Mort sur l’Euphrate (bon, non, mais pas loin)

– Sam, si je te demande de quand datent les premières attaques à l’arme chimique de l’histoire, tu me dis quoi ?

– C’est une révision pour le bac ?

– On sait tous que tu l’as déjà eu en glissant des biftons entre les pages de tes copies, va. Non, je te demande ça au titre de l’amélioration de ta culture générale.

– Mmmh eh bien puisque tu la joues énigme, je dirais le colonel Gaz Moutarde, dans les tranchées, avec des obus de 75.

– C’est plutôt juste, en tout cas à une échelle massive. La première attaque à grande échelle a été lancée un peu différemment du côté d’Ypres, en Belgique : les troupes allemandes ont débouché 6 000 bidons d’un chlore qui est parti sous forme de nuage vers les lignes adverses. C’est super efficace tant que le vent ne se met pas à tourner brutalement pour cramer les poumons de tes propres troupes, ce qui a poussé à tout le monde à investir très vite dans les obus chimiques d’une part, dans l’industrie du masque à gaz d’autre part. Ceci dit, c’est très loin d’être la première fois que des combattants tentent de démolir les gars d’en face avec une forme de poison quelconque.

Qu’est-ce qui pourrait merder ?

– Du genre ?

– Du genre biologique, tout bêtement : les flèches empoisonnées au venin de serpent ou de scorpion, c’est sans doute vieux comme le monde et tu le vois d’ailleurs dans certains mythes antiques. Tiens, celui d’Héraclès, qui trempe ses flèches dans le venin de l’Hydre de Lerne et meurt lui-même empoisonné par sa propre tunique, trempée dans du sang de Centaure.

– Oui enfin pardon mais comme étude pharmacologique, les travaux d’Hercu…

– Homme de peu de foi que tu es. Toujours en Grèce et pendant les Guerres Sacrées, ce bon vieux Pausanias le Périégète raconte dans sa Description de la Grèce que les Athéniens s’étaient amusées à foutre de l’ellébore dans l’eau du fleuve Pleistos, pour empoisonner les habitants.

– Et ça a marché ?

– D’après lui oui, les défenseurs des murailles auraient pris une telle (chiasse) (diarrhée verte) (dégoulinade du cul) courante qu’ils auraient abandonné les remparts. Bon, Pausanias a parfois un côté marseillais…

– Un drôle d’accent et une nostalgie d’un autre âge pour un passé footballistique certes glorieux mais révolu ?

– Hein ? Mais non [1]. Une tendance à enjoliver. Bref : dès l’Antiquité grecque, tu commences à voir apparaître des sources qui montrent qu’on essaie bel et bien de la faire à l’envers aux gars d’en face, avec les moyens du bord.

– M’a l’air bien foireux quand même.

– Je n’ai pas dit que ça marchait, j’ai dit qu’on tentait le coup. En revanche, une attaque chimique qui a bien, mais alors bien marché, on en a trouvé quelques solides indices à Doura-Europos, à l’est de la Syrie.

– Mouais. De quel genre, les indices ?

– Vingt cadavres, ça te va ?

– Voilà qui s’appelle parler. Raconte, je suis hypé.

– Tout commence avec un chercheur français, Robert Mesnil du Buisson. En 1933, il est occupé à faire des trucs d’archéologue, c’est-à-dire soulever beaucoup de poussière à grands coups de pelle. Et il fait tout ça du côté de l’Euphrate.

“Alas, poor Yorick. I knew him, Horatio – a fellow of infinite jest, of most excellent fancy….”

– Pauvre poule.

– Hein ?

– Si l’œuf rate, je dis : pauvre poule.

– Sam.

– Oui Jean-Christophe.

– C’est un article sérieux, ici.

– Pardon Jean-Christophe.

– C’est la dernière fois.

– Pardon Jean-Christophe.

– Je te remercie. Bon. Où en étais-je. Oui : Robert. Or donc, Robert creuse joyeusement sous le soleil le long des murailles de l’ancienne Doura-Europos. On sait que la ville, sous contrôle romain, avait été attaquée à plusieurs reprises par des troupes perses et Robert cherche à comprendre dans quelles circonstances précises. Un beau matin de 1933, il est occupé à dégager d’anciens tunnels et comprend vite qu’il s’agit en fait des couloirs souterrains construits par les assiégeants. Pour ouvrir une brèche dans les murs de la forteresse, les sapeurs de l’armée persane avaient creusé un tunnel jusque sous les remparts, en partant d’une tombe située à 40 mètres de là, à l’extérieur de la ville. Idéal pour leur permettre d’arriver sous les fondations d’une des tours de défense et en provoquer l’effondrement. Et en explorant tout ça, voilà qu’il tombe soudain sur je te le donne en mille…

– Des gros cacas romains fossilisés ?

– Mais non. Ce n’étaient pas des égouts, je viens de te l’expliquer, sois à ce qu’on te dit. Ce qu’il trouve, c’est un gros tas d’ossements. Il y avait un indice plus haut, tu sais, quand je t’ai parlé de vingt cadavres.

– J’espère qu’il avait déjeuné légèrement, ce jour-là.

– Les archéologues ont en général le cœur bien accroché, mais je lui souhaite aussi, oui. Ce que Robert parvient rapidement à établir, c’est que le gros tas d’os qu’il vient de mettre au jour appartenait à un total de dix-neuf braves gens dans la force de l’âge, des soldats romains en l’occurrence, équipés pour le combat – certains avaient même leur dernière paye sur eux, dans une petite bourse, ce qui est toujours chouette pour dater un gros tas d’os : 256 de notre ère. En revanche, pour comprendre ce qui a bien pu leur arriver, il galère un poil.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il se demande bien ce que foutait une escouade de troufions en armure dans un lacis de boyaux souterrains où ça ne devait pas franchement sentir la rose et la violette. D’autant qu’on ne pouvait s’y déplacer qu’accroupi, voire en rampant dans les passages les plus étroits. Et puis une fois qu’on a compris ce qu’ils foutaient là, reste à savoir ce qui les a tués.

– Dis donc…

– Oui ?

– Tout à l’heure tu as évoqué vingt cadavres.

– Oui ?

– Et maintenant, tu me parles de dix-neuf légionnaires.

– Voilà, ça c’est le Sam que j’aime, l’œil clair, la truffe au vent, toujours prêt à flairer le détail qui tue plutôt que de faire des calembours lamentables avec des poules. Gagné : il y a effectivement un vingtième cadavre, mais plus loin, à l’autre extrémité du tunnel où ce vieux Bob vient de trouver les soldats romains.

Bien sûr, qu’il a fait des croquis. Bien sûr, qu’on les a retrouvés.

– Un retardataire ?

– Non. Cette fois-ci, l’examen de son équipement montre que Numéro Vingt était un soldat perse. Et tu veux le petit détail spécial frisson ?

– Toujours.

– Le type est mort en essayant de toute évidence d’arracher désespérément sa cotte de maille, comme s’il avait eu besoin de s’en libérer au moment de mourir.

Please Meet Mr. N° 20.

– Oh que je n’aime pas cette petite odeur d’horreur lovecraftienne qui commence à traîner dans ces tunnels.

– Mais si t’adores ça, c’est précisément pour raconter des trucs pareils qu’on a créé ce site. Pour l’heure, tout ce que peut conclure l’ami Robert, c’est que les vingt soldats qui rampaient dans les tunnels ce jour-là sont morts en pleine panique et en tentant d’échapper à quelque chose. Mais à quoi ?

– Ben c’est bien ce que je te demande nom de dieu, tu vas cracher le morceau, oui ?

– L’examen des os ne donne aucun résultat. Il n’y a pas de traces de traumatisme violent et de toute façon, un combat rapproché dans un tunnel où il est quasi impossible de se tenir debout, ça relève de l’improbable.

– Alors ?

– Alors rien. Comme il a détecté des traces de feu à l’intérieur du tunnel, Robert Mesnil du Buisson conclut rapidement que tout le monde est mort cramé parce que ça l’arrange, mais il n’apporte aucune explication sur ce qui aurait pu déclencher l’incendie. Et pendant quelques décennies, le mystère des soldats de Doura-Europos reste entier. Jusque dans les années 2000.

– Laisse-moi deviner : un autre archéologue se penche sur la question ?

– Comment tu as fait pour… ?

– C’est littéralement le début de 250 films d’horreur, mec. Un endroit chelou est découvert par quelqu’un, il tombe sur un mystère insoluble et deux siècles plus tard, un autre explorateur se pointe au même endroit et déclenche en général l’Apocalypse en réveillant une idole oubliée.

– Bon, là, c’est un peu différent mais ça implique en effet un autre archéologue, Simon James, qui a raconté tout ça dans un article de 2011 de l’American Journal of Archaeology. En reprenant les notes et les relevés des années 30, James remarque de petit détails intéressant : en 1933, les chercheurs français avaient été très surpris par les derniers fumets d’une odeur très désagréable et…  NON SAM PAS DES CACAS ROMAINS.

– Je n’avais rien dit.

– Je connais ce regard. Ce ne sont pas non plus des relents de décomposition, dispersés depuis longtemps. Les archéologues évoquent plutôt une odeur de brûlé. James relève également la présence de cristaux d’hydrocarbures naturels sur les parois du tunnel, du bitume en l’occurrence – sans compter des traces de soufre. Assez pour reconstituer une scène assez ignoble.

– Je sens que je ne vais pas aimer.

– Manifestement, les Romains avaient repéré les sapeurs perses et s’étaient mis à creuser leurs propres tunnels pour les contrer.  

– De vraies petites taupes.

– Faut imaginer les deux groupes de sapeurs qui se cherchent à l’aveugle, sous le sol, en s’attendant à tomber tôt ou tard sur le tunnel de l’ennemi, le tout dans le plus grand silence…

– Ben oui, pour que ça reste Taupe Secret.

– BON DIEU SAM.

– Je n’ai pas pu résister.

– Je suis las, mais las. Bref :  à ce jeu du chat et de la souris, ce sont les Perses qui vont se montrer plus rapides, à en croire Simon James. Plutôt que d’attendre une confrontation directe, les soldats perses ont décidé de piéger les soldats romains.

– Oh moche…

– Ah oui. Après avoir ouvert un passage vers le tunnel romain qui les surplombait, ils ont probablement allumé un feu et orienté la fumée dans la bonne direction, peut-être à l’aide d’un soufflet. Et à en juger par les traces retrouvées sur les murs, ils avaient bien pris soin de les tartiner de soufre et de bitume.

– Ce n’est pas un peu risqué, comme technique ?

– Oh si. D’où la présence du soldat perse qui essayait à tout prix d’arracher sa cotte de maille. C’est probablement celui qui était chargé d’allumer le bousin, et il n’a jamais eu le temps de se tirer.

– Concrètement, ça a pu ressembler à quoi ?

– Imagine la scène. Il fait un noir presque total, tu progresses comme tu peux dans le tunnel que t’es en train de creuser et tu te retrouves soudain face à un mur de flammes et de gaz toxique qui t’aveugle, t’étouffe et déclenche une panique absolue. Impossible de se retourner, de courir et de fuir : tu es coincé par les gars derrière toi, dans un boyau de 60 centimètres de côté. Et tes poumons brûlent à cause du soufre, qui se transforme en acide au contact de l’humidité de tes poumons.

– Mais quelle horreur.

– Pas mal, merci. En quelques secondes, les hommes placés à l’arrière de la file indienne ont dû voir le feu manger à toute allure les bords du tunnel et la fumée leur foncer dessus. Pris au piège, paniqués et désorientés, ils ont peut-être eu le temps de voir leurs camarades se retourner en râclant la terre. La première attaque chimique de l’histoire a dû se terminer en quelques minutes. Tout ça sans que rien ne le laisse deviner à la surface. Silent and deadly.

– Oui, ça me rappelle certaines de tes flatulen..

– Sam pour l’amour de Dieu.

– Pardon.  


[1] Ben non, ça c’est Saint-Etienne.

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