La gaffe qui n’existait pas

– Si je te dis photo et Jour J, Sam, tu penses à quoi ?

– A l’image floue d’un soldat étalé dans 30 centimètres d’eau salée.

– Gagné. C’est le cliché juste en-dessous et c’est l’une des onze images d’une série tellement emblématique de l’histoire de la photo qu’elle a son petit nom, The Magnificent Eleven. Et logiquement, tu connais même le nom du photographe qui l’a prise.

“Non mais quand on est dedans ça va, elle est bonne”.

– Robert Capa.

– Bravo. Et si cette série est emblématique, c’est pour trois bonnes raisons. La première, c’est que patauger à 7 heures du matin le 6 juin 44 le long des plages normandes avec en tout et pour tout deux appareils photo, ce n’est pas tout à fait l’idée qu’on se fait d’un moment paisible. Réussir à prendre de telles photos dans ces conditions, bonjour l’exploit. La deuxième, c’est que ce sont les seules prises dans le feu de l’action.

– Et la troisième ?

– La troisième est liée à un bien beau cas de loi de Murphy.

– Explique.

– En juin 44, Capa bosse pour le magazine Life, hebdomadaire qui tire tout de même à deux millions d’exemplaires. Depuis la guerre d’Espagne au moins, Capa est un des photojournalistes les plus célèbres de la planète et forcément, quand on cherche des gens pour couvrir le Débarquement, on pense à lui. Le magazine est fin prêt pour couvrir une opération qui s’annonce comme un des tournants du conflit, sur le front ouest. Il a même installé des bureaux à Londres, avec un service photo doté de son propre labo de développement pour pouvoir réagir au plus vite. Je ne précise même pas qu’on est à bien quatre décennies des tous premiers appareils numériques et qu’on bosse évidemment en argentique.

– Jusque-là, c’est carré. Américain, quoi.

– Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, Capa part sur Omaha Beach avec la compagnie E du 16e régiment, 2e bataillon, 1ère division d’infanterie, surnommée The Big Red One. Il ne fait pas partie de la toute première vague mais de la troisième, programmée pour débarquer une heure après le début du débarquement sur Omaha Beach.

– Dans une ambiance tout à fait sympathique.

– Voilà. Dans son autobiographie, Slightly out of focus, Capa raconte qu’il a été saisi d’une sainte pétoche au moment de sortir du Landing Craft Infantry – pas une des barges qu’on voit dans le Soldat Ryan, plutôt une grosse péniche de débarquement. Je cite : « une peur nouvelle et différente me secouait des doigts de pied aux cheveux et me tordait la figure ». De la part d’un mec qui avait vu la guerre d’Espagne de près, ça en dit long sur le merdier dans lequel il s’est retrouvé avec ses deux appareils, des Contax.

C’est le bel appareil que Capa tient entre ses mains. Et le sourire lubrique qui vient de naître dans votre cerveau, c’est VOTRE responsabilité.

– Et il y est resté longtemps ?

– Une heure et demie au milieu de l’enfer, d’après lui, le temps de remplir quatre rouleaux de pellicule, soit une grosse centaine d’images, 106 exactement. Les seules images du Débarquement prises de l’intérieur. Des documents historiques inouïs, ramenés au péril de sa vie et expédiés au bureau de Londres de toute urgence pour y être développés. Et c’est là qu’intervient ce bon vieux Murphy.

– Ne me dis pas que…

– Si. Le 8 juin, les pellicules arrivent au labo de Londres, dirigé par John Morris. Là, dans l’urgence du bouclage, on les confie à Dennis Banks, un tout jeune laborantin qui commence à les développer… Jusqu’à ce que Morris le voit ressortir en larmes. Dans sa propre autobiographie, Morris raconte : « « Il m’expliqua qu’il avait sus­pendu les films comme d’habitude dans le placard en bois chauffé par une bobine électrique au sol, qui faisait office de séchoir. Comme je lui avais dit de se dépêcher, il avait fermé les portes. Faute de ventilation, l’émulsion [de la pellicule] avait fondu. Je brandis les quatre rouleaux l’un après l’autre. Il n’y avait rien à tirer des trois premiers, mais sur le quatrième, 11 images étaient distinctes ».

– Si je résume, un gosse vient de bousiller l’un des reportages photo les plus fous de l’histoire ?

– Voilà. L’histoire d’horreur par excellence, celle qu’on se raconte de génération de photographe en génération de photographe.

– C’est moche…

– Sauf que ça n’est peut-être pas aussi simple que ça.

– Hein ?

– Le coup des clichés historiques dont on confie le développement à un adolescent de 15 ans, il y a toujours eu des gens à qui ça faisait légèrement hausser le sourcil.  

– Les gens sont méchants.

– Ouaip. Mais en l’occurrence, ils ont peut-être mis le doigt sur un truc.

– Ah non, tu ne vas pas faire dans la théorie du complot, toi aussi ?

– Dieu m’en garde. De fait, la légende du laborantin maladroit a quand même pris un vieux coup dans l’aile en 2014, quand un ancien critique du New York Times, Allan Coleman, s’est penché sur la question. Pas tout à fait Robert avec son chapeau en aluminium sur la tête, si tu veux.

“Ces photos ont évidemment été sabotées par des extra-terrestres payés par le gouvernement”.

– Bon, et il dit quoi, ton Coleman ?

– En gros ? Que s’il n’existe que onze images de Capa, c’est parce que Capa n’en a pris que onze et pas 106, terrorisé par la violence du feu allemand et incapable de recharger ses appareils. D’après lui, on aurait inventé le coup de l’assistant maladroit pour protéger la réputation de Capa, celle de Life et celle l’agence Magnum, cofondée par Capa après la guerre.

– C’est bien beau d’écorner des idoles, mais t’as intérêt à avoir quelques biscuits quand tu te lances.

– Il en a. Il a commencé par interroger un photojournaliste J. Ross Baughman – là encore, pas franchement un ravi de la crèche persuadé que la terre est plate, le type a remporté un Pulitzer en 77. En étudiant les négatifs qui ont été conservés, Baughman en était arrivé à la conclusion que ce n’est pas le jeune Dennis Banks qui avait merdé, mais Capa lui-même. C’est là que Coleman a commencé à creuser. En se basant sur les témoignages de deux soldats qui l’ont aperçu ce matin du 6 juin, Coleman a refait un déroulé minute par minute et conclut que Capa n’est pas resté une heure et demie mais trente minutes seulement sur la plage, ce qui fait léger pour prendre plus de cent clichés.

– Mouais. Machin dit que Truc a vu Bidule, si tu veux…

– Je suis d’accord avec toi, ça ne suffit pas. D’autres argument sont d’ordre technique et Coleman les a détaillés jusqu’à la maniaquerie dans une série d’articles. C’est le genre de débat qui me dépasse : on touche à l’histoire de la photo, à l’optique, à l’analyse chimique des pellicules et à l’analyse des techniques de développement à travers les âges, et j’en passe. Reste que la conclusion des experts , c’est que ce n’est pas au développement que les photos ont pu être détruites. Ceci dit, il n’y a jamais eu aucune expertise chimique menée directement sur les négatifs conservés, ceux qui étaient dans les appareils de Capa le 6 juin. Ils se sont basés sur des reconstitutions.  

– Ben du coup…

– Attends, ce n’est pas tout. En plongeant dans les archives, Coleman a réalisé que la première explication avancée par Life pour expliquer l’état des images n’est pas du tout celle d’une erreur au labo. Le 19 juin, quand Life publie les clichés, il est écrit noir sur blanc que les films ont été abîmés par l’eau de mer quand Capa est remonté sur une autre péniche pour regagner l’Angleterre.

– Attends, il y a eu plusieurs versions de l’histoire ?

– Ouaip. Et il y a mieux : Coleman a retrouvé une lettre de Capa à sa mère et à son frère où il est écrit exactement ceci, manifestement dans les jours qui suivent le Débarquement : « Cher Maman, cher Cornell, c’est la première fois que je peux écrire depuis le Jour J, j’espère que Life vous a dit que j’allais bien (…) Je ne sais toujours pas si mes premières photos sont arrivées et je suis plutôt perturbé. J’ai également reçu un câble de Hicks [son patron] me disant que la plupart de mes images avaient été perdues et ruinées par l’eau de mer ».

– Ah.

– Oui. Ceci dit, ça ne prouve rien en soi : Capa ne dit pas qu’il a lui-même flingué ses photos dans l’eau en repartant. En revanche, ça confirme que c’est bien cette explication qu’on lui a fournie en premier. Et qu’on a changé de version au fil du temps…

– Mais ton Coleman, il a interrogé les témoins de tout ça ?

– Capa, ça serait difficile, il a sauté sur une mine en 1954, en Indochine en suivant des soldats français. Mais John Morris, le patron du bureau de Life à Londres était encore vivant en 2015. Coleman l’a interrogé pour avoir sa version.

– Et ?

– Ben c’était un vieux monsieur, il avait 98 ans. Il n’a pas répondu en détails et il maintient qu’il a bien reçu trois rouleaux entiers de Capa, mais il admet en revanche qu’il n’y a probablement jamais eu d’autres photos que les Magnicent Eleven. Je cite sa réponse : « Il semble maintenant que ces onze vues constituent probablement la totalité des photos prises par Capa à Omaha Beach, jusqu’à ce qu’il retourne là-bas pour couvrir la suite des combats. Mon histoire basée sur ce que Dennis Banks [le jeune laborantin] a dit durant cette nuit dans la chambre noire était mal fondée (…) je me suis tout simplement trompé sur la fonte des négatifs ».

– Ben du coup c’est réglé ?

– Presque. Le problème, c’est que si Coleman a probablement prouvé que le coup du laborantin maladroit est une fable, il est en revanche monté très haut dans les tours. Dans certains de ses articles, il traite ouvertement Capa de lâche et de déserteur. Outre l’élégance du truc, outre encore le fait que Capa ne saurait en aucun cas être un déserteur dans la mesure où il n’était tout simplement pas soldat, il reste le seul photoreporter à avoir foutu les pieds sur Omaha Beach en plein chaos. Et qu’il en a bel et bien tiré le seul reportage photo réalisé au cœur des combats ce jour-là.

9 commentaires sur “La gaffe qui n’existait pas

  1. “Je ne précise même pas qu’on est à quatre bien quatre décennies” -> “on est à bien quatre décennies” ?
    “Capa a retrouvé une lettre de Capa à sa mère ” -> “Coleman a…”

    1. Une bonne partie de ces clichés sont précisément ceux de Capa 😉 Les autres sont prises avant ou après le débarquement proprement dit.

    2. Ces photos ont été réalisées après les combats sur la plage. Capa a réalisé les siennes pendant les combats. Toute la différence est là.

  2. Il faisait partie de la 3e vague, qui par malchance a débarqué alors que les 1eres et 2es étaient clouées sur la plage, donc au coeur des combats. Néanmoins la légende qui entoure cette photo est telle que dans mon édition du Jour le plus long, elle est légendée “l’heure H à Omaha Beach” – autrement dit présentée comme prise avec la première vague.

  3. Si je peux me permettre, Capa n’a pas débarqué avec un détachement de la Easy company. Ce sont des para, ils ne debarquent pas, ils sautent.
    En l’occurrence ils ont sauté plus ou moins devant Utah. C’est en tout cas là qu’ils ferront l’assaut du manoir de Brecourt.
    Et un bataillon ne subdivise pas une compagnie, il rassemble plusieurs compagnies.

    Par contre le secteur d’arrivée de Capa s’appelle Easy Red. Voila peut-être l’origine de la confusion.

      1. “Easy” était simplement la lettre E dans l’alphabet phonétique de l’époque. Même si l’une d’entre elles est devenue plus célèbre que les autres, il y avait une Easy Company (la 5e) dans tous les régiments US ou presque.

        1. Bien sur mais en l’occurrence la Easy de Band of Brothers et celle du 506ieme de la 101 division para, qui nest pas la Big Red One qui fit Omaha Beach ( mais qui botte des culs allemands tout aussi efficacement d’ailleurs ).

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