Crash course

– Tiens, tu tombes bien, c’est pour une enquête.

– Ah non, hein, je te connais, je te vois venir. Tu vas encore me demander quel est mon matricule de droïde de Star Wars à partir de mon numéro de carte bancaire et de mon identifiant de mail.

– Mais pas du tout enfin, c’est beaucoup trop grossier. Non, c’est pour une vraie étude sur l’évolution de la perception du message publicitaire à travers les générations.

– Une vraie étude ?

– Uh huh.

– Que tu fais, toi ?

– Je ne vois pas ce qui te surprend.

– Admettons.

– Bon, alors imaginons que je suis une compagnie aérienne, disons. Je veux te convaincre d’acheter des billets chez moi. Si je te parle de la qualité du service, ça peut t’intéresser ?

– Oui, je suppose.

– La fourniture exclusive auprès des meilleurs fabricants ?

– Ca me paraît un bon argument.

– La qualité de la formation de mes pilotes et des équipes de maintenance ?

– J’imagine.

– Le haut niveau des prestations à bord ?

– Oui oui, tout ça c’est bien. Ca paraît logique.

– Je le note… Et si maintenant je t’invite à venir assister en direct au spectacle exceptionnel d’un avion qui s’écrase ?

– QUOI ?!

– « Et pour votre plus grand émerveillement, devant vos yeux ébahis, un de nos meilleurs gros porteurs se transformera dans un formidable fracas en masse de métal tordue et fumante », non ?

– Mais enfin ça va pas ?! Tu veux que les gens soient pris de panique à la seule mention d’un aéroport ?

– D’accord, d’accord. « Le sujet marque une différence sensible avec le public de référence. »

– Comment ça de référence ? Quelle référence ?

– 1896.

– Y’avait des compagnies aériennes en 1896 ?

– Non, en l’occurrence c’était une compagnie ferroviaire, mais l’idée était la même.

– Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

– C’est le Crash at Crush.

– Le…crash à Crush ?

– Précisément.

– Ca n’a aucun sens. Sauf à imaginer un crash dans une bourgade qui s’appellerait, par un hasard extraordinaire, Crush.

– C’est exactement ça.

– Y’a un bled qui s’appelle Crush ?

– Qui s’appelait, oui.

– Mais enfin où pourrait-on avoir une idée aussi…

– Au Texas.

– Ha. Ok. Alors c’est possible.

– Totalement. Cela dit c’était pas un vrai patelin. C’était surtout le nom d’un gars.

– Attends, je comprends rien. Reprends du début.

– C’est l’histoire d’un rêve. Le rêve de William George Crush. Un employé dévoué, qui voulait faire le bien de sa compagnie. Il aurait pu fonder une entreprise de, je ne sais pas, chocolat aux noisettes, mais non. Le Destin en a voulu autrement.

– Il bossait pour qui alors ?

– Pour Katy.

– Katy qui ?

– William était agent général de voyage pour la Missouri-Kansas-Texas Railroad, la MKT, ou « em-ké-ti », en langue locale, et donc usuellement surnommée Katy.

– D’ailleurs. Et à part avoir littéralement un nom à déclencher la bagarre, il fait quoi ton Crush ?

– C’est pas mon crush. Tu sais, moi, je ne suis pas porté sur les hommes.

– Andouille.

– Crush cherche à accroître la renommée de sa compagnie. Ca part d’un bon sentiment. Il se dit donc que ce qui serait bien vendeur, c’est de montrer un accident en spectacle.

– Un accident de train ?

– Oui.

– Pour donner aux gens l’envie de voyager en train ?

– Je vois que tu as mis le doigt sur le cœur du raisonnement.

“Le train, c’est l’aventure. Et qui dit film d’aventure dit explosions. Imparable.”

– C’est qu’il est très absurde, et sans me vanter j’ai une réelle affinité avec l’absurde.

– Je crois que tout le monde avait remarqué. Il faut se mettre à la place du Texan moyen à la fin du 19ème siècle.

– Je crains d’avoir du mal.

– Mais non. C’est essentiellement comme le Texan contemporain, mais en plus tu te fais prodigieusement suer. Y’a rien à faire. Les hommes peuvent rejoindre le comité agricole du coin, et…je ne sais pas, j’imagine que d’une façon ou d’une autre ça finit en tirant sur des trucs. Quant aux femmes, ça risque d’être la paroisse ou la ligue de tempérance locale. Le potentiel de divertissement est limité.

– Certes.

– Dans ce contexte, assister à l’accident de ce qui constitue la machine la plus rapide et imposante de l’époque représente a minima une rupture dans la monotonie quotidienne.

– Admettons.

– En fait, l’intuition première ne vient pas de Crush, mais d’un dénommé Streeters, vendeur d’équipements ferroviaires. En 1895, il a l’idée d’organiser dans l’Ohio un déraillement spectaculaire, que la presse locale salue comme « le spectacle le plus réaliste et dispendieux jamais produit pour le divertissement du public américain ».

– Ca je veux bien croire que ce soit spectaculaire.

– Crush en entend parler, et décide de monter en gamme. Il pense grand, il pense épique, il pense romain. Il veut une bataille de gladiateurs.

– Des gladiateurs à vapeur? Des gladiapeurs ?

“Tchou tchou !”

– C’est ça. Il imagine deux locomotives de 35 tonnes lancées l’une contre l’autre à plus de 80 km/h, et qui…bon ben tu vois bien.

– Ah oui, ça va faire du bruit.

– Voilà. Crush parle donc de son idée à ses patrons. Or il se trouve que la MKT est profitable, mais pourrait bénéficier d’un peu de promotion. Après tout, la dépression économique de 1893 a envoyé au tapis un quart des compagnies américaines, alors ça ne peut pas faire de mal.

– Oui, enfin…

– C’est comme ça qu’ils voient les choses. Le projet reçoit donc un feu vert, Crush peut transformer sa vision en réalité. Il met donc la main sur deux locos en passe d’être remisées. Puis il se renseigne auprès de collègues ingénieurs sur le danger potentiel de l’opération, faudrait pas croire qu’il était inconscient.

– Ca ne m’a pas traversé l’esprit une seconde.

– Ils considèrent tous qu’il n’y a pas de risque d’explosion de chaudière. Tous sauf un, qui est donc ignoré. La locomotive n°1001 est repeinte en rouge avec liseré vert, et la n°999 en vert avec liseré rouge. Maintenant, il faut un lieu. On décide de le créer de toute pièce, et de lui donner le nom, il est vrai particulièrement propice, de celui qui a eu l’idée. Ce sera la bourgade éphémère de Crush. Le site se situe une grosse vingtaine de bornes au nord de Waco, pas très loin au sud de la ville de West, ce qui m’amuse.

– Un rien t’amuse.

– De fait. C’est dans le comté de McLennan, traversé par la voie Dallas-Houston.

– Attends, ils font ça sur une ligne de chemin de fer en exploitation ?

– Mais non. Ils construisent une petite voie de 4 miles, parallèle à la Dallas-Houston. Et au milieu, c’est Crush.

– Mais attends, c’est quoi Crush, à part, j’imagine, des gradins ou quelque chose du genre ?

– Tu imagines bien, mais ça va au-delà. Crush est en fait une sorte de fête foraine. Littéralement, puisque tu y retrouves plusieurs attractions foraines venues de Chicago, des spectacles de foire, des stands de boisson, des restaurants, et autres. Au point que la presse locale parle de Crush comme d’une attraction à ne pas manquer, indépendamment du crash. Crush devient le sujet au cœur de l’actualité texane en attendant la collision ferroviaire, prévue le 15 septembre.

– Et ça attire du monde ?

– Pas qu’un peu. La bonne idée de la Katy, c’est que le spectacle lui-même, le crash, est gratuit. Elle propose par ailleurs des billets à 2 dollars pour se rendre sur place depuis n’importe où au Texas (qui est plus grand que la France, je te rappelle). A 10h du matin, il y a 10 000 curieux dans les rues de Crush. Le succès est tel que la collision initialement prévue à 16h est reportée puisque que des trains continuent à arriver. Aussi, la foule enthousiaste renâcle à respecter les distances de sécurité, que Crush a fixé à 180 mètres (100 pour la presse). Au total, ce sont 40 000 spectateurs qui se pointent.

– Pas mal.

– Carrément. Crush devient momentanément la deuxième ville la plus peuplée de l’Etat. Katy a même prévu une police de 300 agents pour garder l’ordre. Enfin, à 17h10, Crush donne le signal. Chacune des locos tire six wagons. Les deux convois se présentent à la foule au niveau du point estimé de collision, pour que le tout puisse être immortalisé.

Faites vos jeux, rien ne va plus.

Les deux locomotives font alors marche arrière pour aller se placer chacune en bout de piste.

– Et c’est parti !

– C’est parti. Les équipages effectuent tous les réglages nécessaires, puis sautent des trains avant qu’ils aient pris trop d’élan. Les deux convois atteignent leur vitesse de pointe et se précipitent l’un vers l’autre.

“Je sens que cette promo va en jeter.”

Et puis… CRASH !

C’est flou, remboursez !

– Et alors ?

– La collision se passe aussi bien, et spectaculairement, que possible et prévu. Mais immédiatement après, les deux chaudières explosent. Le truc qui n’était pas censé arriver. Pour citer un article de l’époque « l’air est empli de missiles de fer et d’acier dont la taille allait d’un timbre-poste à une roue ». L’un des spectateurs, vétéran de la Guerre de Sécession, déclare que l’explosion est plus effrayante que la dernière charge à Gettysburg.

– Vache. La foule a bien fait de se mettre à distance, finalement.

– Malheureusement, ça ne suffit pas. Il y a au moins deux morts, et de nombreux blessés. Le photographe engagé pour prendre les clichés officiels y laisse un œil.

– Les cons. J’imagine qu’ils n’ont pas fini de s’en mordre les doigts. Bien fait.

– Il y a une morale dans cette histoire. Crush est viré dans les jours qui suivent.

– Ah, bien. Quand même.

– Euh, nan, c’est pas ça la morale. Il est viré, mais les dirigeants de la MKT se rendent vite compte qu’en fait le coup de pub est un succès retentissant, et le réembauchent dès le lendemain. Tout le monde parle de la compagnie, y compris à l’étranger, et les conséquences négatives sont…nulles. Le photographe éborgné reçoit 10 000 dollars et un passe à vie pour voyager…

– A l’œil.

– Merci, j’en attendais pas moins. La MKT traite les autres plaintes aussi rapidement que possible, et engrange les bénéfices de sa notoriété. Quant à William Crush, il accomplira une carrière de plus de 60 ans au sein de la compagnie. Et tu veux savoir le pire ?

– Non.

– Tant pis. Dans les années qui suivirent, plusieurs compagnies refirent le même coup. Ce qui aurait logiquement dû servir de leçon devint en fait un exemple à suivre.

– C’est ça ta morale ?

– Tu noteras que j’ai pas dit qu’elle était belle.

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