Pape au féminin

– Dis-moi Sam, est-ce que tu suis de près les élections papales ?

– C’est un contrepet ?

– Quoi ? Enfin mais non. Je te parle de l’élection de Rome.

– Ah ben là, y en a un.

– Tu me fatigues et tu ne me réponds pas, surtout.

– Écoute non, j’avoue que je suis rarement ce genre de choses en direct. Je ne déteste pas me tenir au courant du résultat, si tu veux, mais ça s’arrête là.

– Tu as tout de même dû entendre parler du soupesage de glaouis du Saint Père. 

– Comment ça le soupesa… Ah oui, attends, ça me dit quelque chose ! Un truc en latin ?

– Exactement. « Habemus papam, et duas habet et bene pendentes », pour « nous avons un pape, il en a deux et elles sont bien pendantes ».  La formule, prononcée depuis le balcon du Vatican, serait censée traduire le fait qu’on vérifie, euh, tactilement, que le nouvel évêque de Rome est bien doté de deux testicules.

Alors qu’il existe d’autres techniques intéressantes.

– J’ai toujours adoré cette histoire.

– L’idée que le premier geste qu’on réserve à l’un des chefs religieux les plus en vue de la planète consiste à s’assurer qu’il a bien les patates au fond du filet a quelque chose de plaisant, mais c’est hélas complètement faux. On s’arrête à Habemus papam.

– Briseur de rêves.

– Cela dit, ce qui est toujours amusant avec une rumeur, c’est de comprendre d’où elle vient.

– Aucune idée., sur ce coup.

– En vérifiant que le pape est un homme, on s’assure qu’il ne s’agit pas d’une femme.

– Merci, La Palisse. Je m’en serais un brin douté vu que chacun sait que le conclave n’est pas particulièrement au point, question parité.

– Ce qui n’a pas empêché une rumeur tenace de persister depuis des siècles : celle qu’une femme se serait en quelque sorte glissée dans la salle pour être élue pape au milieu du Moyen Age. 

– Une femme pape ?

– Une papesse, oui : Jeanne.

– J’aimerais assez comprendre comment on a pu avaler cette histoire.

– A quelques variantes près, l’histoire est toujours sensiblement la même. Au 9e siècle, une jeune Allemande de Mayence, Jeanne, donc, se serait habillée en homme pour pouvoir suivre un jeune amant destiné à devenir moine. De fil en aiguille, la jeune fille se serait elle-même retrouvée dans un monastère anglais, dissimulée sous une austère robe monacale et sous le nom de Johannes Anglicus, Jean l’Anglais. Son intelligence et sa culture auraient alors fait le reste : dans la légende, Jeanne, se retrouve étudiante dans une université anglaise de théologie, puis partout en Europe, formée auprès des meilleurs maîtres.  À force de savoir et d’érudition, sa réputation la conduit à Rome où elle devient secrétaire d’un cardinal, puis du pape lui-même.

Habemus une belle histoire.

– Voilà. Et la légende joue sur le fait que l’histoire de la papauté a été parfois mouvementée, au moins jusqu’en 1059. À cette date, Nicolas II a sifflé la fin de la récré dans la bulle In Nomine Domini, en restreignant la liste des candidats potentiels aux seuls cardinaux.

– On faisait comment, avant ?

– C’était la chienlit. Le pape pouvait être à peu près n’importe quel pinpin, y compris un soldat ou un enfant qu’on plaçait là au gré des rapports de force et d’enjeux politiques assez distants des préoccupations divines. Et comme avant le 11e siècle, les papes sont parfois désignés à la zob, tout se met en place pour rendre plausible l’impensable : voir une femme s’installe sur le siège de Pierre. Et voilà comment on se retrouve à affirmer que Jeanne, toujours déguisée en homme, aurait été élue en juillet 877 sous les acclamations de la foule avant de régner deux années pleines sous le nom de Jean VIII.

– Avant de se faire pincer, non ?

– Oui, l’histoire ne s’arrête évidemment pas là. D’après la légende, Jeanne se serait trahie en… accouchant au beau milieu d’une procession, entre Saint-Pierre du Vatican et Saint-Jean de Latran.

– Forcément, ça donne un indice aux gens.

C’est pourtant pas la première fois que le christianisme se retrouve à gérer une histoire de maternité cheloue.

– Voilà. L’histoire a plusieurs fins, toutes hautement morales bien sûr.  Les chroniqueurs donnent tout ce qu’ils ont. Selon les cas, Jeanne est lapidée par la foule, traînée par un cheval et enterrée à l’endroit même où elle rend l’âme, meurt en couche ou finit ses jours sous haute surveillance au fin fond d’un couvent.  Autant de fins édifiantes et complètement fausses, comme toute l’histoire d’ailleurs.

– Et on sait qui a lancé l’histoire ?

– On a en tout cas trouvé une première allusion chez un dominicain français du 13e siècle, Jean de Mailly. Il fait une brève mention de l’histoire en commençant d’ailleurs par préciser qu’elle lui semble douteuse : il commence son texte avec le mot require, à vérifier.

– Au 13e siècle ? Quatre siècles après la date à laquelle Jeanne est censée s’être retrouvée pape ?  

– Chacun son rythme, lapin, on n’a pas encore le haut débit dans tous les monastères. Reste que l’histoire est rapidement reprise par d’autres chroniqueurs comme Etienne de Bourbon ou Martin Polonus, dans son Chronicon Pontificum, une histoire des pontifes qui compte parmi les grands succès de librairie de l’époque. La papesse y est dûment mentionnée entre les pontificats de Léon IV et de Benoît III. Et comme le texte est recopié dans tous les monastères médiévaux, le Chronicon fait passer la légende dans la culture ecclésiastique et de là, populaire. Boccace la cite dans son livre « Des Dames de renom », Pétrarque et Jacques de Voragine ensuite, les théologiens en débattent, le peuple s’en amuse… En trois siècles, on compte en tout plus d’une centaine de versions de l’histoire. La papesse Jeanne, c’est un peu comme Guillaume Tell : un personnage aussi légendaire que fictif.

– Attends, Guillaume Tell n’a pas existé ?

– Nope. Mais je te raconterai ça une autre fois, on reste concentré, si tu veux bien.

– Pardon.

– L’histoire de la papesse s’installe pour tout le Moyen Age, en tout. Pendant des siècles, personne ne contexte plus l’existence de cette femme devenue Pape. Jeanne devient une sorte de figure obligée qu’on voit apparaître jusque sur les lames des jeux de tarot, elle figure même toujours sur une des cartes du tarot de Marseille. Une sorte de marronnier, d’anecdote populaire.

“Allez l’OM”.

– Un souverain poncif, quoi.

– …

– …

–  BREF la Réforme protestante lui donne un coup de jeune au 16e siècle en ressortant la carte de la papesse dans un but politique. Les calvinistes et les luthériens se font une joie de se servir de la vieille histoire pour discréditer la papauté à coups de pamphlets. Une femme pape ? Mon dieu mais rien ne va plus, c’est le renversement de l’ordre naturel, une preuve des manœuvres du Diable. Et si le Vatican peut se faire avoir par une femme, cet instrument de Satan, cette fille d’Eve, comment peut-il parler au nom de Dieu ?

– On se le demande.

– Les anglicans feront très fort, avec la publication en 1687 d’une biographie augmentée, très précise et hautement fantaisiste de la Papesse : « L’Histoire de la papesse Jeanne et des putains de Rome ». Ceci dit, ce genre d’attaques a le mérite de secouer les puces à tout le monde :  au 16e et au 17e siècle, les meilleurs juristes et les meilleurs théologiens catholiques s’y collent pour enfin établir et prouver qu’aucune papesse n’a jamais fichu les pieds au Vatican. Avec quelques éléments solides : le coup de la jeune Jeanne qui passe par l’université d’Oxford avant de finir au Vatican, par exemple, c’est du bullshit de première grandeur.

– Pourquoi ?

– Parce qu’elle est censée avoir régné à la fin du 9e siècle, deux bons siècles avant l’apparition des premières facultés d’Oxford. Et puis il y a d’autres trucs gênants : son pontificat est censé durer deux ans, entre celui de Léon IV et de Benoît III. Or, le siège de Saint Pierre n’est resté vide que quelques semaines entre les deux.

– Bon mais il n’y a pas une racine, quelque chose d’un peu solide, à l’origine de la légende ?

– Pour ce qu’on en sait, non. L’immense majorité des historiens n’accordent plus le moindre crédit à cette histoire depuis lurette, même les zozos habituels sont toujours fidèles au poste pour envoyer du rêve et prétendre que Jeanne a réellement existé. L’origine la plus probable de la légende serait liée au pape Jean XII, qui a passé l’arme à gauche en 964. Or, il était réputé pour être un cavaleur de première, plus passionné par le cul que par la théologie.

– Et comme on le comprend.

– Mécréant. Toujours est-il qu’à sa mort, on va jusqu’à prétendre qu’il a été démoli par un mari jaloux… Et parmi les rumeurs colportées à son sujet, une était particulièrement tenace : ses ennemis prétendaient qu’il était dominé par sa maîtresse principale, une certaine Jeanne… De là à en faire le portrait d’un homme faible, couard, efféminé, et à le traiter par dérision de papesse, il n’y a qu’un pas.

– Et aujourd’hui ?

– On trouve encore des allusions à la papesse dans la pop culture, y compris dans des jeux vidéo comme Persona 5.

– Ah très bien.

– Et sur la table du petit déjeuner. 

– Pardon ?

– Tu trouves facilement des pots de Couilles du pape dans le commerce, figure-toi, ce qui a le don de faire marrer les enfants de huit ans d’une part, et moi-même d’autre part. Une référence certes indirecte à la légende de Jeanne, mais une référence tout de même.

“Mijotées au sucre de canne”

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La papesse Jeanne, Formes et fonctions d’une légende au Moyen Age, Alain Boureau, 1984

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