Flying colours

– Ouin, j’ai encore perdu.

– Si tu veux mon avis, tu n’as pas suffisamment prêté attention au moral de tes troupes.

– Le morale de mes…on a joué à Risk, je te rappelle.

– Ce n’est pas la question. Le moral. C’est essentiel. Je te rappelle qu’on a mené des opérations militaires audacieuses uniquement pour améliorer l’état d’esprit des troupes ou de la population.

– C’est vrai.

– Et si en plus tu peux troller un peu tes ennemis par la même occasion, le tout sans faire une seule victime, alors là c’est magnifique.

– Sans doute. Tu as quelque chose en tête ?

– Mais oui. C’était précisément l’objet de l’opération Squabble, ou Embrouille.

– Uh, et avec qui s’agissait-il de s’embrouiller ?

– Les Allemands.

– Deuxième Guerre Mondiale ?

– Tout juste.

– Au vu du nom, je soupçonne une opération britannique.

– Tu es en grande forme.

– Allez, envoie, c’est quoi ton embrouille ?

– Une jolie combo : soutenir le moral des Français, ce qui était bien aimable de leur part, et adresser un joli pied-de-nez[1] aux Allemands. Nous sommes au printemps 1942.

– Une période pendant laquelle il était effectivement salutaire de faire quelque chose dans ces deux domaines.

– Non content d’occuper une bonne partie de la France, les Nazis s’amusent à défiler tous les jours sur les Champs-Elysées autour de midi, histoire de bien enfoncer le clou.

Un spectacle difficilement supportable.

– Heureusement que cette habitude d’aller sur les Champs-Elysées pour faire passer un message a totalement disparu depuis.

– Je ne te le fais pas dire. Cette information parvient aux oreilles d’un gros ponte de la Royal Air Force, l’air marshal (maréchal de l’air, comme quoi tous les maréchaux de l’époque n’étaient pas des sales types) Philip Joubert de la Ferté.

– Il serait pas un peu de chez nous, lui ?

– Par son grand-père, en effet. Toujours est-il qu’il a bien envie d’aller un peu gâcher la parade quotidienne de l’occupant. Il en parle à un de ses pilotes, Alfred « Ken » Gatward.

– Pourquoi lui ?

– Parce qu’il a déjà mené plusieurs opérations d’attaque en journée et à basse altitude, et sans doute qu’il a l’attitude nécessaire. Parce que l’opération est un rien gonflée. L’idée est de profiter du défilé quotidien pour survoler les Champs-Elysées au ras des immeubles, puis de lâcher non pas un mais deux grands drapeaux tricolores (français) sur l’Arc de Triomphe et le bâtiment du ministère de la Marine sur la place de la Concorde. Qui était occupé par la Kriegsmarine.

– Ils avaient installé des bateaux place de la Concorde ?

– Mais non, benêt, ils avaient repris les bureaux.

– Je dois reconnaître que c’est un beau symbole.

– Un beau symbole qui implique de voler jusqu’à Paris, en pleine journée, et de faire un passage bas à une altitude où même les armes de poing représentent un réel danger.

– Ah oui, en effet.

– Mais Gatward et son navigateur, Gilbert Fern, sont partants.

“Ce serait pour faire un passage bas…”

Du coup, ils commencent à s’entraîner au lâcher de drapeau. C’est qu’il ne s’agit pas d’un petit fanion, mais d’une grande bannière lestée.

– Et c’est pas comme s’ils pouvaient revenir pour les finitions.

– Non. Après avoir un peu pratiqué, Gatward et Fern prennent donc les airs le 13 mai. Et…font demi-tour peu de temps après avoir atteint les côtes françaises.

– Mais enfin !

– Le temps est pourri. En fait il faut attendre un petit mois pour que les conditions soient optimales. Finalement, ils repartent le 12 juin, et arrivés au-dessus du territoire, ils confirment que le temps est propice.

– C’est parti !

– Direction Paris. L’avion (un Bristol 156 Beaufighter) atteint la capitale à une altitude de 10 mètres, et essuie quelques tirs de batterie, mais sans gravité. A 12h27, après avoir tourné autour de la Tour Eiffel, il se dirige vers l’Arc de Triomphe, et là…il se fait toucher.

– Merde ! La DCA ?

– Non. Il croise un vol d’oiseaux et un piaf endommage le moteur tribord.

Collabo !

Mais le Beaufighter tient le coup et remonte la plus belle avenue du monde. Malheureusement, deuxième tuile.

– Ah ça, ça vole en escadrille.

– Les renseignements sont foireux : la parade quotidienne n’a pas encore commencé.

– Dommage.

– Pas grave, nos aviateurs posent leur première « flamme tricolore » sur l’Arc de Triomphe, pour le plus grand ravissement des témoins. Puis ils descendent les Champs-Elysées, au niveau d’un deuxième étage haussmannien, direction la Concorde, et même chose sur le ministère de la Marine.

– Vive la France !

– Et pour finir, ils s’offrent un petit plaisir.

– Du genre.

– Ben tu connais les touristes. Veulent pas être repartir de Paris sans avoir tiré un coup.

– Mais enfin !

– Direction la rue Lauriston, dont je ne t’apprendrais qu’à l’époque c’était un gros dépôt de fumier.

– Plus précisément l’état-major de la Gestapo en France.

– Absolument. Gatward et Fern se soulagent donc sur le bâtiment en l’arrosant de quelques bastosses de 20 mm. Il paraît même qu’après s’être carapatés, les Allemands du secteur leur adressèrent des jurons en brandissant leurs poings vers le ciel, on aurait voulu l’écrire on n’aurait pas fait mieux.

– Et après ?

– Eh bien à 12h30, l’intrépide équipe remet le cap sur la Grande-Bretagne, et s’y pose comme une fleur moins d’une heure et demie plus tard. Gatward déloge le volatile indélicat de son moteur, et l’enterre cérémonieusement, tandis que les renseignements confirment que la parade du jour a été annulée.

– Tu m’étonnes.

– L’opération est donc un succès, qui vint à point nommé soutenir le moral des Parisiens. Gatward et Fern sont célébrés et décorés, et la presse salue l’exploit.

“Bisous.”

Et après la Libération, Alfred Gatward reçoit un magnum de champagne.

– Un seul ? Un chouïa mesquin.

– Je trouve aussi.


[1] Nous avons pensé à d’autres gestes, mais on a décidé de rester grand public.

5 commentaires sur “Flying colours

  1. Attention, sans doute par patriotisme, la Royal Air Force semble avoir été rebaptisée la Royal Air France (dans le paragraphe avec l’amiral au nom français, de là à lier la cause et l’effet, je ne vois qu’un pas aisément franchi).

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