Pigeon, ondes fossiles et micro-ondes

– Sam, si je te dis CMB, tu penses à quoi ?

– J’en pense qu’il serait temps de grandir, vraiment. Des blagues sur les biroutes à ton âge avancé, ça devient consternant [1]. Reprends-toi, bon dieu.

– Mais c’est ce précisément ce que je fais. Je suis sur le point de te parler de physique et d’astronomie.

– Toi ?

– Et de pigeons.

– Tous tes profs de physique ont fini morts d’épuisement ou dans le meilleur des cas internés dans le pavillon des agités de Sainte Anne et tu vas me parler d’astronomie ?

– Parfaitement, et plus précisément d’un rayonnement électromagnétique fossile, le fond diffus cosmologique, ou Cosmic Microwave Background en anglais : CMB, quoi.

– Bon d’là. Et c’est quoi ?

– Le bruit du Big Bang.

– Vraiment ?

– Non, mais c’est la métaphore la moins foireuse qu’on ait pu trouver. Le CMB, c’est ce qui a permis de confirmer l’idée du Big Bang, phénomène sans lequel ni toi ni moi ne pourrions faire des trucs intelligents comme regarder des vidéos de chats sur Internet puisqu’il est à l’origine de l’univers. C’est ce que Pratchett a résumé plutôt bien : « il n’y avait rien et ça a explosé ».

C’est un peu comme les photos de hamburgers : celui de la pub ne rappelle probablement 
que d’assez loin le truc qu’on vous sert.

– Ben oui, tout le monde sait ça.

– Tout le monde ne l’a pas toujours su. Dans les années 50 et 60, la vaisselle volait même sacrément bas dans le petit monde des spécialistes du cosmos. Tout le monde cherchait à savoir comment l’univers était né, à commencer par les tenants du Big Bang. L’idée voulait qu’après tout, si ça avait pété aussi fort, il devait être possible de découvrir des traces de l’onde de choc.

– Logique.

– Eh ben le CMB, c’est ça : un rayonnement électromagnétique « fossile » qu’on cherchait à repérer depuis la fin des années 40. Il démontre que l’univers a commencé par un gros boum y a 13,7 milliards d’années, ce qui ne rajeunira personne. Bref, pendant 20 ans, tout le monde s’excite pour monter des instruments toujours plus high tech le repérer. Et puis en 1964…

– Eh ben quoi en 1964 ?

– On l’a identifié par hasard.

– Pardon ?

– Eh oui. Quatre ans plus tôt, en 1960, la boîte de téléphonie Bell Labs avait construit une jolie antenne-cornet dans le New Jersey, pour être utilisée avec un vieux système satellite appelé Écho. Le machin devait servir à collecter et à amplifier des signaux radio pour les expédier sur de plus longues distances, mais le lancement d’un nouveau satellite a vite rendu Echo obsolète, et l’antenne avec. En tout cas pour ce que Bells voulait en faire.

– Et du coup ?

– Ben du coup, Bells n’avais plus aucun intérêt commercial dans l’histoire et la boîte a décidé de laisser des chercheurs faire joujou avec son matos. C’est là que deux chercheurs arrivent dans le paysage, Arno Penzias et Robert Wilson.

– Jamais entendu parler.

– Et pourtant, ils ont réussi une des plus jolies découvertes scientifiques du siècle, ce qui leur a valu un Nobel en 1978. Ce sont deux radioastronomes, salariés de Bell Labs, qui décident d’utiliser la fameuse antenne pour cartographier et analyser des signaux radio entre les galaxies.

Oui, on dirait que ça sort d’un Blake et Mortimer, nous sommes d’accord.

– Chacun ses hobbies, je ne juge pas.

– Oui, sauf que lorsqu’ils commencent à utiliser l’antenne, rien ne va. Dès qu’ils allument leur bousin, ils sont saturés d’un « bruit » persistant de micro-ondes.

– Oui ben tu dis juste au type qui fait réchauffer ses nouilles d’attendre deux minutes, quoi, je ne vois pas le prob…

– Un bruit produit PAR l’antenne, andouille. Au début, ils pensent qu’ils se font parasiter par d’autres ondes : des radiations de la voie lactée, des interférences venues de New York qui n’est pas bien loin, des sources radio extra-terrestres, des essais militai… Qu’est-ce que tu fais ?

– Je siffle le générique d’X-Files.

– Une source radio extra-terrestre n’a rien à voir avec des soucoupes volantes, cesse immédiatement tes âneries. Bref : ils cherchent à éliminer tout ce que qui peut produire ces saloperies de micro-ondes parasites qui niquent leurs travaux.

– Parce que ça leur brouille l’écoute ?

– Absolu… Sam.

– Pardon.

– Ensuite, ils se sont dits que ça venait du matériel. Du coup, ils ont jeté un œil dans l’antenne et ils y ont trouvé devine quoi…

– Ce suspense est insoutenable, tu sais, tu aurais dû faire du cinéma. Tu es une sorte de Hitchcock insoupçonné.

– Un gros tas de guano.

– Peut-être pas Hitchcock. Plutôt Benny Hill. Bon et c’est quoi le problème du guano ?

– Ils pensent avoir trouvé l’origine des perturbations. Comme ils servent la science et que c’est leur joie, voilà Penzias et Wilson qui sortent la serpillière, se retroussent les manches et nettoient tout ce bonheur. Et comme ils ne sont pas idiots, ils capturent aussi les pigeons, les flanquent dans des caisses et vont les relâcher à plusieurs kilomètres de là.

– Bonne idée.

– Sauf que les pigeons, c’est comme le matou du vieux Tompson : ça revient. Et le guano avec.

– Oh.

– Du coup et au nom du vieux principe scientifique qui veut qu’à un moment ça va bien, les deux astrophysiciens décident de passer à la vitesse supérieure.

– C’est-à-dire ?

– Le fusil de chasse.

– Hein ?

– Oui. Ils ont sorti les flingues et commis un certain nombre de pigeonnicides violents pour pouvoir récupérer leur antenne. Le gag, c’est que chacun a mis ça sur le dos de l’autre dans les années qui ont suivi.

– Et ça a fonctionné ?

– Ben pas du tout, le bruit parasite a continué. Et c’est là que ça a fait tilt. Si ça n’est pas les pigeons, qu’est-ce qu’il peut bien rester d’autre que le fonds cosmologique diffus, je te le demande ?

– Ah rien, nous sommes d’accord.

– Et voilà comment le 20 mai 1964, les deux hommes mettent en évidence la fameuse onde fossile, en grillant au passage tous les meilleurs astronomes de l’époque. Quatorze ans plus tard, ils reçoivent le Nobel tous les deux…

“Notre vengeance consistera à conchier l’ensemble de communauté scientifique. Non, c’est pas une métaphore”

[1] Pour les plus innocents d’entre vous, CMB est l’abréviation de Comme Ma Bite d’une part, un running gag typique du web d’autre part. Pour peu qu’un maladroit laisse échapper une phrase comme « c’est énorme ! », la réponse CMB ne tarde en général pas à suivre. Sam et moi déplorons bien évidemment toute cette vulgarité, oulala.

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