Opération Vérole

– Sam, en, cas de troisième guerre mondiale, tu préfères mourir vitrifié par une bombe H ou couvert de pustules immondes dans un plumard ?

– T’as de ces questions. Vitrifié, quitte à faire, ça doit aller plus vite.

– Même avis ici. Eh ben figure-toi que les Amérindiens n’ont pas eu le choix quand les Européens ont débarqué.

– Les maladies des conquistadors, tout ça ?

– Ouaip. Ça porte même un nom : l’échange colombien, autrement dit l’échange biologique entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Dans le lot, tu as tout ce qui est arrivé des Amériques en Europe, comme le maïs, la tomate ou le cacao et tout ce qui est parti dans l’autre sens comme les chevaux, la canne à sucre ou les poires. Le truc, c’est que dans l’échange colombien, il y a aussi une jolie collection de germes, de virus et de bactéries. Des cochonneries comme la coqueluche, le typhus et la rougeole ont commencé à faire des ravages à la seconde ou presque où Christophe Colomb a pointé le bout de sa nef. Déjà pour des Européens, ce n’était pas gagné de s’en tirer vivant, mais sur des organismes qui n’avaient pas développé l’ombre d’un anticorps, c’est l’enfer.

– Et localement, je crois que ça a même éradiqué des peuples entiers.

– C’est ça. L’ambiance, c’était un peu « je vous ai apporté des bubons parce que les fleurs c’est périssable ». L’épidémie de variole qui touché la capitale aztèque Tenochtitlán a couché au bas mot 90 % de la population, ce qui a largement contribué à la chute de la ville quand Cortès l’a attaqué avec trois soldats et deux pétoires. Mais ceci dit, c’est un peu différent d’une attaque bactériologique : les Européens n’avaient pas voulu se servir de la variole ou du typhus comme d’une arme de destruction biologique massive. Ils ont « seulement » sauté sur l’occasion, si j’ose dire.

– Parce qu’il y a eu des salopards pour le faire exprès ?

– Ben évidemment. Et là où ça va te faire plaisir, c’est qu’un des principaux suspects est…

– … anglais ?

– Voilà. Dis donc, en dépit d’une vie intime qu’on sait aventureuse, tu t’y connais, en variole ?

– Pars du principe que je suis nul.

– Je fais en général comme ça, de toute façon. La variole, on la connaît plutôt sous un autre nom qui parle à tout le monde en général et au bas clergé breton en particulier : la vérole, bien connue pour avoir eu la peau de Louis XV. C’est viral, c’est vachement contagieux et ça te couvre le corps de pustules bien dégueulasses comme il faut.

– C’est mortel ?

– Pas mal, merci : un Européen avait 20 à 30 % de chances d’y laisser la vie, 97 % dans le cas de la variole dite maligne. Quant à ceux qui survivent, ils sont mutilés à vie par les cratères atroces que laissent les pustules. Tu te rappelles de la fin des Liaisons Dangereuses ? C’est le châtiment que l’auteur réserve à Madame de Merteuil.

– Aaah, Merteuil.

– Oui, Sam ? Un petit retour de libido littéraire ?

– Aaaaaaaaaaah, Merteuil.

Aaaaah, Jeanne.

– Oui, hein ? Bon, on rêvera plus tard : revenons à tes Anglais, ce qui suppose de quitter l’Amérique pour atterrir nettement plus au nord, en 1764. Laisse-moi te présenter Jeffery Amherts, commandant en chef des armées anglais en Amérique du Nord pendant la Guerre de Sept Ans. C’est à lui qu’on doit quelques-unes des plus grosses tatouilles qu’on ait ramassé au Canada, et c’est sous son commandement que la Nouvelle-France cesse d’exister. Mais en mai 1763, ce ne sont plus les Français qui l’inquiètent.

“Variola ultima ratio regum est”

– Les tribus amérindiennes ?

– Ouaip, les Delaware en particulier. Et ça sent moyennement bon autour de Fort Pitt, là où se trouve aujourd’hui Pittsburgh, en Pennsylvanie. Non seulement ça pue salement du cul parce que les escarmouches et les attaques se multiplient, mais pour ne rien arranger, les soldats qui défendent le fort sont en train de choper la vérole à qui mieux mieux. Bref : la lose. De Londres, où il est rentré pour quelques mois, Amherst envoie alors une série de courriers tout ce qu’il y a de sympathiques au colonel qui commande l’armée de secours expédiée à la rescousse du fort, Henri Bouquet.

– C’est moi ou ça ne fait pas très anglais, comme nom ?

– C’est parce que c’est suisse. Henri Bouquet est un mercenaire qui vient tout droit du canton de Vaud. Et son échange épistolaire avec Amherst est d’un cynisme et d’un racisme à toute épreuve.

– Du genre ?

– Dans un premier courrier, Amherst écrit : « ne serait-il pas possible d’envoyer la variole parmi les tribus d’Indiens mécontents ? Nous devons utiliser tous les stratagèmes en notre pouvoir pour les réduire ». Le 13 juillet 1763, Bouquet lui répond : « Je vais essayer d’inoculer les Indiens au moyen de couvertures (…) en prenant cependant soin de ne pas attraper la maladie moi-même. Comme il est dommage de leur opposer de bons soldats, j’aimerais que nous puissions aussi utiliser la méthode des Espagnols, et les pourchasser avec des dogues. »

– Sympa.

– Très. Dans le courrier suivant, Amherst adore l’idée et répond ceci : « Vous ferez bien d’essayer d’inoculer les Indiens au moyen de couvertures, ainsi que d’essayer toute méthode qui pourrait servir à exterminer cette race exécrable. »

– Et ils l’ont fait ?

– Oui, mais impossible de dire si c’est la lettre de Amherst qui a déclenché l’opération ou si d’autres y avaient déjà pensé, ce qui est le plus probable. En tout cas, une autre archive de la même année, en 1763, montre comment les Anglais s’y sont pris. William Trent, un négociant installé Fort Pitt, écrit ceci à un de ses contacts : « nous leur avons donné deux couvertures et un mouchoir provenant de l’hôpital des variolés. J’espère bien qu’ils apporteront l’effet désiré ».

– Une version sale du cheval de Troie, quoi.

“Je serais vous, je ne toucherais pas au tapis de selle.”

– Oui.  Sous couvert d’échanges de présents entre émissaires, on leur file une couverture truffée de virus. Et il n’y a pas que la lettre : Elizabeth Fenn et Benedict Kiernan, deux historiens, ont retrouvé les archives de l’hôpital militaire, qui ont confirmé que deux couvertures et des mouchoirs avaient bien été pris à des patients « pour transporter la variole aux Indiens ». Le commandant les a même dédommagés.

– Et ça a marché ?

– Oui. La rébellion de Pontiac, du nom du chef indien à l’origine de la révolte, a échoué dans les semaines qui ont suivi, victime d’une des premières attaques biologiques volontaire sur le continent américain, en tout cas la première documentée.

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