobiographie dont l’authenticité est un poil douteuse. Mais son année de naissance ne change pas grand-chose : c’est la fille de Miguel de Erauso, un capitaine du roi d’Espagne Philippe III posté au beau milieu du pays basque. Elle fait ses premiers pas à San Sebastian en jouant avec ses frères au milieu d’une ambiance qui tient plus du camp militaire que de la crèche des Mésanges, si tu vois ce que je veux dire.

– Ça rote et ça pète en balançant des molards partout ?

Pas comme à la crèche, je t’ai dit. Bref : quand je te dis qu’elle voit le jour, elle ne le voit pas très longtemps. Son père lui voit un destin plutôt classique pour une petite fille née dans une famille de troufions : le couvent. A quatre ans à peine, la petit est placée chez des dominicaines. On réalise assez vite qu’elle est faite pour une vie de contemplation comme je suis fait pour le ballet classique, mais elle n’a pas franchement le choix et elle y ronge son frein pendant une petite dizaine d’années. Pourquoi tu te marres ?

– Je suis en train de t’imaginer en tutu dans le Lac des Cygnes, c’est quelque chose d’aérien, de très beau.

– Je peux reprendre, oui ?

– Pardon.

Sans compter que si je veux, je suis sûr que je peux.

– Bon, à 15 ans, Catalina a déjà une longue histoire de rébellion derrière elle, au point qu’on la change plusieurs fois de couvent. Ce n’est pas la novice la plus facile du 17e siècle, tu vois ? Elle met la patience des nonnes à rude épreuve et…

– D’où l’expression.

– Quelle expression ?

– Ben si tu sais. « Jusqu’à quand, Catalina, abuseras-tu de notre patience ? »

– C’EST CATILINA ESPECE DE TRUFFE ET CA DATE DE CICÉRON.

– La colère est toujours un échec pour l’âme noble, tu sais. Pourquoi t’es tout rouge ?

– Sam.

– Parce que ça jure avec le blanc du tutu.

– Sam.

– Pardon.

– Bien. Retour à San Sebastian. A 15 ans, Catalina décide de se faire la malle après une énième dispute avec une autre novice, une veuve qui lui reproche de ne pas prononcer ses vœux. Dans la nuit du 18 mars 1600, elle se débrouille pour mettre la main sur la clé du couvent et pour se tailler grossièrement des habits d’homme en découpant de grandes pièces de tissu aussi informes que possible. Elle se coupe les cheveux à la diable, et pouf : ce faucon élevé par mégarde dans un nid de tourterelles s’esbigne en douceur par une nuit sans lune.

– Ce faucon élevé par mégarde dans un nid de tourterelles ?!

– Ce n’est pas de moi, c’est d’un de ses biographes.

– Je préfère.

– T’as aucun sens poétique, c’est pour ça. Bref, Voilà Catalina fugitive et déguisée en homme au lieu d’épouser Dieu, ce qui se classe plutôt pas mal dans la liste des très mauvaises idées au début du 17e siècle en Espagne.

– Mais elle est crédible, en homme ? Une jeune fille de 15 ans, même les cheveux courts, ça doit vite se repérer, non ?

– C’est difficile à dire : le seul portrait qu’on a d’elle montre un visage assez masculin et pas franchement flatteur mais il date de 1626, une date à laquelle elle a pas mal bourlingué. Mais je crois que tu peux en tout cas oublier ton idée romantique de la jeune nonne fragile qui court pieds nus sur les routes. Vu son caractère, on n’est pas tellement dans l’ambiance biche au bord de l’eau.

“Vos gueules. Et toi, le peintre, j’aurais deux mots à te dire.”

– Elle survit comment, ta nonne ?

– Comme elle peut. Elle se réfugie quelques semaines chez don Francisco de Cerralta, un professeur de Vitoria qui la prend à son service sans trop chercher à comprendre et lui enseigne quelques bribes de latin avant d’essayer de lui enseigner autre chose, si tu vois ce que veux dire.

– Et ?

– Et non. Catalina lui explique de façon assez nette qu’il y a maldonne et se barre pour échapper aux mains baladeuses du professeur. Elle se retrouve page à Valladolid pendant quelques mois sous le nom de Francisco Loyola, et pas n’importe où : chez l’un des secrétaires du roi. Jusqu’au jour où elle manque tomber nez à nez avec son père, venu rendre visite à son maître…

– Outch.

– Oui. Là, Catalina comprend qu’elle a tout intérêt à mettre quelques dizaines de lieues entre elle et sa famille. Elle part en charrette pour Bilbao où elle passe par un peu toutes les couleurs. Elle fait de la tôle pour avoir ouvert le crâne d’un zazou qui en voulait à son pucelage, mais finit par retrouver un poste de page chez un notable, Alonso de Arellano. Et elle se pose enfin un peu, pendant deux ans.

– Mais ça va rebondir….

– Eh oui. Catalina n’a pas franchement de goût pour la vie tranquille. Elle retourne à San Sebastian, toujours sous sa fausse identité.

– Pardon ?

– Eh oui. Provocatrice hein ? Le temps a passé, elle a changé et s’est bien installée dans son personnage de Francisco de Loyola: plus personne ne reconnaît la jeune fille… Elle se paye même le luxe d’assister à quelques messes dans son ancien couvent.

– Ah tout de même.

– Ceci dit, jouer avec le feu ne l’amuse qu’un temps. Elle vise autre chose et elle l’obtient en partant à nouveau sur les routes, à une époque où la plupart des gens vivaient et mourraient dans un rayon de 30 kilomètres autour de chez eux. La voilà cette fois dans un port, à Sanlucar de Barrameda, pas très loin de Cadix. Et dans un port on trouve des… ?

– Des marins qui dorment comme des oriflammes le long des berges mornes ?

– Non.

– Ah je sais. C’est bien des marins, mais qui dansent en se frottant la panse sur la panse des femmes.

– Des galions, andouille. Et le gag, c’est que l’un des navires qui font le trajet vers les Amériques est commandé par l’un de ses oncles. Le tonton ne la reconnaît pas mais se prend d’affection pour ce grand jeune homme dégourdi qui le tanne pour devenir mousse sur son barlu. Et un beau matin de 1603, voilà Catalina sur un bateau, direction Carthagène des Indes, en Colombie.

– Dis donc, elle a 18 ans, là, si je calcule bien ?

– Oui.

– Et donc disons, passer pour un jeune adolescent quand on a 13 ou 14 ans je veux bien mais à 18 ans sur un bateau, il n’y a pas des, hem, indices, que Francisco n’est pas tout à fait Francisco ?

– Tu veux parler de ses boobs.

– Alors entre autres et je ne l’aurais certainement pas dit comme ça, tu connais mon élégance.

– Elle est réputée, oui. Disons que Catalina a la chance d’avoir un corps plutôt androgyne. Elle compresse sa poitrine avec des bandes de toile et doit sans doute ruser par moments, mais tu sais, pisser debout, ça s’apprend.

– C’est ce que je me dis à chaque fois que je passe derrière toi aux toilettes, oui.

– Je me drape avec noblesse dans la toge de l’indifférence face à de telles calomnies, Sam. Toujours est-il que Catalina fait son chemin dans le monde, et même dans le Nouveau Monde. Elle subit même son premier assaut de pirates hollandais du côté de Punta de Araya, au Venezuela, et elle contribue largement à en faire du gouda. Et puis c’est là qu’elle commence à tremper dans des trucs vraiment chelous.

– Du genre ?

– Du genre meurtre. Tu te souviens du tonton ? Au moment où le galion est paré pour revenir en Espagne, elle lui tire dessus, le bute et se taille à bride abattue avec 500 pesos.

– MAIS ENFIN.

– Oui, l’histoire est assez bizarre. Est-ce qu’il avait compris que c’était sa nièce ? Est-ce qu’il a tenté des trucs qu’elle n’avait pas la moindre intention de lui permettre ? Va savoir, en tout cas, elle n’a pas posé le pied depuis trois mois en Amérique que c’est reparti pour une fuite éperdue. Elle passe au Panama, au Pérou, en Équateur où elle échappe à un naufrage qui noie tout l’équipage sauf elle et elle fait tous les métiers, de majordome à berger en passant par des commerces tous plus foireux les uns que les autres. Elle se retrouve aussi prise dans une série d’histoires de mœurs ; une aubergiste la poursuit même en justice pour avoir serré d’un peu trop près l’une de ses serveuses.

– Et ça la calme ?

– Oh ben pas trop. À force de trafiquer un peu de tout et d’exprimer avec une grande netteté son avis sur tout et rien, Catalina se retrouve régulièrement prise dans des rixes ou des querelles d’auberge. Et ça part assez régulièrement en cacahuète. Mais pas une cacahuète, tu vois ? Un container de cacahuète.

– Et en détails ?

– Disons qu’en tout, elle aura buté onze personnes en duel avant de se calmer. Toujours au couteau.

Comme en témoigne ce document absolument pas historique.

– Classe.

– Oui. Et même au bout du monde, ça lui vaut quelques emmerdements, évidemment. Elle fait plusieurs fois de la tôle et passe dix fois à ça du gibet, mais Catalina doit avoir un ange gardien compétent et tout attendri, parce qu’elle s’en sort toujours in extremis. Elle a des défenseurs, des protecteurs impressionnés par son esprit de décision, son sens de l’action et ses dons de combattante. De fil en aiguille, elle se retrouve même engagée en 1619 dans une compagnie de 1600 mercenaires placée sous le commandement du capitaine Gonzalo Rodriguez. Objectif : la pacification du Chili.

– Et ça se passe bien ?

– Pour elle, oui. Pour les Indiens Araucans, en pleine rébellion, moins. Question miséricorde, on repassera : l’ancienne nonne leur casse les dents par wagons entiers, comme n’importe quel conquistador. Toujours vêtue en homme, elle commande une série de raids contre les tribus amérindiennes à la demande du gouverneur. Et comme le monde est petit, c’est son propre frère, Miguel de Erauso, qui lui donne ses consignes en tant que secrétaire du gouverneur…

– Laisse-moi deviner, il ne la reconnaît pas ?

– Eh bien figure-toi que si, ils tombent même dans les bras l’un de l’autre. Après tout, on est loin des terres espagnoles… Ceci dit, leur petit secret de famille reste bien gardé : pour tout le monde, Catilina est toujours un homme, et un homme du genre violent, d’ailleurs. Au cours de ces années-là, Catalina ne fait pas franchement dans la dentelle, sur le plan militaire. Elle réprime les révoltes indiennes dans le sang et avec une cruauté telle que ça bloque son avancement… Villages rasés, récoltes brûlées et j’en passe.

– Attends, mais c’est pas précisément sa mission, d’écraser les révoltes ?

– Si, mais il faut croire que ses méthodes sont suffisamment barbares pour choquer jusque dans son camp. Personne ne conteste ses qualités de chef de guerre, elle accède même au titre de lieutenant, mais pas comme ça, quoi… Cette espèce de fureur sanglante lui vaut même de sérieux ennuis quand elle bute son frère en duel, après une énième bagarre d’auberge.

– Pardon ?

– Eh oui. Involontairement et sans l’avoir reconnu dans la pénombre, mais elle lui fait bel et bien un trou en pleine poitrine. L’épisode lui vaut huit mois de prison avant qu’elle ne parvienne à prendre la fuite en en direction de l’Argentine, en marchant à travers les Andes. Sa cavale est une horreur, elle en est réduite à bouffer son propre cheval pour survivre mais elle finit par s’en sortir une fois de plus, sauvée par un paysan qui la soigne contre une promesse : celle d’épouser sa fille.

– Ce qui est peut-être un rien compliqué…

– Et qui est bien la raison pour laquelle elle se fait à nouveau la malle une fois remise sur pied en abandonnant sur place sa promise et beau-papa. La suite est du même acabit : elle entre à nouveau dans des compagnies de mercenaires, massacre des Indiens, fait de la prison, passe par la case torture quand on l’accuse d’un crime qu’elle n’a pour une fois pas commis, se lance dans la contrebande, se bat en duel pour un oui ou pour un gnon…

– La routine, quoi.

– Oui mais à force, ce n’est pas une vie, surtout quand on a approche de la quarantaine. Alors qu’on vient de l’arrêter une fois de plus à Huamanga, au Pérou, et qu’elle risque une fois de plus la corde, elle tente le tout pour le tout et se confesse à l’évêque du coin, Agustin de Carvajal. Elle balance la totale : son sexe véritable, son identité, son passé de nonne décavée, ses crimes de guerre…

– Et l’évêque réagit comment ?

– Probablement en avalant sa mitre, mais ce n’est pas documenté. Ce qui l’est, c’est que Catalina passe entre les mains des matrones qui constatent qu’elle est toujours vierge.

– Comme Jeanne d’Arc !

– Oui, presque, si on met de côté le fait que Jeanne d’Arc ne s’est jamais barrée en douce d’un couvent et qu’elle n’a jamais tué le moindre homo sapiens. Ni même des Anglais.

– Ah bon ?

– Non, mais je te raconterai ça une autre fois. Pour l’heure, voilà Catalina de retour à la case robe de bure, un quart de siècle après l’avoir abandonnée dans un fourré du pays basque. Et pour faire bonne mesure, l’évêque la place sous sa protection, ce qui consiste apparemment à la renvoyer en Espagne en 1622 ou 1623…

– Et là ? Elle rentre dans les ordres et vit le reste de son existence dans la repentance et l’amour du Seigneur ?

– Pas du tout, elle exige d’être récompensée pour tous ces massacres d’indiens et dédommagée pour ses pertes financières, puisqu’elle a laissé tous ses biens en Amérique du sud. Mais quand je te dis qu’elle réclame, elle emmerde la terre entière, de la couronne d’Espagne au pape lui-même.  

– Ah tout de même.

– Elle a raison, ceci dit, parce que ça marche. Elle est bien aidée par la légende qui s’est forgée autour d’elle, et le roi Philippe IV finit par lui filer une rente en 1624 pour services rendus au royaume. Urbain VIII, de son côté, lui accorde le pardon pour toutes ses fautes et l’autorise même à se vêtir en homme si elle le souhaite.

– C’est bien Urbain.

–  …

– …

– Bref. Sa tranquillité assurée, Catalina se range des bagnoles ou à peu près. Elle écrit peut-être l’autobiographie présumée dont j’ai parlée, en 1626, et retourne aux Amériques en 1630. Fini l’armée, elle se lance du côté de Vera Cruz dans le commerce et le transport à dos de mules pendant 20 ans, jusqu’au moment où elle rend son âme à Dieu, en 1650. Probablement à contrecœur.

– Il a dû être ravi, l’Éternel, de voir débarquer un numéro pareil.

– Ah ça. Logiquement, elle doit déjà avoir buté une douzaine d’anges en duel à l’heure qu’il est, fauché les trompettes de Jéricho et monté une arnaque avec Saint Pierre.

Ou alors elle s’est réincarnée.

1 commentaire sur “No nun is innocent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *