Les petits métiers oubliés : aujourd’hui, les profanateurs de sépulture


– Sam, tu sais à quel point je tiens à la qualité de ton sommeil.

– Ah bon ?

– Mais oui. Je tiens à ce qu’il soit épouvantable et peuplé de cauchemars.

– Ah ben merci, vraiment.

– Vu les horreurs sans nom que tu racontes ici même, tu peux voir ça comme une vengeance légitime.

– Oui enfin ce n’est pas moi qui en fait des tartines sur des nonnes en putréfaction.

– C’est plus facile pour en faire des tartines, justement. Mais ceci dit, on va rester sur ce thème, je sais que tu aimes bien : on va parler de profanateurs de sépultures.

– Ah. Un billet sur les jeux de rôle, les nécromanciens, Lovecraft et les jets de dés chelous.

Oui mais c’est Shakespeare qui a commencé, m’dame.

– Pas du tout, je vais te parler de l’Angleterre à l’époque moderne, disons du 17e au 18e siècle.

– C’est vaste.

– D’autant plus que le progrès fait rage dans tous les domaines et plus particulièrement en médecine. On sort enfin des manuels médicaux antiques vaguement remis au goût du jour à la Renaissance pour progresser à toute allure. Mais pour ça, il faut comprendre comment marche le corps humain. Et pour ça, il faut l’ouvrir.

– Disséquer des gens morts, quoi.

– C’est mieux quand ils sont morts, oui. D’abord, ils gigotent moins et surtout, ils cassent moins les oreilles des anatomistes en hurlant.

– Bon, la bonne nouvelle c’est que ça n’est pas ce qui manque, les cadavres.

– Alors justement, si. Les anatomistes manquent de dépouilles bien fraîches pour s’entraîner parce que personne n’est tellement chaud pour se laisser tripatouiller le bide post mortem. Ni la population, ni les autorités religieuses ni la monarchie n’y sont favorables.

– « Des dépouilles bien fraîches ».

– Oui ?

– Je sens venir un contrepet abominable.

– C’est mal me connaître. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas si simple de se procurer des corps. Il n’y a pas de panneaux « Dépouilles à classer » à chaque coin de rue.

– JEAN-CHRISTOPHE.

– Pardon. Bref : jusqu’en 1752, la seule solution pour les toubibs consiste à faire avec les moyens du bord en se battant pour le moindre bout de cadavre.

– Il se passe quoi, en 1752 ?

– On étend le périmètre d’une série de lois du 16e siècle qui admettaient quelques exceptions : plusieurs souverains avaient autorisé les barbiers chirurgiens à s’entraîner sur quelques corps de condamnés à mort, mais il y avait des quotas. Le Murder Act de 1752 laisse aux tribunaux la possibilité de remplacer par une dissection l’exposition publique du cadavre, un truc sympathique qui consistait à laisser bien en vue le corps des pendus pour édifier les masses.

– Charmant.

– Manifestement plus que la dissection, que le public voyait plutôt comme une horreur inutile. On a aussi pas mal de lettres de recours de condamnés qui supplient qu’on les laisse sécher en pleine rue après leur exécution plutôt que de finir sur une table de dissection. M’enfin même si la justice de Sa Majesté ne fait pas dans la dentelle, on ne peut pas pendre tout le monde ça ne fait pas lourd et les académies de médecine qui se multiplient à la fin du 17e font face à une énorme pénurie.

– Et du coup…

– Et du coup, c’est un joli cas d’économie élémentaire : puisqu’il y a une demande, une offre va se mettre en place.

– Une offre de cadavres.

– Oui.

– MAIS ENFIN.

–  Et oui. Des anatomistes qui creusent dans les cimetières en douce pour récupérer un cadavre, ça s’est plus ou moins toujours fait – on a de solides raisons de penser que Léonard de Vinci n’a pas sorti de nulle part ses jolis croquis anatomiques, si tu vois ce que je veux dire. Mais à partir des années 1720, en Angleterre, on passe au stade industriel.

– C’est à dire… ?

– C’est-à-dire que déterrer des corps fraîchement inhumés pour les négocier en douce avec le collège d’anatomie du coin devient un véritable petit business, d’autant que les professeurs et les étudiants des écoles d’anatomie ne sont pas les seules que ça intéresse. Les clients vont des chirurgiens aux simples curieux aux goûts disons, particuliers, en passant par les artistes.

– Mais.

– Dis donc, chaton, tu crois qu’ils font comment, les peintres ? Au moment de peindre le Radeau de la Méduse, Géricault se baladait régulièrement dans Paris avec des morceaux de corps humains récupérés en douce à l’hôpital Beaujon.

– Je vais dégobiller.

– À ta place, j’en garderais un peu pour plus tard. Bref : le trafic de cadavres devient une activité parfaitement rentable pour les « ressurectionnists » et les « body snatchers », comme on les appelle. Tu as tous les prix, pour toutes les bourses, depuis l’entrée de gamme jusqu’au service premium.

– … Je ne veux pas savoir…

– Tu sais bien que si et comme on a la chance d’avoir pas mal d’archives de procès, tu vas savoir. Tiens, en 1795, à Lambeth, un groupe de quinze body snatchers a donné ses tarifs à la Cour : deux guinées et une couronne par corp, disons 3 000 euros d’aujourd’hui pour quoi, six heures d’efforts à peu près.

– En travail de nuit, quand même.

Sans compter certains accidents professionnels regrettables quand on creuse dans la mauvaise tombe.

– Voilà, j’aime cet esprit, tu vois que ça se passe très bien. En 1828 le chirurgien Astley Cooper donnait un tarif moyen par corps de huit guinées mais explique que ça pouvait varier sur une échelle de 1 à 20.  

– Oui alors si tu veux, les estimations en guinées…

– Un ouvrier du textile se faisait une guinée par semaine. Un body snatcher pouvait se faire 8 fois ça en une nuit, et parfois bien plus. Tout ça pour un investissement modeste : une pelle, une lanterne, une brouette et en avant. Rien qu’à Londres, on estime que 200 personnes exerçaient autour de 1830 cette belle profession de « resurrectionist ».

– Et c’était quoi, les critères de coût ?

– Tu vas adorer. Le principal critère, c’était la fraîcheur, mais tout compte. Le sexe, l’âge, l’état du marché et de la concurrence… Un homme, c’était plus cher, par exemple, parce que leur musculature est plus développée que sur un corps de femme, donc plus facile à disséquer et à étudier. Les ventes explosent l’hiver, quand le gel conserve bien les corps. Moins l’été, quand le thermomètre a tendance à accélérer la date limite de consommation.

– Mais on a sorti de terre COMBIEN de gens nom de Dieu ?


– C’est dur à évaluer comme tous les trafics clandestins, mais beaucoup. Probablement plusieurs milliers par an pendant plusieurs décennies.

– Et on risquait quoi si on se faisait choper à la sortie du cimetière avec le corps de son vieux pépé dans une brouette ?

– Pas grand-chose.

– COMMENT CA PAS GRAND-CHOSE.

– Ben non, en tout cas pas de la part de la justice. Non seulement les corps en eux-mêmes n’étaient la propriété de personne mais comme par définition ils terminaient éparpillés sur les tables de dissection, avant de prouver quoi que ce soit… Du coup, les poursuites se basaient sur la profanation de sépulture, pas sur le vol de la dépouille. Les rares fois où ils se faisaient choper, les body snatchers se ramassaient quelques coups de fouet ou une condamnation pour pour outrage aux bonnes mœurs mais concrètement, la police avait tendance à fermer les yeux.

– Attends, il n’y a pas une histoire de deux types pendus en Ecosse ?

– Si, Burke et Hare. Seul William Burke a été pendu, d’ailleurs mais pas pour avoir déterré des gens.

– Pour quoi, alors ?

– Pour meurtres. Comme Burke et Hare avaient la flemme de déterrer des corps, ils avaient trouvé une solution simple pour améliorer la chaîne d’approvisionnement en étouffant les clients de leur propre auberge. 

– Pas bête, tu me diras. Et les autres, ils faisaient comment ?

Comme ça.

– Ils surveillaient les enterrements, glissaient une pièce au fossoyeur ou au sacristain, passaient des petits deals avec les officiers d’état-civil ou les infirmiers des hôpitaux, histoire d’être tenus au courant. Ensuite, ben il suffit de rentrer la nuit dans le cimetière avec quelques outils en évitant de préférence les nuits de pleine lune, de ne pas faire trop bruit et de prévoir un grand sac. Il ne leur fallait pas trente minutes pour atteindre le cercueil, en général. Ensuite plus qu’à prier pour ne pas se faire gauler.

– Tu m’as dit que les autorités avaient tendance à s’en cogner complétement.

– Les autorités, plutôt, oui. Les proches des chers disparus, moins. On a une tripotée de sources qui décrivent ce qui se passaient quand les body snatchers tombaient sur des visiteurs et ça pouvait vite virer au lynchage. L’autre cas de figure classique, c’est le moment où deux groupes de profanateurs se retrouvent face à face.

– Ah. Un conflit commercial.

– Voilà. Parfois, ça se met à se bagarrer jusque dans les hôpitaux. Le London Borough Gang, qui se faisait son beurre à Londres au début du 18e siècle, a carrément débarqué en 1816 dans les salles d’autopsie de la Saint Thomas Hospital School pour mettre des tartes aux toubibs, histoire de bien leur faire comprendre qu’ils se considéraient comme leurs fidèles fournisseurs, à titre exclusif. Ils ont même saccagé les cadavres vendus par leurs concurrents…

– Quelle horreur.

– Oui, mais avec des détails marrants. 

– Du genre ?

– Le côté commercial du truc. Au business des body snatchers a répondu un autre business : celui de la sécurisation des corps.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire qu’on s’est mis à imaginer et à commercialiser des tas de trucs et de bidules pour compliquer la vie des resurrectionnists. Des cages à cercueil, par exemple, des espèces d’arceaux métalliques qui protégeaient la bière.

“Oui mais alors mon pot de fleurs, là, j’en fais quoi ?”

– C’est important de bien protéger sa bière.

– Merci Sam. Il y avait toute une gamme de solutions, du cadenas au cercueil triple épaisseur en passant par les caveaux sécurisés, avec des dalles de pierre épaisse en guise de coffrage. On avait aussi des solutions pour attacher le corps fermement dans sa boîte, histoire de compliquer l’extraction. Non, c’était inventif, on ne peut pas dire.

– Et comment ça s’est terminé, cette petite aventure économique.

– C’est la loi qui a foutu le merdier dans cette belle profession. En 1832, le parlement britannique a adopté l’Anatomy Act qui autorisait les médecins à utiliser tous les corps des pauvres non réclamés par des proches. Vu l’état de misère de la population, ça faisait beaucoup de monde à disséquer.

– Ils ont tué le marché…

– Exactement. Le prix de la livre de chair, comme aurait dit ce bon vieux Shylock, a drastiquement baissé, ce qui a tué la profession en quelques mois…

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