Un patron et sa secrétaire


– Sam, mon garçon : est-ce que le nom de Hoover te dit quelque chose ?

– Absolument.

– Ah bon ?

– Oui : ça veut dire aspirateur, en anglais.

– J’aimerais assez comprendre par quels détours à la mords-moi le nœud
peut passer ton cerveau pour que tu en viennes à penser que je m’apprête à écrire une chronique entière sur un putain d’aspirateur.

Alors que chacun sait qu’un aspirateur rendrait nos lectrices heureuses et reconnaissantes. Enfin d’après les pubs des années 50.

– Bijou, tu as écrit un truc sur des nonnes mortes qui s’égouttent à travers des chaises percées, comment tu veux que je sache à quoi m’attendre ?

– C’est bien ce que je dis, que de la qualité. Non, je te parle de Hoover avec un H majuscule.

– Le flic ?

– Si tu veux. Le patron du FBI.

– Le looooong patron du FBI, si ma mémoire est bonne.

– Elle l’est. John Edgard Hoover a pris la tête du Bureau of Investigation, l’ancêtre du FBI , en 1924. Il a quitté le Bureau les pieds devant en 1972. Pour te donner une idée, il a commencé à piloter les Fédéraux en pleine Prohibition et il a passé l’arme à gauche l’année où Ray Tomlinson envoyait le premier e-mail de l’histoire…

– Grosse carrière.

– Ouaip, et controversée. Tu ne passes pas cinq décennies ou presque à des postes pareils sans accumuler un peu de pouvoir.  Tout le monde est d’accord pour dire que Hoover a littéralement forgé le FBI mais je peux te dire que le jour où il a cassé sa pipe, il y en a un ou deux quoi ont probablement dû écraser deux ou trois oignons pour faire mine d’écraser une larme. Quand tu vois passer huit présidents américains, de Coolidge à Nixon, et que pas un seul n’ose te débarquer, c’est que tu dois avoir quelques biscuits pour sécuriser ton cul et ton fauteuil.

“We are SO sorry for your loss”.

– Il était peut-être juste très doué.

– Oh ça, pour être doué, il était doué, personne ne peut lui enlever ça, même si on peut toujours considérer que passer 30 ou 40 ans à lutter contre le Péril Rouge en laissant la Mafia se faire des burnes en platine sous son nez n’est peut-être pas la preuve d’une lucidité aussi exceptionnelle qu’il le laissait entendre, mais bon… C’était un organisateur hors pair qui a tout construit, de la formation des G-Men des débuts à la police scientifique en passant par sa manie des petits fichiers. Dieu qu’il aimait ça, les fichiers. Mais disons qu’il avait ses petites obsessions.

– Du genre ?

– Du genre à pas trop aimer les Noirs, les Juifs, les Amérindiens, les Mexicains, les communistes, les démocrates, les étudiants, les homosexuels, les lesbiennes, les chanteurs avec des cheveux trop longs, les anarchistes, les drogués, les militants des droits civiques les Irlandais en général et les Kennedy en particulier, les cinéastes pas de droite, les voleurs et les fils de pute.

– On sent quand même le type pas de droite, mais presque. Bon, et ces dossiers compromettants, on en sait davantage ?

– Zobi.

– C’est un peu décevant. C’est encore classé aux archives ?

– Ah non, c’est cramé à jamais.

– Pardon ?

– Ouaip. Les petits dossiers de Monsieur Hoover n’ont pas tous suivi la voie d’archivage classique, si tu vois ce que je veux dire.

– Pas trop.

– En théorie, un dossier du FBI, c’est confidentiel, mais classé. Mais Hoover avait pris la désastreuse habitude de confondre le Bureau avec son service personnel d’investigation. Il a fait réaliser un paquet d’enquêtes qui avaient comme seul objet de l’alimenter en informations, sans que les personnes ciblées ne soient engagées dans quoi que ce soit de criminel. Tiens, à la fin de sa vie, il avait quand même réussi à foutre John Lennon sur écoute. OK, il a un côté pacifiste contestataire qui défrise le vieux Hoover, m’enfin tu le vois mal faire trembler Washington ou menacer l’Occident.  

– Oh franchement quand tu écoutes certains titres d’Imagine

L’Amérique est en danger.  Bon, elle risque surtout d’attraper un rhume, mais elle est en danger.

– Il faut oublier et pardonner, Sam. Bref : quand Hoover meurt en mai 72, c’est tout juste si Nixon ne saute pas de joie. N’empêche qu’il se retient et que Hoover a même droit à des funérailles nationales avec 20 000 invités, ce qui en fait probablement le plus grand bal des faux culs de l’histoire récente.

– Tout ça ne me dit pas comment ses fameux dossiers ont disparu.

– Tu engueuleras sa secrétaire.

– Qui ça ?

– Helen Gandy. Cest elle qui a discrètement fait disparaître toutes les archives personnelles de Hoover. Tout ce qui aurait logiquement dû finir dans les archives du Bureau, protégé pendant quelques décennies des médias et des historiens. Et je peux te dire qu’il y en a qui auraient tué père et mère pour jeter un œil dans les cartons.

– Mais pourquoi elle a cramé tout ça ?

– La fidélité. La loyauté pour le patron qui dépasse celle qui l’attache à l’institution.

– Ah je vois. Encore le coup du patron marié qui couche avec sa secrétaire pendant des ann…

– Tu ne vois rien du tout. Hoover n’a jamais été marié, Helen Gandy non plus. Ce qui ne les a d’ailleurs pas empêchés de passer leur vie ensemble.

– Attends, je ne comprends plus, ils étaient ensemble ou ils n’étaient pas ensemble ?

– Ils ont littéralement passé leur vie à quelques mètres l’un de l’autre mais au boulot et seulement au boulot. Gandy a commencé à travailler comme dactylo pour Hoover en 1918. Elle était toujours là en 1972. Sachant que Hoover passait sa vie à son travail et qu’elle arrivait avant lui et ne repartait qu’après, ça te donne une idée du nombre d’heures qu’ils ont passé ensemble.

Pour une raison qui nous échappe, c’est Naomi Watts qui incarne Miss Gandy dans le film J. Edgard de Clint Eastwood.

– Une bien belle fidélité professionnelle qui mérite sans doute la médaille du travail, mais je ne vois pas trop le rapport avec la choucrou…

– Imagine ce que la secrétaire particulière d’un homme qui trempe dans tout ce que le pays compte d’affaires criminelles et de secrets d’État peut accumuler comme informations. C’était littéralement Cerbère, chaton. La gardienne des Enfers. Tout, littéralement tout passait par elle. Les courriers. Les rapports. Les appels. Quand Bob Kennedy a avancé l’idée saugrenue d’avoir une ligne directe entre son bureau et celui d’Hoover, celui-ci a fait déplacer le téléphone sur le bureau de Miss Gandy dans les trois minutes qui ont suivi. Elle ne savait sans doute pas tout ce que savait Hoover, mais pas loin. Tu imagines le niveau d’accréditation auquel ça correspond ? Tout ça pour une femme dont la carrière se résume en tout et pour tout à un seul poste en 54 ans, celui de “simple” secrétaire de M. Hoover ? Quand on te dit qu’il ne faut pas trop se limiter à ce qu’il y a décrit sur la carte de visite, t’as l’exemple du siècle, là.

– Et elle avait vraiment de l’influence ?

– Oh oui. Quand Hoover disait qu’elle était la seule personne indispensable à ce foutue FBI, ce n’était pas une formule de politesse : Hoover était d’une exigence ahurissante et généralement, on ne pouvait pas travailler très longtemps avec lui sans péter les plombs ou se faire virer. Gandy a tenu 54 ans sans une réprimande. Et il ne l’a jamais appelé autrement que Miss Gandy.

– Bon, et pour cette histoire de dossiers…

– Ah ça te travaille, hein ? L’histoire est assez folle. Hoover est mort chez lui d’une crise cardiaque, dans la nuit du 1er au 2 mai 1972. C’est son chauffeur qui l’a trouvé et qui a appelé son médecin, qui n’a pas pu faire grand-chose à part confirmer qu’un type très froid et tout dur dont le cœur ne bat plus et qui ne respire plus est a priori mort. Et devine qui on prévient en premier du décès du patron en exercice du fucking FBI ?

– Le président ?

– Nope.

– Le general attorney ? Le numéro 2 du Bureau ?

– Nope. Helen Gandy, la fidèle secrétaire, qui file aussi sec au bureau de Hoover pour tout rafler avant que personne au FBI n’ait encore appris la mort du patron. Moins d’une heure après la découverte du corps, Gandy commençait à détruire les dossiers de son patron.

– Assez surréaliste.

– Et prémédité.

– Pardon ?

– Ouaip. Depuis quelque temps, Hoover avait commencé à accepter l’idée qu’il n’était pas éternel. Et il avait sérieusement commencé à classer ces dossiers et à organiser ce qu’il fallait faire disparaître, avec l’aide de Gandy. La liste avait même un nom, la D-List, pour Destruction. Que le patron du FBI puisse ainsi choisir lui-même ce qui doit ou non être détruit, ce qui doit ou non être conservé, ça défonce un tel nombre de lois fédérales que c’en est absolument invraisemblable…

– Et quand Washington a appris la mort de Hoover, ça a donné quoi ?

– Nixon a aussitôt nommé Patrick Gray directeur ; Gray s’est bien entendu pointé à la vitesse du son dans le bureau de Hoover. Il y a effectivement trouvé des dizaines de cartons remplis de papiers et de dossiers, et quelques tiroirs vides. Quand il a demandé à Miss Gandy pourquoi il semblait manquer deux ou trois babioles, elle lui a répondu deux choses avec un aplomb du diable : et d’une, que tout ce qui avait été enlevé du bureau de Hoover se résumait à des affaires personnelles. Et de deux, qu’elle estimait avoir besoin d’une semaine pour tout nettoyer. Et Gray a filé tout heureux raconter à Nixon que le bureau de Hoover était sécurisé et que personne n’avait eu le temps de récupérer les trucs chelous.

– Alors que…

– Alors que pas du tout. Les dossiers confidentiels de Hoover n’étaient plus dans son bureau depuis belle lurette.

– Ils étaient où ?

– Dans celui de Miss Gandy. A trois mètres de Gray.

– Le nouveau patron du FBI est littéralement passé devant les dossiers secrets de Hoover et il n’a même pas pensé à fouiller un peu plus loin que trois tiroirs ?

– Voilà. Cela dit, il aurait eu du mal à s’y retrouver : non seulement le bureau de Gandy était truffé de dossiers du sol au plafond, mais tout était organisé pour que personne n’y comprenne rien. Le classement était volontairement saboté : il paraît que le dossier de Nixon était rangé à la rubrique « Éditions obscènes »…

– Et ils sont devenus quoi, les dossiers ?

– Gandy les a personnellement transportés au domicile de Hoover tout en noyant la nouvelle administration du FBI de dossiers sans intérêt. C’est la garde rapprochée de Hoover qui s’est chargée de les détruire physiquement, en les broyant et en les brûlant.

– Mais personne n’a jamais été poursuivi ?

– Oh si. Tous ceux qui avaient cramé des trucs se sont bornés à dire qu’il s’agissait uniquement de bricoles sans importance, comme si quelqu’un pouvait sérieusement croire que Hoover se contentait de stocker les cartes postales de ses potes. Surtout qu’il n’avait pas de potes. Bref, c’est du foutage de gueule éhontée, mais comment tu veux prouver le contraire ? Le seul qui savait exactement ce qu’il y avait dans le dossier était mort…

– Mais personne n’a insisté un peu auprès de Gandy ?

– Elle est passée plusieurs fois devant des commissions d’enquête et elle a toujours tenu le même discours. Des affaires personnelles. Seulement des affaires personnelles. Quand un représentant du New Jersey lui a dit qu’il avait bien du mal à la croire, elle s’est contentée de lui répondre que c’était son droit le plus absolu.

– Mais il y avait QUOI dans ces dossiers ?

– On ne saura jamais. Mais tu te doutes que ça ne devait pas être beau, d’autant que Hoover était notoirement connu pour abuser des écoutes et des surveillances illégales, à son seul usage. Probablement des ragots, des listes, des moyens de chantage ou de pression. Qui couche avec qui. Qui a prêté de la thune à qui. Qui aime un peu trop les petites filles. Qui préfère les garçons. Qui a un môme caché. Etc… Pas mal de biographes de Hoover pensent par exemple qu’il avait des informations compromettantes sur le père de John et Bob Kennedy, ce qui expliquerait que les deux frangins n’aient pas réussi à débarquer un homme qu’ils détestaient autant l’un que l’autre.

– Et tout ça est perdu à jamais ?

– À jamais je ne sais pas, certains trucs sont sans doute sortis et d’autres verront sans doute le jour parce que d’autres personnes savaient des choses, mais on ne pourra tout simplement jamais mesurer l’ampleur de ce que Hoover savait des uns et des autres. D’où les fantasmes que son seul nom fait naître, d’autant que la pop culture s’est évidemment fait une joie d’embrayer sur le sujet.

– À cause d’une secrétaire.

– À cause de Miss Gandy, oui.

– Et elle n’a jamais été tentée de lâcher quoi que ce soit ?

– Elle n’était pas tout jeune non plus, tu sais, même si elle morte 16 ans plus tard, en 1988. Mais non.

– Comment Hoover a fait pour être convaincu qu’elle ne le trahirait pas ?

– Pas par la thune, en tout cas, ce rat lui a triomphalement laissé 5000 dollars dans son testament. Non, la loyauté. Simplement la loyauté. Je peux te dire que Moneypenny et James Bond à côté, c’est de la roupie de sansonnet, Sam. De la roupie de Sansonnet.

– Je ne sais pas si c’est magnifique ou désespérant.

– Oui, ça résume pas mal.

– Je parlais de ton style.

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