Oooh, la belle bleue !

– Alors, quoi de neuf ?

– Eh ben ces derniers temps, je m’intéresse au textile.

– Ah ben oui, je comprends c’est bientôt les soldes.

– Nan, c’est pas du tout…

– Et d’ailleurs je voulais t’en parler, faudrait sérieusement que tu renouvelles ta garde-robe, ça peut plus aller ces trucs à franges.

– Mais qu’est-ce que… quoi ?!

– Pis bon, ces couleurs, comment dire…

– Tu as fini ?

– Non. Je fais une pause, mais j’ai sans doute pas fini.

– Je m’intéresse au textile, donc, et précisément aux couleurs.

– Mmm, je suis super-pas excité.

– Et tu as bien tort. Mine de rien, les colorants, c’est une affaire sérieuse. Prends la pourpre par exemple. Je ne vais pas t’apprendre qu’elle était dès l’antiquité extraite d’un mollusque, donc chère, donc rare, donc précieuse et prestigieuse. D’où le fait qu’elle soit devenue le symbole du pouvoir sous Rome, tradition qui se poursuit aujourd’hui avec les dignitaires catholiques.

– La pourpre cardinalice.

– Qui de fait est devenue plutôt écarlate pour bien faire la différence avec le violet des évêques. A noter que le mollusque en question, murex trunculus, est devenu trop rare pour être exploité, ce qui a notamment conduit au XIXème siècle à l’élaboration d’une autre substance à partir de mon composé chimique préféré…

– Tu vas encore me parler d’urine.

– Presque, de l’acide urique, en effet, mais obtenu à partir de guano. Mais précisément, quelques années plus tard, survint une petite révolution qui a tout changé dans le monde de la teinture.

– Ok, vas-y je t’écoute.

– On va commencer avec un chimiste français du début du XIXème siècle, Pierre-Joseph Pelletier. Il a notamment travaillé sur les alcaloïdes, et isolé quelques molécules notables, comme la quinine…

– Ah, bien, c’est utile la quinine.

– Je ne te le fais pas dire. Et aussi la strychnine.

– Uh, moins sympa. Vaut mieux pas se tromper.

– Vaut mieux. Dans l’histoire qui nous intéresse aujourd’hui, le point important est qu’en 1837, Pelletier et son collègue polonais Filip Walter mettent le doigt sur le toluène. Le toluène, c’est un hydrocarbure aromatique.

– J’ai vraiment du mal à associer le concept d’hydrocarbure à celui d’arôme, sauf si tu parles du délicat parfum du diesel.

– Et tu as bien tort, les hydrocarbures aromatiques sont précisément appelés comme ça parce qu’ils produisent des odeurs pas désagréables. Par exemple, tu te souviens de la colle à spatule à l’école ?

– Ouiiiiiii ! Elle sentait l’amande ! J’adorais, j’en reniflais tout le temps !

C’est la faute  de l’Education nationale !

– Eh ben y’a jamais eu la queue d’une amande dans ton pot de colle, mais plutôt du benzaldéhyde. D’ailleurs, la prochaine fois que tu tombes sur une galette des rois à un prix étonnement bas, c’est sans doute pareil.

– Ok, donc les hydrocarbures aromatiques ça sent bon pour de vrai.

– C’est ça. En fait, le terme de composé organique aromatique est créé par un autre chimiste, allemand celui-ci, August Wilhelm von Hoffman. Hoffman, travaille sur la question, et nous ramène aux teintures.

– Comment ça ?

– Dans les années 1820, plusieurs chimistes travaillent sur l’indigo, la teinture extraite de l’indigotier, un arbre qui pousse en Inde, donc c’est loin. Ils isolent une substance, l’aniline, et Hoffman la caractérise en 1855 comme un composé organique aromatique.

– Cependant il perd aussitôt la formule d’aniline.

– Non, pourqu…

– Du coup, il crie pour qu’elle revienne.

– Oh p…

[la conversation est alors interrompue par des scènes d’une obscénité et d’une violence qu’il vaut mieux ignorer pudiquement]

– A l’époque, Hoffman travaille cependant surtout sur un autre projet : il veut synthétiser de la quinine.

– On y revient.

– Eh oui, en pleine époque coloniale une substance qui permet de lutter contre le paludisme est particulièrement utile, et si on pouvait en produire en laboratoire plutôt que d’aller récolter de l’écorce en Amérique du sud… Hoffman dispose d’un jeune assistant, William Henry Perkin, âgé de 18 ans à l’époque. Tu vas voir, c’est marrant, c’est une histoire de boucle. Perkin bidouille avec de l’aniline et…il ne découvre pas du tout comment synthétiser de la quinine.

– Le nul !

– A voir, mais en revanche il crée de la mauvéine, qui comme son nom l’indique est un colorant mauve. C’est le premier colorant industriel de l’histoire. Du coup il file construire une usine à mauvéine, qu’il installe à Greenford Green, près de Londres, histoire de dérouter les espions industriels.

Puis un jour l’usine a explosé, et la suite appartient à l’histoire de la musique.

Avançons de quelques années. Nous sommes maintenant en Allemagne. Le professeur Paul Ehrlich s’intéresse aux techniques de coloration des échantillons biologiques en médecine (tissus, cellules, microbes). Il découvre par exemple en 1882 une méthode pour colorer le bacille de Koch avec de la fuchsine, je te laisse imaginer en quelle couleur. La fuchsine qui est produite à partir d’aniline. Mais il n’en reste pas là. Son raisonnement est de se dire que si on peut colorer précisément certains parasites ou microbes, cela revient à les cibler. Il remarque en outre que certains colorants tuent les micro-organismes. Il creuse la question, et il invente tout bonnement la chimiothérapie, c’est-à-dire l’usage de molécules chimiques pour lutter contre les maladies.

– Mais, je…enfin on avait déjà des médicaments, donc des substances chimiques ?

– Oui, mais ils étaient issus de plantes. Là l’idée est de créer une molécule de toute pièce dans un laboratoire.

– D’accord.

– Ehrlich s’intéresse d’abord au trypanosome, le parasite de la maladie du sommeil, qu’il attaque à partir d’une forme atténuée d’arsenic (atoxyl). Le composé cible bien le parasite, mais ça reste trop toxique pour le malade. Puis il s’attaque à la syphilis, en travaillant toujours sur l’arsenic. Au bout de 606 tentatives, il obtient le salvarsan en 1908, qui lui permet de commercialiser la première cure contre la syphilis (autre que le mercure, qui a quand même pour effet secondaire notable d’être…euh…puissamment toxique) en 1911. 1908 est par ailleurs l’année où il obtient le Prix Nobel de médecine pour ses travaux sur l’immunité.

“J’ai un prix Nobel et  un médicament contre la syphilis ? Je vais prendre quelques jours pour…euh…célébrer. Avec des amies.”

Le salvarsan devient très vite le médicament le plus prescrit au monde.

– Y’a des succès, comme ça, on peut pas prévoir. Un médicament contre la syphilis, le Viagra…

– Totalement imprévisible. De relativement courte durée, cela dit. Le salvarsan est efficace, mais provoque encore régulièrement nausées et vomissements, donc il est abandonné à la fin des années 40 avec la pénicilline.

– Donc si je résume, un gars cherchait à synthétiser un médicament, au lieu de ça il découvre un colorant, qui est plus tard utilisé par un médecin pour élaborer des médicaments.

– C’est ça. Une boucle, je te disais. Mais j’en ai pas fini avec les teintures !

– Vas-y, tu es lancé.

– Tu te souviens du toluène ? Eh bien en 1863, un autre chimiste,

On le sait peu, mais dans la seconde moitié du 19ème siècle, les chimistes représentaient 35% de la population européenne.

Julius Wilbrand, travaille sur le toluène. Précisément dans le but de produire de nouvelles teintures. Son objectif est d’y ajouter du dioxyde d’azote, autrement dit de le « nitrater ». Il parvient à combiner trois groupes de dioxydes d’azote avec le toluène, produisant ainsi du tri-nitro-toluène. Du TNT.

– Et il explose dans son laboratoire avant d’avoir pu comprendre.

– Pas du tout. Il est d’abord bien content, parce que le TNT produit en effet une jolie nuance de jaune. Il est aussi explosif, certes, mais moins que d’autres molécules voisines déjà connues, comme trinitrophénol et la nitroglycérine. Et c’est pour ça que les militaires s’y intéressent.

– Ils s’intéressent à un produit qui est moins explosif ?

– Oui, parce que moins explosif signifie moins réactif. Il explose moins, et surtout moins facilement. Il est donc plus sûr à manier que la nitroglycérine, qui est notoirement chatouilleuse. En outre, il n’est pas soluble et facilement malléable, donc d’un usage plus simple et large. Enfin, cette moindre réactivité est utilisée, en premier lieu par l’armée allemande, pour mettre au point au début du 20ème siècle des obus et torpilles qui pénètrent leurs cibles avant de détonner, plutôt que d’exploser bêtement à l’impact, et sont donc bien plus efficaces.

Il y a incontestablement de belles nuances de jaune.

Aujourd’hui, le TNT est devenu la référence pour mesurer la force d’une explosion, par exemple quand on parle d’une bombe atomique de plusieurs kilo- ou mégatonnes, mais à l’origine l’idée était tout innocemment de créer des jolies couleurs. Ca va pas arranger la réputation du jaune.

– Du jaune, du mauve, tu en as d’autres ?

– Ouais, faut que je te parle du vert, aussi. Et peut-être un peu de rouge.

– Ca me donne soif.

– Pareil. Ce sera pour une prochaine fois.

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