Jeanne d’Arc, flammes fatales (1/3)

– Sam, je sais que tu es un garçon qui ne recule jamais devant une bonne petite histoire médiévale.

– Jamais.

– Mais vois-tu, le problème de la période, c’est qu’on trouve difficilement plus bouffé aux mythes. On a un peu vite tendance à faire dans le fantastique dès qu’on parle de Moyen Age et le médiéval fantastique, c’est chouette, mais c’est de la fiction.

– Moins de gargouilles, de Graal et de dragons ?

– Par exemple. Pour résumer, le Moyen Age est nettement moins moyenâgeux que sa version littéraire ou graphique, si tu vois ce que je veux dire, en dépit d’un certain nombre de légendes qui lui collent à la peau. Ce n’est pas au Moyen Age qu’on crame des sorcières pour un oui ou pour un non, par exemple, c’est en pleine Renaissance.

– En gros, le Moyen Age n’est pas ce qu’on croit.

– En très gros, oui. Et si tu veux un exemple de personnage médiéval mythifié, il ne faut pas chercher trop loin.

– Robin des Bois ?

– Oui, mais ce n’est p…

– Le roi Arthur ?

– Aussi mais j…

– Charlemagne ?

– JE PEUX PARLER OUI.

– Pardon.

– Jeanne d’Arc. Dans le genre puissance de frappe symbolique, on fait difficilement mieux : tu entends ce nom, tu as envie de buter de l’Anglois.

– Attends.

– Oui ?

– Tu me disais bien cinq lignes plus haut qu’on se faisait une fausse idée du Moyen Age comme une époque où on cramait des sorcières sur des bûchers ?

– Ben oui.

– Et pour me le prouver, tu comptes me raconter l’histoire d’une fille cramée sur un bûcher ?

– … NON MAIS LA C’EST PAS PAREIL. D’abord elle n’a pas été brûlée que pour sorcellerie et … Bon, c’est compliqué, je te raconte ?

– Allez.

– Jeanne d’Arc naît en 1411 ou en 1412 à Domrémy, entre la Champagne et la Lorraine, dans la famille d’un…

– … pauvre laboureur, oui, on connaît l’histoire.

– Bon, ben déjà, là, tu vois, ça décartonne. Un laboureur, c’est un paysan qui possède ses propres terres et ses propres bêtes, on est loin du pauvre serf qui gratte les labours pour bouffer des racines, tu vois ? On ne roule sans doute pas sur l’or, mais sa famille est connue, bien installée. Vu ?

Document pas du tout du tout contractuel.

– Vu.

– Bon. On est en pleine guerre de Cent ans et c’est un bordel sans nom mais disons que la Lorraine a plutôt tendance à pencher pour le camp à la fleur de lys, donc pour Charles VI, en 1412. Mais ça, Jeanne s’en cogne pour encore un petit moment. A en croire les témoins présents à son procès, c’est une gamine sans histoire qui participe comme tous les gamins de son âge à la vie des champs et des cours de fermes, du filage de la laine à la la surveillance des basse-cours, ce genre de chose. Tout change en 1424.

– Elle a dans les 13 ans, si je compte bien ?

– Oui, et il lui en reste 7 à vivre. Elle se balade dans le jardin de son père quand soudain…

– Dieu lui parle.

– Mais nooooon. Elle n’a jamais prétendu que Dieu lui parlait, ça, c’est la version Besson, quand il a cru bon de tourner Nikita au 15e siècle. Elle entend bien des voix mais ce sont celles de sainte Catherine, de sainte Marguerite et de l’archange saint Michel.

Du coup on vous a mis un dragon quand même. Un dragon chelou, mais un dragon.

– C’est déjà pas mal.

– Oui, mais ça change un peu le truc tout de même. Quoiqu’il en soit les voix en question lui donnent une même consigne : être pieuse, libérer le royaume de France, et mener le dauphin Charles au sacre, à Reims.

– Quand tu te dis qu’à 13 ans, on n’arrivait déjà pas à me faire réviser mes verbes irréguliers, c’est ambitieux. Bon, et ces voix, on sait ce qui lui a pris ?

–  Non. On a tout imaginé pour expliquer cette histoire – mais vraiment tout, crois-moi, à commencer par la fameuse carte de l’hystérie, toujours utile dans ce genre de cas de figure. On ne saura jamais et d’un certain point de vue, du mien en tout cas on s’en tamponne le groin.

– Ben quand même c’est un peu imp…

– Bof. C’est un faux problème : elle les entend, elle. À ses yeux, elles sont réelles et elle finira par mourir pour elles, alors… Et pour l’instant, c’est surtout le choc et la peur qui doivent dominer, si tu veux mon avis. Elle a douze ans, tu te souviens ? Imagine à quel niveau d’angoisse tu te situes d’un coup. Tu es une petite chrétienne, croyante et pieuse comme tout le monde mais parfaitement ordinaire, et boum : des saints et des anges dont tu entends l’histoire depuis l’enfance se mettent à te parler. Et pas n’importe lesquels, en plus, on est quand même dans la catégorie Gros Bill. Tu racontes ça à qui ?

– Et du coup… ?

– Eller fait profil bas pendant 4 ans, elle s’isole mais voix ne se taisent pas, au contraire. Au point qu’enfin, elle craque et se confie à un cousin, lequel la mène au château de Vaucouleurs auprès du seigneur local, Robert de Baudricourt après s’être méchamment gratté la tête, on imagine.

– Et Jeanne lui demande quoi, à Baudricourt ?

– D’intégrer les troupes du Dauphin pour aller poutrer de l’Anglais.

– Ca a dû bien se passer.

– Très bien. Baudricourt s’étouffe de rire et recommande une bonne baffe dans la courge, deux jours de diète et un coup de pied au cul si ça ne lui passe pas, à cette jeune ahurie. Mais vraiment.

– Et ?

– Et des clous. Jeanne est du genre tenace. Très tenace. Après moult péripéties, dont des raids anglais et bourguignons meurtriers dans sa région, la jeune fille insiste et finit par obtenir gain de cause, ce qui est déjà en soi sidérant. Baudricourt la confie à une escorte, direction Chinon, là où Charles VII a installé sa cour. Elle y part habillée en homme, peut-être pour bien faire comprendre aux hommes qui l’entourent que son côté féminin, ils peuvent oublier. Bas les pattes, elle marche pour le royaume et pour Dieu.

– Et à Chinon…

– À Chinon, on prévient le roi qu’une jeune fille un rien exaltée se présente à sa porte, précédée d’une réputation de guérisseuse et de prophétesse.

– Mais pourquoi il accepte de la voir ?

– Va savoir. Mais pourquoi elle moins qu’un autre ? Parce que Jeanne n’est pas franchement la première à se pointer avec un message céleste à transmettre, si tu veux. C’est même une constante des temps troublés : des devins, des conseillers chelous, des astrologues et des prophètes, Charles VII en a tout le tour du ventre, alors une de plus…

Bon, l’épisode du roi fondu dans la foule, du « gentil Dauphin » que Jeanne reconnaît malgré son déguisement est probablement trop beau pour être vrai, mais toujours est-il qu’elle arrive à lui parler e à lui exposer la mission que lui confient les voix.

– Et il dit oui.

– Bien sûr, il lui file une épée, un cheval et 5000 hommes en armes.  

– Tu te fous de moi ?

– Oui. Il l’expédie instantanément devant une brochette de théologiens histoire de vérifier 1 / qu’elle est bien pucelle comme elle le dit 2/ qu’elle n’est pas sorcière.

– Et ?

– Et non seulement Jeanne est pucelle, mais elle cloue le bec à la bande de vieux jetons qui testent sa foi et son orthodoxie. Mieux, elle leur fait une prophétie : les Anglais perdront Orléans, Charles sera sacré, Paris sera repris. Charles VII a encore un doute, mais son entourage lui fait valoir qu’il n’a rien à perdre : il accepte les demandes de Jeanne.

– Cette fois, elle a bien son armée ?

– Un convoi de ravitaillement pour être précis, mais oui. Et un cheval, une armure, un étendard blanc marqué de la fleur de lys et une épée, commodément retrouvée sous un autel. Et pour que l’histoire soit plus belle, on se met à raconter que c’est l’épée de Charles Martel et que la rouille sur la lame tombe par miracle dès que Jeanne la touche.

– Ben voyons.

– Oui, autant dire que le déconomètre tourne déjà à plein tubes. Jeanne n’a pas commencé à chevaucher que la bataille de communication est lancée. D’un côté la propagande de Charles VII se met en place sur le thème de la jeune fille portée par un Dieu qui a choisi le camp français, de l’autre la contre-propagande que Bourguignons et Anglais ne tardent pas à mettre en place pour qualifier Jeanne d’un certain nombre de qualificatifs tous plus charmants les uns que les autres.

Là, par exemple, il y a comme une légère exagération.

– Ce qui ne l’empêche pas d’être enfin là où elle veut être.

– Oui : lancée sur la route d’Orléans, au milieu d’une troupe armée et aux côtés d’un paquet de grands capitaines, dont Gilles de Rais.

– Et ça va poutrer ?

– Oh oui. Mercredi prochain.

– QUOI ?

– Oui, on va feuilletonner sur ce coup.

– C’est moche. Remboursez, nos, abonnements !

– Ce site est gratuit, Sam. Et en plus t’écris dessus.

– M’EN FOUS JE BOUDE.


(Pour la suite, c’est ici !)

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