John Harvey Kellogg, ou comment vous attraper par les bols

– Salut, bien le bonjour. Bien dormi ?

– Grmplfrnbfmlr.

– Ok. Petit déj’ ?

– Ouais. Pffff, j’avais la flemme, j’ai rien pris. Y’a qu’une bête boîte de corn flakes.

– Une « bête boîte » de corn flakes ?! Mais enfin, malheureux…

– Quoi ?

– Ignare.

– Oh ça va…qu’est-ce que j’ai dit ?

– Mais enfin, ce que tu tiens dans ta main pataude et tremblante à cause du manque pathologique de caféine, ce n’est pas une « bête boîte ». C’est une révolution culturogastronomique. Un marqueur civilisationnel !

– Mais enfin c’est juste des corn flakes…

– Naon, barbare ! Ca n’existe pas « juste » des corn flakes. Ok, assied-toi, sers-toi un grand bol, c’est bon pour ce que tu as, et écoute…

– Qu’est-ce qui est bon pour ce que j’ai ?

– Les corn flakes.

– Alors je t’ai déjà dit, c’était un souci ponctuel parce que j’avais mangé épicé, ça va beaucoup mieux.

– Je ne parle pas de ça. Tu vas comprendre. Je vais te raconter l’histoire de John Harvey et Will Keith.

– Ils sont quatre ?

– Non, ils étaient deux. Enfin ils étaient dix-sept, mais là juste deux.

– Je comprends rien.

– Nous sommes au milieu du XIXème siècle, aux Etats-Unis. Dans la famille Kellogg, qui compte donc 17 enfants.

– Ouh, pauvre femme.

– En fait il y en a eu deux, mais oui quand même. Parmi eux, John Harvey, né en 1852.

Il est né avec cette barbe.

La famille Kellogg est installée dans le Michigan, dans la bourgade au nom joyeux et bucolique de Battle Creek. Elle est adventiste du 7ème jour, sans aller dans les détails c’est une des nombreuses branches du protestantisme américain. John commence jeune à travailler dans la fabrique de balais paternelle, mais il est pris sous l’aile d’amis de la famille qui le poussent à poursuivre des études, et c’est ainsi qu’il devient médecin.

– Bien.

– Effectivement. Et à partir de là, son parcours va être déterminé par la combinaison entre cette formation médicale et ses convictions religieuses. Un mélange singulier.

– Il a une vision un rien rétrograde de la médecine ?

– Plutôt pas, non. Déjà, il adhère à la théorie des germes comme facteurs des maladies, ce qui est encore controversé à l’époque. Il est également convaincu de l’importance de la flore intestinale, et de la nécessité de veiller à son bon état. En fait, il développe toute une théorie de la « vie biologique » (biologic living), qui lie la bonne santé à la qualité de l’alimentation, à l’exercice physique et à la respiration, ou à l’exposition au soleil.

– Ca m’a l’air plutôt sain dans l’ensemble.

– C’est exactement l’idée. Il dirige d’ailleurs à Battle Creek un sanitarium. SanItArium, et non sanatorium. Un sanatorium est un hospice pour tuberculeux. Le sanitarium c’est un établissement pour soigner et remettre les gens en forme, en leur apprenant un mode de vie sain. Aussi, c’est un fort bon morceau.

– Ca ressemble à un établissement thermal.

– C’est à la fois un véritable hôpital et un établissement de cure.

– Et il y a une dimension religieuse là-dedans ?

– Oui, le sanitarium a été fondé par des adventistes, et en tant que directeur John veille à accueillir, dans toute la mesure du possible, tous les patients, les riches comme les pauvres qui ne peuvent pas aller ailleurs. Au sanitarium, on pratique donc la luminothérapie, l’hydrothérapie, les exercices respiratoires, mais aussi l’électrothérapie. Kellogg développe et brevette des instruments pour ces diverses pratiques. Comme il est également chirurgien, spécialisé en gynécologie, il met aussi au point une table d’opération chauffante.

– Ha, sympa pour elles !

– Ouais, alors ça se discute. On va y revenir. Parce que ses plus grandes innovations et inventions interviennent dans un autre domaine, que tu as entre les mains.

– Mon bol ?

– Précisément. Comme je l’ai dit, Kellogg est convaincu de l’importance de la nutrition et de la flore intestinale dans la santé. Il travaille donc beaucoup sur le régime alimentaire. Et pratique les lavements intestinaux, aussi. A l’eau, mais aussi au yaourt, pour implanter dans les intestins les bonnes bactéries.

“Avec une…cuillère, vous dites ? Jamais entendu parler.”

– Uuuuuuh…

– Ouais. Mais surtout, l’alimentation. Par la bouche. Kellogg est d’abord végétarien par croyance religieuse, mais il vient à être convaincu que ce mode d’alimentation est beaucoup plus sain médicalement parlant. Il considère la viande comme une nourriture trop riche, et pousse ses patients à la proscrire. Il promeut particulièrement la consommation des graines et des noix. Le tout copieusement arrosé de flotte, évidemment, pas d’alcool.

– Eh ben, c’est la fête au réfectoire.

– Tu n’as encore rien vu. Kellogg suggère de ne prendre que deux repas par jour…

– De mieux en mieux.

– Ce qui revient pour lui à s’intéresser particulièrement au petit déj. Et là, faut revenir un peu sur la situation à l’époque.

– Le petit déjeuner au XIXème siècle ?

– Absolument. En gros, il y a deux écoles. Ceux qui en ont les moyens mangent de la viande ou des œufs, ce qui est gras et moyennement sain.

La preuve, c’est ce que mangent les Britanniques.

– Et les autres ?

– Pour les autres, c’est bouillon d’avoine, porridge, et autres choses du genre. Ce qui demande du temps à préparer, et oblige les maîtresses de maison à se lever à l’aube. Kellogg conçoit donc des biscuits et préparations de noix et céréales, simples et rapides d’utilisation. Il met ainsi au point le Granola, avec du blé, de l’avoine, et du maïs.

– Le Granola c’est Kellogg ?

– Eh oui. Puis dans un second temps, il développe une technique pour fabriquer des pétales de céréales soufflées : blé, riz, et évidemment le maïs.

– D’accord. Et comme ça, il change la face du petit déjeuner.

– Exactement. En 1897, Kellogg fonde avec un de ses frangins, Will, la Sanitas Food Company, pour promouvoir ces produits. Et ça va marcher. En outre, il ne s’arrête pas là. John kellogg n’est pas le premier à imaginer des formes de pâte à tartiner à base d’arachide, riche en protéine, mais il brevette en 1895 des processus de fabrication de « beurre de noix », et permet donc le développement du beurre de cacahuètes.

– Mon héros !

– Une contribution majeure au bonheur de l’humanité, mais ne t’emballe pas.

– Tu sembles ponctuer cette discussion de références et allusions qui laissent entendre une dimension obscure du personnage, mais pour l’instant je ne vois rien.

– Ca arrive, j’en finis avec ses innovations alimentaires. En 1896, il dépose un brevet pour le nuttose, un substitut à la viande à base de noix et graines, puis en 1901 il met au point le protose, un substitut végétal.

– Les noms donnent pas envie.

– Non, en effet.

– Mais alors, le côté négatif ?

– Kellogg préconise un mode de vie sain, et abstinent. Entendre par là qu’il faut proscrire les nourritures riches et grasses…

– Bon, disons qu’il faut sans doute les limiter.

– L’alcool…

– Pareil, proscrire me semble un rien excessif.

– Le tabac…

– Ca se tient.

– Et le sexe.

– Et le…quoi ?!

– Le sexe. Le sexe c’est mauvais. Et pas uniquement parce qu’on peut attraper des saloperies hein, c’est mauvais en soi.

– C’est le médecin ou l’adventiste qui parle ?

– C’est d’abord l’adventiste, mais le médecin va prendre le relais. Il décide de s’attaquer à ce qui constitue pour lui le plus grave danger médical au monde. Et ce n’est pas la tuberculose, la malaria, la syphilis, la grippe, le choléra, la peste, ou autre. Non, c’est la masturbation.

– Quoi ? Pardon ?

– Je le savais. Tu as des problèmes d’audition ?

– Mais non, pas du tout. Tu disais quoi ?

– Plutôt que de me répéter, voici une citation d’un autre docteur de l’époque, Adam Clarke, que John Kellogg reprend à son compte, convaincu qu’il est de sa profonde justesse. Accroche-toi, ça gratte fort :

« Ni la peste, ni la guerre, ni la variole, ni aucune maladie comparable, n’ont produit de résultats aussi désastreux pour l’humanité que la pernicieuse habitude qu’est l’onanisme. »

Les guerres, la peste, tout ça, du pipi de chat. Le vrai problème, c’est de se taper la veuve poignet. S’étrangler le cyclope. Se retrousser le col roulé. Se dégorger le poireau…

– Je vois, je vois.

– Mais aussi se lustrer le bonbon, s’arroser la fleur, s’astiquer le bijou, se tremper la madeleine…

– Je crois qu’on a saisi l’idée.

– La masturbation, c’est LE MAL. Kellogg consacre tout un ouvrage au sexe, Plain Facts about Sexual Life. Il le publie en 1877. Le livre compte alors 356 pages. A l’époque, John est célibataire. Il se marie quelques années plus tard.

– Ca change son point de vue ?

– En quelque sorte… Il s’agit bien évidemment d’un mariage adventiste, or dans l’absolu les adventistes prônent l’absence totale de relations sexuelles. Kellogg recommande, attention, un rapport par mois pour les couples mariés[1]. Rapport évidemment à but procréatif.

– Une fois par mois à but procréatif ? Faut pas se rater.

– Non, effectivement. Le fait est que l’on soupçonne fortement Kellogg et sa femme de n’avoir jamais consommé leur union.

– Même pas procréativement ?

– Non. Par conviction religieuse toujours, ils font office de famille d’accueil pour 42 gamins…

– 42 ! Whaouh.

– Et ils en adoptent 7. Mais n’en font aucun. Du coup, que font-ils pendant leur lune de miel ?

– La question se pose en effet. Ils s’emmerdent ?

– Faut croire. Ils remanient le bouquin, et lui ajoutent 150 pages.

-Attends, juste pour récapituler : on parle d’un jeune couple, tout juste marié, qui passe sa lune de miel à expliquer aux autres ce qu’il faut faire et surtout ne pas faire en matière de sexe, sans jamais pratiquer lui-même ?

Ce fut heureusement la dernière fois qu’une chose pareille se produisit.

– C’est ça. En fait, au fil des années, Plain Facts about Sexual Life enfle, et en 1917 c’est un pavé en quatre volumes qui totalise 900 pages. Pour les curieux qui n’ont peur de rien, l’édition de 1881 est disponible en ligne.

– Bon, puisqu’on est parti, on y trouve quoi ?

– Kellogg est vraiment convaincu que la masturbation est la racine de tout mal. Il dit disposer de preuves de mort par masturbation[2]. Quand ça ne va pas jusque-là, le « vice solitaire » détruit la santé physique, mentale, et morale. Il provoque le cancer de l’utérus, des maladies urinaires, l’impuissance, l’épilepsie, la démence, et la débilité mentale et physique. Aussi, la baisse de la vue.

– Ce dernier point semble mineur.

– Je le mentionne parce que là où en français « ça rend sourd », en anglais « ça rend aveugle ». Autrement dit, quiconque se tripote en passant les frontières (enfin pas précisément au moment de franchir la frontière, ça risque de passer moyen avec les douaniers) risque fort de finir sourd et aveugle.

– Mais c’est n’importe quoi…

– Je ne te le fais pas dire. Et évidemment, Kellogg cible particulièrement les enfants, pour les empêcher de prendre cette désastreuse habitude qui ne manquera pas de les détruire. Attention, c’est barbare. Déjà, il convient de surveiller continuellement les bambins pour s’assurer qu’ils ne se laissent pas aller. Si malheureusement ils s’adonnent au vice, on commence par leur bander les mains.

– Contre la masturbation, bander bien fort !

– Si ça ne suffit pas, on peut installer des formes de cages ou grillages qui empêchent de se toucher.

– Tu déconnes ?

– Oh non. Mais ce n’est pas tout. Kellogg propose d’utiliser l’électrothérapie, autrement des chocs électriques pour empêcher les enfants de se tripoter.

– C’est littéralement de la torture là.

– Et enfin, il préconise pour les garçons la circoncision, l’idée étant que ça leur fasse mal si jamais ils recommencent. Pour les filles, afin d’obtenir le même résultat, Kellogg encourage sérieusement l’application d’acide carbolique sur le clitoris.

– P…

– Ouais. Et en fait, la croisade anti-paluchage de Kellogg constitue l’un des moteurs constants de son action. Tu te souviens de toutes ses inventions alimentaires ?

– Oui, ça va, on vient d’en parler.

– Et bien l’un des objectifs de Kellogg a toujours été que ses produits soient fades.

– Mais enfin pourquoi ? Il voulait pas qu’ils se vendent ?

– Si, bien sûr, mais pour leurs vertus médicales. Dont la fadeur faisait partie. Parce que le goût est un stimulant, et que la stimulation conduite à l’excitation, et donc au sexe. Quand tu manges quelque chose qui a un goût marqué, développé, en bout de chaîne ça finit la main dans le slip. Donc les pétales de céréales, non seulement c’est bon pour la santé, mais en plus ça ne vous donne pas des envies de galipettes.

Alors que quelqu’un, quelque part, est émoustillé par cette image. Cette personne est chaudement invitée à ne pas nous contacter.

– Révolutionnez le petit déjeuner, révolutionnez la libido.

– Y’a de ça. Surtout que si on veut être un peu paranos, Kellogg n’est pas le premier à avoir cette idée. Il est inspiré par l’inventeur d’un biscuit, délibérément fade afin de calmer les ardeurs de ses consommateurs, et qui est lui-aussi devenu un nom de marque et de produit : le révérend Sylvester Graham.

– C’est un complot.

– Ca y ressemble non ? Bref, John Kellogg dirige son sanitarium jusqu’à la fin de ses jours, soit en 1943. Il aura donc vécu 91 ans, et je me refuserai obstinément à faire le lien avec ses pratiques d’abstinence. Pour la fine bouche, je précise qu’il a fondé l’Académie Américaine Missionnaire de Médecine (Americain Medical Missionary College), qui fusionnera avec l’Université de l’Illinois.

– Uh uh, missionnaire.

– Voilà, c’est ça.


[1] Pour contrebalancer la déferlante d’idées rétrogrades et arriérées qui s’annonce, ainsi que par souci d’éducation sanitaire, on rappellera que de plus en plus d’études médicales établissent au contraire un lien entre des éjaculations régulières et la prévention du cancer de la prostate, allant jusqu’à recommander 21 émissions par mois : https://www.topsante.com/medecine/cancers/cancer-de-la-prostate/l-ejaculation-reduirait-le-risque-de-cancer-de-la-prostate-610902


[2] Une pensée pour David Carradine.

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