Jeanne d’Arc, flammes fatales (2/3)

– Bonjour Sam. Tu as fini de bouder parce que j’ai décidé de découper Jeanne d’Arc en trois parties ?

– Alors et d’une non, et de deux, c’est pas du tout comme ça qu’elle est morte. Faudrait voir à ne pas me prendre pour un jambon.

– Fumé, le jambon. Mais tu t’énerves pour rien, tu vas voir : ça va se passer dans le moelleux, on va reprendre exactement là où on s’était arrêté, soit au moment où…

– AU MOMENT OÙ ÇA ALLAIT ENFIN COMMENCER A BOTTER DES CULS.

– Au moment où notre héroïne, en avril 1429 et après avoir contre toute attente réussi à convaincre Charles VII que ça valait le coup de la prendre au sérieux, se retrouve dans un convoi de ravitaillement destiné à Orléans, assiégée par les Anglais. Ce qui concrètement signifie qu’une jeune femme de 17 ans, vêtue en homme et coiffée comme un Beatles, se retrouve au milieu d’une bien belle bande de pendards, de routiers et de traîne-savate, commandés par quelques figures hautes en couleur dont Gilles de Rais, futur maréchal de France et accessoirement, futur tueur en série. Mais passons.

Une preuve de plus du côté parfois médiéval de l’Angleterre contemporaine.

– Bon et elle savate des gueules, Jeanne, ou bien ?

– En tout cas, elle motive ceux dont c’est le boulot. Entre son étendard blanc drapé de la fleur de lys, son enthousiasme juvénile et le fait qu’on sait qu’elle a quelques saints en ligne directe, tout se met en place pour que la voix de Jeanne porte davantage que celle des grands capitaines du Dauphin.

– Mais c’est une combattante hors pair ?

– Ben pas trop, à cette date au moins. Les capitaines ne sont pas franchement convaincus de ses talents dans la mesure où sa conception de l’art militaire consiste en gros à foncer dans le tas avec beaucoup d’enthousiasme en essayant de se souvenir par quel bout on tient l’épée.

– Facile, c’est çui qui pique pas.

– Merci Sam.

– L’autre tu l’enfonces dans le bidou du gars d’en face, tu tournes d’un quart pour que ça lui fasse bien gigoter les tripes et puis tu ressors en faisant bien gaffe que ça se prenne pas dans les côtes.

– Si jamais je dois me battre en duel un jour, je ferai de toi mon fidèle témoin, Sam. Non, là où elle est forte, c’est en communication politique. Les lettres d’avertissement qu’elle écrit à l’ennemi, surtout.

– Ah bon ?

– Oui.

– Une paysanne ?

– Quel mépris de classe.

– UNE PAYSANNE EN 1429 ?

– Bon, elle ne l’écrit pas, d’accord, mais elle la dicte et elle envoie aux Anglais une série de messages qui ont le don de les rendre dingues.

– Du genre ?

– Du genre ce qu’elle écrit au roi d’Angleterre et au duc de Bedford, frère du précédent et maître de la France occupée : « faites raison au Roi du ciel, rendez à la Pucelle qui est envoyée ici par Dieu les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France (…) Et, vous tous, archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous en en votre pays (…) et si vous ne le faites ainsi, attendez les nouvelles de la Pucelle qui ira vous voir sous peu, à vos biens grands dommages. Roi d’Angleterre, si vous ne le faites ainsi, je suis chef de guerre et en quelque lieu que j’attendrai vos gens en France, je les en ferai aller, qu’ils le veuillent ou non. Et, s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire. »

– Ah tout de même.

– Oui, le roi d’Angleterre doit être moyennement habitué à ce qu’on lui parle sur ce ton. Quoiqu’il en soit, Jeanne parvient à entrer dans Orléans assiégée avec le ravitaillement, ce qui lui gagne instantanément le cœur des habitants.

– Mais laisse-moi deviner, toujours pas celui des officiers ?

– Nope. Apparemment, ça s’engueule pas mal sous les tentes pendant les conseils de guerre. Jeanne trouve qu’on tergiverse vu que Dieu est de notre côté et tout ; les capitaines, eux, estiment qu’un plan un poil plus complexe que ceux d’Obélix pourrait être un petit plus. Pendant ce temps-là, les Anglais se mettent à traiter Jeanne de sorcière et l’insultent à la moindre occasion.

– Et ça se finit comment ?

– En dépit des tentatives pour éjecter Jeanne des décisions, elle réussit à faire partie de toutes les sorties dirigées contre les positions anglaises. Et le jour de l’assaut contre le fort des Tourelles, point fort des Rosbeefs, elle est même dans les premiers à poser son échelle contre les fortifications avant de se prendre une flèche dans l’épaule.

– Ah merde.

– T’inquiète, elle est solide. La rumeur de mort donne un temps du courage aux Anglais mais ils tirent la gueule en la voyant revenir après avoir elle-même retiré la flèche.

– Non, ça, ce n’est pas vrai.

– Il semble bien que si, plusieurs témoignages existent. En tout cas, ça redonne un coup de fouet aux Français qui finissent par prendre les Tourelles. Les Anglais y laissent un bon millier d’homme, 600 prisonniers et un commandant mort, Glasdale.

– Le siège est fini ?

– Presque. Le 8 mai se déroule bien un semblant de bataille rangée mais rapidement, les Anglais se barrent, complètement écœurés. On parle de les poursuivre mais Jeanne décide que ce n’est pas bien vu qu’on est dimanche.

– Mais c’est complètement déb…

– De son point de vue ça se défend, tu ne peux pas bouter au nom de Dieu en lui niquant son dimanche, c’est pas poli. En tout cas, l’essentiel est acquis : Orléans est tombée. Et la Pucelle qui était une curiosité, un pari, devient une célébrité.

– Et elle en profite ?

– Oui et non, mais surtout pas longtemps. La suite est connue dans les grandes lignes mais quand on dit que Charles VII est sacré à Reims, on oublie souvent de préciser que Reims est en plein cœur du territoire bourguignon, allié des Anglais et hostile au roi… La cérémonie est le résultat d’une sorte de raid improbable en territoire ennemi, mené au bluff et au culot.

– Salauds de Burgondes.

– Dépasse ces vieilles rancœurs. Leur pinard fait que tout est pardonné, Sam.

– Argument recevable.

– Toujours est-il que là encore, dans cette chevauchée vers Reims, le rôle de Jeanne est déterminant : à Troyes, qui refuse d’ouvrir ses portes, c’est en la voyant mettre son armure et brandir son étendard que les défenseurs commencent à glaglater sévère et le 9 juillet 1429, Troyes lâche l’Angleterre et ouvre ses portes. Le 16 juillet, Charles VII est à Reims. Le lendemain, il s’y fait sacrer dans la cathédrale et j’aime autant te dire qu’il prend d’un coup 1 000 points d’XP. Fini le Dauphin, fini le petit roi de Bourges, place à Charles VII roi à part entière, enfin légitime et y compris dans sa propre tête. C’est le sommet de Jeanne. C’est aussi le début de sa chute.

Et tout ça pour que Liebig vende des soupes.

– Hein ? Mais pourquoi ?

– Parce que l’équilibre des forces est en train de changer et qu’à partir d’aujourd’hui, ça va se jouer dans la finesse et les tractations autant que dans la chicane et la baston.

– Sauf que Jeanne…

– Sauf que Jeanne, sa mission, c’est de bouter de l’Anglois et tous les Anglois, jusqu’au dernier. Et elle la tient d’en haut, sa feuille de route ; autant te dire qu’elle n’est plus dans la ligne. Le roi la repousse en lui faisant risette, mais la repousse. Le rôle politique de Jeanne est terminé. Il a besoin d’espace.

– Et du coup…

– Jeanne est reléguée à des opérations mineures. Elle échoue devant Paris, avec une bande de mercenaires, en septembre 1430. Son mojo semble se tarir et en mai 1430, devant Compiègne, une sortie des Bourguignons lui est fatale. On la saisit, on l’emmène et on la vend pour 10 000 livres aux Anglais, qui ont toujours en travers le coup d’Orléans. Et pour qui elle n’est qu’une sorcière, la putain du roi.

– Et Charles VII, justement, il fait quelque chose ?

– Oh oui : il se gratte les canouilles en faisant mine d’avoir mal entendu pendant que les Anglais cherchent à démonter Jeanne, son mythe et sa réputation.

– Ils veulent surtout la buter, oui.

– Oui, mais en faisant un coup politique. La flinguer certes, mais en laissant à l’Église le soin de faire le sale boulot.

– Quel intérêt ? Ils l’ont de toute façon entre les mains, ils peuvent la buter quand ils veulent ?

– A ton avis, Sam, si l’Église elle-même conclut que Jeanne est bien une sorcière, que vaudra le sacre de Charles VII, qu’elle a rendu possible ?

– … Ah c’est pervers.

– Ouaip. D’où le tribunal ecclésiastique qui commence le 21 février 1431, à Rouen, plutôt qu’un coup de couteau dans la gorge au fin fond d’une cellule. Face à de pareils calculs, autant te dire que ce n’est pas gagné d’avance pour une jeune femme de 19 ans qui affronte vingt-deux chanoines, soixante docteurs en théologie, dix abbés et dix délégués de l’Université de Paris, le tout sous l’autorité de l’évêque Cauchon. Si tu veux faire une vanne, c’est le moment.

– Déçu et choqué que tu puisses m’en croire capable.

– Tu me surprends en bien.

– Ce qui est con, c’est qu’à 150 ans près elle aurait pu réclamer Francis Bacon comme avocat.

– PUTAIN MAIS SAM.

– Pardon.

– Ouais. Bref : face à tout ce beau monde, Jeanne se défend et elle se défend même bien. Son procès montre une jeune fille peut-être un poil perdue, mais combative.

– Tu la sens de toute façon pas tellement du genre à lâcher le morceau comme ça, depuis le début.

– Voilà. Quand on lui reproche de s’habiller en homme, de faire œuvre de sorcellerie, de prétendre parler à Dieu, quand on lui demande « Jeanne, es-tu bonne chrétienne ? », elle ne s’en laisse pas compter, martèle qu’elle n’a jamais prétendu parler à Dieu, mais à ses saints.  Ses répliques sont fermes, nettes, et elle échappe à un certain nombre de pièges rhétoriques. Quand on la questionne par exemple pour savoir si Dieu aime ou non les Anglais, elle se borne à répondre que « sur l’amour ou la haine que Dieu porte aux Anglais, je n’en sais rien, mais je suis convaincue qu’ils seront boutés hors de France, exceptés ceux qui mourront sur cette terre ».

– Et ses conditions de détention ?

– Rudes. On vérifie qu’elle est toujours pucelle et elle l’est toujours, au grand dépit des Anglais qui l’attendaient au tournant sur le sujet. On ne la torture pas, cela dit, même si on l’en menace.

– Une légère trouille des bourreaux ?

– Ou une once de doute. Mais torture ou pas, c’est trop dur. Épuisée, inquiète, Jeanne craque. Elle accepte tout, s’effondre et avoue tout ce qu’on veut pour 70 chefs d’accusation tout de même.

– Pauvre gosse…

– Et elle change d’avis.

– Pardon ?

– Ouaip. Elle revient sur tous ses aveux, avec d’autant plus de courage qu’elle sait très bien ce qui l’attend, juridiquement parlant.

– Moi pas.

– Elle est relapse, c’est-à-dire que l’Église considère qu’elle est retombée dans ses erreurs et donc qu’elle est deux fois coupable.

– … Et concrètement ?

– Concrètement, on charge la mule. Déclarée coupable, Jeanne est condamnée au bûcher et livrée au bras séculier, c’est-à-dire aux Anglais.

– Et… ?

– Et la suite, c’est samedi. 

– PUTAIN JEAN-CHRISTOPHE.


(Pour la suite, c’est par .)

6 commentaires sur “Jeanne d’Arc, flammes fatales (2/3)

  1. En trois parties, c’est bien aussi, hein.
    Je tique un peu sur le siège de Troyes en 1929, il me semblait qu’elle était morte quelques siècles avant, mais je vous fais confiance.
    Je glisse sur “…conclut que Jeanne en sorcière…” et sur “un plan un peu compliqué que ceux d’Obélix”, parce qu’on comprend très bien ce qui veut être dit, à la quatrième lecture.
    Et on ne peut pas avoir une telle productivité avec une qualité constante sans un peu de déchet.
    Ceci pour dire que merci pour tout ; c’est pas des critiques, c’est pour aider.

  2. De mémoire, 2 anecdotes :

    1/ Durant le procès, les juges veulent coincer la pucelle. Question piège :
    “Es-tu en état de grâce?”.
    Si elle répond “oui”, elle est coupable puisque seul Dieu peut avoir cette certitude.
    Si elle répond “non”, elle est coupable puisque les voix qu’elle entend ne viennent pas de Dieu.
    Au grand désarroi de ses juges, elle se sort du piège en répondant :
    “Si je n’y suis, Dieu m’y mette. Si j’y suis, Dieu m’y garde”.

    2/ Un des chefs d’accusation se basait sur le fait qu’elle s’habillait en homme.
    Elle est condamnée au bûcher une 1ere fois. Néanmoins, des juges lui expliquent que sa peine sera commuée en prison perpétuelle si elle accepte de ne plus porter ses vêtements d’homme. Jeanne s’y engage, à condition d’être transférée en prison d’Église, où elle ne risque pas d’être maltraitée par des gens mal intentionnés si elle est habillée en femme. Colère des anglais, qui tiennent au bûcher. L’évêque Cauchon la fait ramener dans son cachot.
    Là, j’ai un doute. Je ne sais plus si un des geôliers essaye de lui prendre son pucelage ou si ils lui retirent ses vêtements féminins.
    Dans un cas comme dans l’autre, Jeanne remet des vêtements masculins -> Relapse (Parjure) -> Bûcher.

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