La fronde, le .44 Magnum de l’Antiquité


– Sam, si je te parle de fronde, tu penses à quoi ?

–  Ah non pitié ça va être chiant.

– Qu… Mais enfin pourquoi ?

– Ben les malheurs du petit Louis XIV qui se ramasse une rébellion des nobles parce que Mazarin leur brisait les roupettes, si tu veux, j’ai des relents de cours de collège interminables qui me remontent, là.

– Calme-toi, Jolly Jumper. Je ne te parle pas de cette Fronde-là. Je te parle d’une des armes de jets les plus anciennes de l’histoire. Pour te donner une idée, la plus vieille qu’on connaît est péruvienne et date de 4 500 ans, mais on en a des traces établies dès le Néolithique et il est hautement probable qu’elle soit plus ancienne.

– C’est-à-dire ?

– Autour de 12 000 ans avant JC, à la fin du Paléolithique supérieur. On a retrouvé des balles de frondes dans une grotte de l’Yonne, peuplée autour de cette date. Et dès qu’on passe dans le monde gaulois ou gréco-romain, on trouve des balles de plomb de partout. En tout cas, si ça n’est pas la plus ancienne des armes de jet, il y a en revanche de bonnes chances que ce soit celle qu’on a utilisé le plus longtemps.

– Ben ça fait quand même un moment qu’on n’en voit plus trop sur les champs de bataille.

– Oui et non. Tu ne trouves plus de frondeurs dans les armées régulière, évidemment, mais il y a encore des combattants qui l’utilisent, comme à Gaza. Et même dans les armées occidentales, ça n’est pas si vieux : les Poilus de 14 s’en servaient encore pour envoyer des grenades dans les tranchées d’en face. T’en as un joli exemple dans Capitaine Conan. Même en 40, on a encore employé des frondes : en Finlande, c’est grâce à elle que les soldats du coin balançaient des cocktails Molotov sur les chars russes pendant la Guerre d’Hiver.

“N’hésitez pas à contacter le service client si le produit livré est défectueux ou ne correspond pas à vos attentes”

– Bon, d’accord mais tu m’accorderas que ça n’est pas non plus l’arme qui fait le plus rêver, quoi, ce n’est pas franchement épiqu…

– A part ça, tiens. Un des moments les plus héroïques dans la culture universelle du bottage de cul est directement lié à une histoire de fronde.

– M’parle pas.

– Oh si, parce que tout le monde a entendu parler de David et de Goliath. En plus, l’anecdote devrait te plaire : elle se trouve au chapitre 17 du Livre de Samuel. Et elle raconte un duel qui est censé s’être déroulé au 10e siècle avant l’arrivée du Messie. D’un côté, l’armée de Saül, premier roi d’Israël ; de l’autre celle des Philistins qui compte dans ses rangs une belle bande de bœufs dont la plus belle bête est Goliath de Gath.

– Belle comment ?

– Six coudées et un empan, Sam.

– Ah oui, je vois tout de suite très bien. Tu peux passer au système métrique, si ça ne t’embête pas trop ?

– Si tu veux : ça correspond à 2 mètres 90 de muscles. Quarante jours durant, le monsieur se pointe chaque matin entre les deux armées pour défier les troupes de Saül, le côté allez les mecs, qui est chaud pour venir s’en prendre une, histoire que j’en fasse un tout petit tas sanguinolent ?

– C’est grand, 2 mètres 90.

– C’est Hulk. Mais vraiment : dans la version Avengers, il fait trois mètres.

– Donc Goliath, c’est Hulk en moins vert.

– Voilà. Du coup, personne ne se précipite, à commencer par Saül. Ceci dit, le roi a du pot parce qu’il compte dans ses rangs un tout jeune berger, David, qui est armé en tout et pour tout d’une fronde. Il s’avance et ça ne dure pas bien longtemps, il défonce le crâne de Goliath d’un coup d’un seul, avant de le décapiter.

– Histoire d’être bien sûr.

“Non mais oubliez le paracétamol, il en aura pas besoin, finalement.”

– Voilà. Accessoirement, le coup de la fronde n’est pas une spécialité biblique. Tu retrouves exactement le même épisode dans la mythologie celtique : Lug, le dieu le plus velu du panthéon celte, défonce son pépé Balor avec une fronde pendant la grande bataille de Mag Tuired.

– Je continue de penser que le marteau de Thor a plus de classe. Bon, OK pour la version divine, mais qui utilise une fronde, en vrai ?

– Tu peux croire la Bible sur ce coup : David est berger et ce sont effectivement les gardiens de troupeaux qui ont été les premiers utilisateurs de frondes.  

– Il y a quand même plus pratique pour buter un agneau avant Pâques.

– Ça leur sert à éloigner les prédateurs, patate.  Le fauve qui s’en prend une dans le museau, il a tendance à éviter le secteur un petit moment, tu vois ?

– Et pourquoi la fronde ? Pourquoi pas un arc ?

– Parce que c’est l’arme de jet la moins coûteuse du monde. Tu as besoin en tout et pour tout d’une petite poche de cuir et de deux lanières de laine ou de lin. Tu fais vrombir ça à bout de bras et tu n’as plus qu’à lâcher une des deux extrémités pour que le projectile parte à dame. Et le plus beau, il n’y a littéralement qu’à se baisser pour ramasser un caillou, même si tu peux te procurer des balles d’argile ou de plomb. Ce qui est marrant, d’ailleurs, c’est que certaines portent des inscriptions du genre « prends ça dans ta gueule ».

– Sérieusement ?

– Sérieusement. En Grèce, tu trouves des mots comme dexai, prends-ça, ou mon préféré, papai, qui veut dire quelque chose comme ouille.

– Dexai !
– Papai !

– Et ça part loin ?

– Tout dépend de la fronde, de la balle, de ton entraînement… Mais oui, pas mal, merci : dans les années 70, des archéologues ont calculé qu’on pouvait facilement atteindre les 200 mètres, 240 ou 250 pour les plus costauds. Et ils ne s’étaient jamais entraînés… En 1981, un golfeur s’est amusé à tenter un record : il a pété la barre en balançant un galet à 430 mètres.

– Ah oui, c’est pas mal.

– C’est évidemment une trajectoire courbe et pas un tir tendu, mais c’est mieux que la plupart des arcs antiques, oui. D’ailleurs, la plupart des récits de bataille antiques montrent que les frondeurs étaient placés derrière les archers. Et Xénophon raconte que quand il est revenu du fin fond de la Perse avec les Dix-Mille, les troupes grecques n’arrêtaient pas de se faire harceler par les frondeurs ennemis, sans que ses propres archers n’arrivent à les atteindre.

– Attends, tu me parles depuis tout à l’heure de simples bergers. Ils sont devenus troufions à quel moment, tes frondeurs ?

– Le 7 janvier 952 avant Jésus-Christ, autour de 13 heures.

– Tu te fous de moi ?

– Oui. Impossible de répondre à ta question, mais un truc est certain : des gens capables de balancer des trucs qui blessent ou tuent ce qui se trouve au bout de la trajectoire, ça n’a pas tardé à intéresser du monde, à mon avis. En ce qui nous concerne, tu trouves des contingents de frondeurs dans toutes les armées du monde méditerranéens, souvent comme auxiliaires ou comme mercenaires. Ils sont rares, donc chers à employer, et certaines zones s’en font même une spécialité, souvent les plus montagneuses. Les frondeurs des Baléares, de Rhodes et de Crète sont les plus réputés.

– Attends, le coup de Goliath c’est une chose, mais on connaît le côté parfois marseillais des Saintes Écritures. Ça peut vraiment tuer des soldats à peu près équipés correctement, leurs billes de plombs de 3 grammes, là ?

– Oh que oui. Imagine l’effet d’une bille ou d’un galet qui arrive sur ta rotule ou sur ton crâne de 50 ou 60 mètres de haut. On a pas mal de sources romaines qui en parlent, comme Celse, un médecin romain du 2e siècle qui décrit des blessures d’autant plus graves qu’on voit mal ce qu’elles provoquent. Comme le plomb ne rentre pas dans la chair, ça provoque des hémorragies internes et des factures que les médecins ne savent pas comment soigner vu que l’imagerie médicale romaine, ça n’est pas encore ça.

– Enfin ça n’est pas non plus un tir de 9 mm en pleine poire, quoi.

–  Ah non, c’est pire. Si les soldats israéliens portent des protections dès qu’ils arrivent à 200 mètres des frondeurs, ça n’est pas pour faire joli… D’après Jörg Sprave, un spécialiste allemand de la fronde, une bille de plomb qui t’arrive à 200 km/h dans la courge a grosso modo accumulé l’énergie cinétique d’une balle de calibre .44.

“On vient d’avoir Harry et il dit que c’est non, pour cette histoire de fronde à la place de son flingue”.

– Enfin de toute façon vu la précision du truc à cette distance, faut quand même avoir pas de chance pour s’en prendre une.

– Là encore, tu te fourres le doigt dans l’œil jusqu’au métacarpe. Tite-Live raconte que les tireurs des Baléares s’entraînaient dès la petite enfance à viser des cercles de plus en plus petits, de plus en plus loin, au point d’être capable de viser des parties très précises du corps à plusieurs dizaines de mètres de distance. L’écrivain romain Végèce raconte qu’un frondeur des armées de Justinien, un fundatores a un jour démoli la rotule d’un archer ennemi qui commençait à le gonfler. César raconte dans la Guerre des Gaules qu’un de ses légats a eu la mâchoire arrachée par une balle de fronde envoyée par un Gaulois. Et puis on a mieux.

– Quoi donc ?

– La science, mon pote. En 1964, un chercheur néerlandais, A. V. M Hubrecht, a publié une étude où il estime qu’un frondeur des Baléares était capable de toucher un objet d’un mètre de large placé à 200 mètres de lui. Alors à 100 ou 150 mètres, je ne te raconte pas le carnage. Et puis de toute façon, même si tu ne peux pas compter sur la précision, tu peux compter sur la quantité.

– C’est-à-dire ?

– Tu peux jouer aux snipers, avec une fronde, ou tu peux parier sur le nombre. Deux chercheurs anglais, John Reid et Andrew Nicholson, ont fouillé en 2016 un ancien fortin sur le site de Burnswark, lieu d’une grosse tatouille entre Pictes et Romains en 140 avant J.-C. Ils ont trouvé plus de 400 balles  de frondes à l’emplacement du fortin où les Pictes s’étaient réfugiés.

– Autrement dit, ils se sont faits salement pilonner…

– D’après John Reid, vu la quantité de balles retrouvées, ils y sont même tous restés. Et ça a dû être horrible.

– Plus que de juste mourir, tu veux dire ?

– Une bonne partie des balles retrouvées sont trouées. Devine pourquoi ?

– Aucune idée.

– Pour produire un sifflement en retombant. Non seulement tu te fais hacher menu par des fundatores bien planqués à cent mètres de ton abri en mousse, mais ça te tombe dessus avec des cris que les deux chercheurs écossais comparent à celui d’une bande de banshees malades.

– Et ça fait quel bruit, une banshee malade ?

– Celui d’une balle de fronde trouée.

__________

Ce billet doit beaucoup à l’excellent article d’Éric Tréguier dans le numéro de décembre 2018 de Science & Vie – Guerres & Histoire.

1 commentaire sur “La fronde, le .44 Magnum de l’Antiquité

  1. “des factures que les médecins ne savent pas comment soigner vu que l’imagerie médicale romaine, ça n’est pas encore ça.” Je les comprends. J’ai aussi du mal avec la paperasse… 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *