Statue farcie

– Sam, si je te demande de me donner une liste de métiers dans lesquels il n’est pas particulièrement surprenant de tomber sur un cadavre, tu me réponds… ?

– Que tu commences à nouveau à m’inquiéter et que je vais peut-être rappeler les gens de Sainte-Anne. On a rénové le pavillon des agités depuis ton dernier séjour, tu y seras comme un coq en pâte.

– Ton manque d’imagination me consterne. Secouristes, thanatopracteurs, légistes, policiers de la criminelle…

– J’ai compris l’idée, pas où tu veux en venir.

– Oh ça va venir, mais disons que le métier de restaurateur ne vient pas tout de suite à l’esprit.

– Oh tu sais, pour peu que tu te retrouves à retaper une peinture à base de brun momie

Une momie égyptienne s’est cachée dans ce tableau de Martin Drolling*. Sauras-tu la retrouver ?

* Authentique.

– Argument recevable mais disons que c’est un peu différent dans le cas d’un pigment, t’es tout de même assez loin de la dépouille de départ. Non, je te parle d’un corps humain parfaitement identifiable. Genre Rascar Capac, tu vois ?

– Laisse-moi deviner, tu vas me parler d’un truc horrible.

– Horrible n’est pas le mot, je compte plutôt rentrer dans ta tête pour y semer les graines immondes d’invraisemblables cauchemars, dans l’idée que des abominations non euclidiennes te réveillent la nuit prochaine, hurlant de terreur dans tes draps trempés de sueur.

– Ça les changera des autres fluides corporels.

– Hein ? Non, je ne veux pas savoir. Bref : tout commence en 1996 quand un collectionneur hollandais, Oscar van Overeem, achète le plus légalement du monde une statue de Bouddha, venue de Chine. Une belle statue d’argile : Siddhârta est représenté souriant et les yeux mi-clos, paisiblement assis dans la position classique du lotus, recouvert d’une laque dorée. Regarde comme il est beau.

Mon comptable aussi me regarde avec cette expression. C’est jamais bon.

– De fait. Il est grand ?

– Un mètre vingt – autrement dit grandeur nature, puisqu’il est assis en tailleur. Et quand je dis grandeur nature, ce n’est pas franchement une métaphore.

– Sainte-Marie mère de Dieu, laisse-moi deviner…

– Tu le sens venir, hein ? En 2015, le propriétaire de la statue décide de la faire retaper après avoir détecté quelques craquelures au niveau du socle. Reste à savoir comment la restaurer correctement ; pour ça, il confie sa statue à l’université d’Utrecht, histoire d’y mener la série d’analyses qui permettront de savoir comment s’y prendre sans tout saboter. Et pour ça, en dehors d’une datation au carbone 14, il n’y a pas mieux que l’imagerie médicale. Et voilà comment Bouddha se retrouve dans la salle d’attente de l’hôpital de Meander à Amersfoort pour y passer une série d’examens dont un CT-Scan, un passage au rayon X qui permet de voir la structure interne d’un objet. Eh ben j’aime autant te dire qu’ils n’ont pas été déçus, parce que voilà ce qu’ils ont vu apparaître à l’écran.

“Chef, venez voir, je pense qu’on est tombés sur un os.”

– ENFIN MAIS Y A UN MONSIEUR LA-DEDANS.

– Un monsieur mort. Mais effectivement, question surprise, Kinder peut aller se rhabiller. Et encore, tu vois un squelette sur le scan, mais c’est trompeur : la statue est littéralement farcie d’une momie parfaitement conservée, avec les chairs et la peau. Un peu comme quand tu roules le jambon dans une paupiett…

– JE VOIS OUI MERCI BIEN. Ils l’ont sorti ?

– Ça ne va pas, non ? Impossible sans tout péter, ils l’ont soigneusement laissé en place et se sont contentés de lui glisser un endoscope dans l’anatomie pour aller récupérer quelques échantillons de tissus et d’os, histoire d’en savoir plus.

– Et alors ?

– Ils n’étaient pas au bout de leur surprise. Les analyses ont montré que la statue avait 300 ans, mais que son locataire avait de son côté dépassé le vénérable tournant du millénaire.

– Attends…

– Oui : la momie est resté dans son état naturel pendant 700 ans avant de se faire recouvrir d’argile. On a aussi appris autre chose. Wilfrid Rosendahl, un paléontologiste allemand qui faisait partie de l’équipe chargé des analyses, a d’abord constaté qu’il s’agissait d’un homme âgé de 40 à 50 ans. Et en explorant l’intérieur de la statue avec leurs p’tits tuyaux, les chercheurs ont appris une foule d’autres trucs. Que le ventre et le thorax du mort avaient été vidés de leurs organes, tiens.

– C’est plutôt classique pour une momie, non ?

– Oui, on a tendance à virer tout ce qui bloblote. En l’occurrence, on a remplacé toute la tripaille par du papier mâché. Ils ont même réussi à identifier des caractères chinois dessus.

– Oui, ça se digère mieux quand on mâche bien.

– Ne sois pas macabre. Les scientifiques, pilotés par Erik Bruijn, un spécialiste néerlandais de culture et d’art bouddhique, ont aussi découvert une sorte de boudin de tissu sur lequel le corps était assis. C’est ce qui a permis à Erik Bruijn de comprendre comme un moine bouddhiste avait bien pu se retrouver recouvert d’argile et laqué comme un canard.

– Eh ben raconte, qu’on sache qui viendra se venger d’être venu l’emmerder jusqu’au nirvana.

Un bon résumé.

– La dépouille pourrait bien être celle de Liuquan, un célèbre maître bouddhiste chinois mort depuis un gros millier d’années. L’hypothèse la plus probable serait que Liuquan, sentant sa fin proche, se soit lancé dans un processus d’auto-momification.

– Pardon ?

– Tu m’as parfaitement entendu.

– Et ça consiste en quoi ? On se fait soi-même passer le cerveau par les narines avant de sauter dans un bain de natron ?

– On est assez loin des techniques égyptiennes, chaton. Le processus en question relève plutôt d’une forme de méditation un peu extrême.

– AH BEN C’EST LE MOINS QU’ON PUISSE DIRE OUI.

– Ce que je veux dire, c’est que c’est un rituel assez bien documenté, réservé aux maîtres bouddhistes les plus réputés. On a les traces d’un premier cas en Chine en 459, suivi d’une cinquantaine d’autres jusqu’au 10e siècle. Au Japon, la pratique est identifiée dès le 8e siècle dans le cadre de l’école Shugendo, réputé pour son ascèse extrême. Elle s’est ensuite répandue au Tibet, au Vietnam, en Thaïlande… Finalement, ça a été interdit au Japon à partir de 1872. En Chine, on en voit toujours dans des sanctuaires comme le Pic de Dongyan, qui abrite la momie statufiée d’un moine mort en 1619.

– Non mais très bien, mais ça consiste en quoi ?

– Lorsqu’un maître réputé voyait arriver la fin de sa terrestre existence ou se sentait prêt à faire le grand saut, il pouvait se mettre à pratiquer une forme de jeûne particulièrement extrême, jusqu’à n’avoir littéralement plus que la peau sur les os. Le tout se doublait d’une pratique de la méditation quasi permanente, et peut-être de la consommation d’un thé empoisonné.

– Hein ? Mais pourquoi ?

– Pour préparer le corps à repousser les bestioles qui se chargent en général de te rappeler que tu n’es certes que poussière, mais que ça passe d’abord par une étape où que tu n’est que pourriture infâme et fluides méphitiques. Petit à petit, l’influence du poison, du jeûne et de la méditation amenait le moine à un état de transe à peine éveillée – concrètement, un état à la limite du coma qui se terminait par une mort par inanition. On pense que les corps étaient ensuite exposés au feu pour finir de les dessécher.

– Et ensuite ?

– Eh ben ensuite et si le corps restait effectivement intact dans la durée, les moines et les croyants y voyaient la preuve que le défunt avait atteint un état de conscience hors du commun. On exposait en général ces momies dans les temples pour attirer et inspirer les pèlerins, et accessoirement pour se faire un peu mousser en vantant au passage l’excellence des pratiques de son monastère.

– Mais du coup, pourquoi il s’est retrouvé couvert d’argile, ton bonhomme ?

– Là encore, c’est une hypothèse mais il est possible qu’avec le temps, le corps du moine ait commencé à s’abîmer. Les moines auraient alors eu l’idée de le recouvrir d’argile pour le transformer en statue.

Et dire que si ça se trouve, Vercingétorix a été coulé là-dedans.

– En gros, ils l’ont laissé assis quelques siècles avant de lui plâtrer la tronche quand il a commencé à être bouffé aux mites ?

– … Alors je préfère le voir comme un moyen de respecter le caractère sacré de sa dépouille et l’exemplarité qu’il avait souhaité donner à sa mort. Mais en gros, oui.

– Et il est devenu quoi, Liuquan ?

– Aux dernières nouvelles, un bien beau cas juridique.

– Explique.

– Des habitants du village de Yangchun, dans le sud-est de la Chine, pensent avoir reconnu une statue qui leur a été volée en 1995. Ils ont réclamé le retour de la dépouille ; le collectionneur n’est pas d’accord, les chercheurs les supplient de les laisser procéder à des expertises complémentaires au nom de la science, les avocats s’en mêlent, bref : c’est un casse-tête qu’il faudra probablement des années pour trancher.

– On est en train de réussir à énerver l’âme immortelle d’un maître bouddhiste qui avait réussi à devenir exactement ce qu’il voulait devenir ?  

– Voilà.

– On est foutus.

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