Tournez Manège, a serious game

– Sam, chacun connaît ton goût pour les musiques qui envoient du pâté, comme Fatal Vomit ou Henri Dès.

– C’est Ultra Vomit, bougre de Béotien. Et j’assume tout.

–  Même Évier Metal ? … Bref : on connaît moins ton amour pour Charly Oleg.

– On a fait des procès en diffamation pour moins que ça, tu sais.

– Ceci dit je comprends, se retrouver exposé très tôt à des choses comme Tournez Manège laisse des traces. Et encore, chez toi ça reste mesuré, comme effet. Mais chez certains, le traumatisme est plus violent.

– Je sens encore venir une histoire glauque, mais glauque…

– Absolument, et crois-moi, c’est pas facile à partir de Tournez Manège ou plutôt de sa version originale américaine, The Dating Game.

– Papiers.

– En gros, le jeu du rencart, une émission de la chaîne ABC créée dans les 60’s par Chuck Barris, un des rois de l’entertainment 100 % classe et bon goût.

Le tout annoncé par un logo sobre et sophistiqué.

– Tu rigoles, pour le bon goût ?

– Oui. Le concept originel de The Dating Game, c’est une bachelorette qui pose des questions à trois candidats assis de l’autre côté de la cloison et en choisit un à l’aveugle avant de passer la soirée et plus si affinités avec lui, aux frais de la production. Évidemment pour que ce soit plus fun, tu fignoles le casting masculin en retenant en général quelques archétypes : le beau gosse ténébreux, le myope à grosses lunettes, le sportif-costaud-pas-malin, le gentil bâti comme un flanc aux œufs, le petit malin, le weirdo… Tout le « suspense » repose sur l’idée de savoir si Ken et Barbie finiront ensemble ou si la malheureuse candidate aura un rictus de déception à l’ouverture du rideau.

– Oh ben c’est con comme un pâté mais plutôt innocent, non ?

– Bof. Au-delà du fait que le jeu repose littéralement sur l’idée qu’on peut gagner une soirée avec une femme comme on gagne L’Encyclopédie du chien en huit volumes en à peine 19 victoires de rang dans un jeu de France 3, les candidates sont retenues parce qu’elles cadrent avec les fantasmes de Monsieur Tout le monde. Mais le pire tient surtout aux questions que la production lui fait poser sont systématiquement conçues pour provoquer des sous-entendus graveleux de la part des trois crevards qui n’attendent que le coup de sifflet du présentateur pour lui sauter dessus – on n’est franchement pas très loin de la caricature des Inconnus.

– « Ingrid est-fe que tu préfères les films d’aventure ou les comédies et furtout après est-fe que tu baives ? »

– Voilà, t’as bien compris le sous-texte : ça se veut impertinent et coquin, ça sent l’hormone de blaireau à 300 mètres. Bref : le 13 septembre 1978, l’émission commence avec une jeune candidate venue de Phoenix, Cheryl Bradshaw, à qui on vient clairement de vaporiser huit litres de laques sur les cheveux en loge.

“On a aussi un partenariat avec Colgate”

– Je lui trouve un faux air de Laura Palmer dans Twin Peaks.

– Tiens, il y a quelque chose, oui. Et en face de Cheryl donc, trois candidats comme à chaque fois dont ce monsieur.

“… Je prends ta main alors je sens que j’ai pour toi, oh wow wow , l’amour au bout des doigts…”

– Qui, Mike Brandt ?

– Entre la coiffure Bee-Gees, l’œil de velours, le col ouvert et le bronzage à la truelle, il y a quelque chose, hein ? Mais non. Le beau gosse que tu vois là, c’est Rodney Alcala.

– Enchanté.

– Ça m’étonnerait, c’est un des serial killers les plus dangereux des 70’s.

– Ah.

– Comme tu dis. Lorsque l’émission est tournée, il a déjà une jolie série de meurtres à son palmarès, ce que la production ne pouvait pas deviner vu que personne ne l’a encore gaulé pour ça. En revanche, il avait déjà une condamnation pour violences à son casier. Et par violences, j’entends bien sûr « avoir violé et battu à coups de barre de fer une gamine de huit ans ». Crime qui lui a valu de figurer brièvement sur la célèbre liste des Ten Most Wanted du FBI.

– Mais qu’est-ce qu’il fout dehors ?

– Il a fait plusieurs années de tôle en deux épisodes au tout début des années 70, mais les parents de la petite n’avaient pas voulu imposer un procès à leur fille ; le procureur n’avait pas de preuves matérielles pour autre chose que les violences… Dès qu’il a foutu un pied dehors dans le cadre des programmes de réinsertion, il a changé plusieurs fois de nom, d’État, de métier… Quand il arrive sur le plateau de The Dating Game, l’animateur Jim Lange le présente comme un photographe à succès qui fait du parachutisme et de la moto. Sexy, non ?

– Alors qu’en fait…

– Tout n’est pas faux, écoute. Il a bien un appareil, par exemple.

– Oh je sens que ça craint.

– Sa spécialité, c’est de jouer les photographes de mode pour convaincre des adolescents – filles ou garçons – de se constituer un book. Il fait le coup depuis des années et les images sont généralement explicites, si tu vois ce que je veux dire.

– Bon, c’est moins atroce que ce je redou…

– Plus tard, les enquêteurs ont retrouvé un bon millier de ces clichés chez lui. La plupart des modèles n’ont jamais été identifiés. Pas mal d’enquêteurs pensent qu’il s’agit en partie de souvenirs qu’Alcala aurait gardé après les avoir tués. Sa spécialité consistait à les étrangler plusieurs fois de suite, en les amenant chaque fois au bord de l’inconscience avant de les ranimer. Puis à les tuer une bonne fois quand il commençait à avoir mal aux mains.

– Oh.

– Ce qui est certain, c’est qu’en septembre 1978, il est au beau milieu d’une de ses petites crises meurtrières.

– On parle d’un tueur en série de quelle envergure, là ?

– Officieusement, les estimations vont de 30 à 130 meurtres, commis dans la région de Los Angeles tout au long des années 70. Officiellement ? Après des années de procédure, la justice l’a définitivement condamné à mort dans cinq affaires de meurtres en 2010 : Charlotte Lamb, 32 ans ; Géorgie Wixed, 27 ans ; Jill Barcomb, 18 ans ; Jill Parenteau, 21 ans et Robin Samsoe, une petite fille de 12 ans. Il s’est le plus souvent défendu lui-même pendant toutes ces années, comme Ted Bundy.

– Ben ça n’a pas été très efficace.

– Ah ? Il a multiplié les procédures pendant vingt ans et il est toujours en vie dix ans après la condamnation en dernier appel. A 76 ans, il est désormais considéré comme trop malade pour répondre dans une série de cold cases où il pourrait être impliqué. Pour un meurtrier violeur d’enfant qui n’avait pas passé une heure en fac de droit le jour de son arrestation, je trouve ça plutôt efficace, moi.

– Vu comme ça…  

– De toute façon, ce n’est pas tant le nombre de ses victimes qui a fait sa célébrité que son profil, qui correspond pour une fois au mythe du serial killer intellectuellement surdoué, là encore comme Ted Bundy : jeune, beau gosse, socialement à l’aise, charmeur… Le tout avec un QI évalué à 135.

– C’est beaucoup ?

– La notion de QI est largement critiquée mais oui, c’est beaucoup. A grilles d’analyse équivalentes, la moyenne de l’époque tourne entre 90 et 110.

– Donc Cheryl…

– … Se retrouve à poser des questions à la con à un prédateur doué, intelligent et malin qui a réussi à se faire sélectionner dans un des plus gros shows de la télé américaine alors qu’il y avait probablement un ou deux cadavres dans le coffre de sa bagnole sur le parking.

“… Cochonnerie de putain de rigidité cadavérique de merde….”

– Et ça donne quoi, les questions ?

– Très fines, tu vas voir. Tu vas littéralement voir, on trouve l’intégralité de leurs échanges sur YouTube. Ça commence sur les chapeaux de roue quand Cheryl Bradshaw lui demande quel moment de la journée il préfère.

– Et il répond…

– Que c’est la nuit que ça devient franchement bon (« nighttime’s when it reaaaally gets good »), clin d’œil clin d’œil. C’est tout juste s’il ne rajoute pas baby à la fin.

– Et tout le monde rigole.

– Bien sûr. Et la grosse poilade n’est pas finie : en ressortant les questions écrites par la production, Cheryl lui demande ensuite d’imaginer qu’elle lui sert un repas et ajoute : « comment vous appelez-vous et à quoi ressemblez-vous ? ». Alcala répond du tac au tac qu’on l’appelle la banane, CLIN D’ŒIL CLIN D’ŒIL CLIN D’ŒIL. Quand Cheryl lui demande de détailler, il ajoute: « épluche-moi ! »…

– On est quand même très haut sur l’échelle de la beauferie.

– Tiens, je réalise que je n’ai pas été suffisamment précis : il n’a pas participé à The Dating Game, il a gagné The Dating Game. C’est lui que Cheryl a choisi à la fin de l’émission.

– Mais non.

“Trop cool, une balade en voiture dans les Rocheuses la nuit ! … C’est quoi, cette pelle ?”

– Oh si, en plaisantant même sur le fait qu’elle aimait bien les bananes. Du coup, le joli couple gagne un cours de tennis gratuit et un tour à Magic Mountain, un parc d’attraction façon Aqua Splash.

– Oui enfin elle surtout dû gagner une balade dans la forêt au clair de lune, la pauvre Cheryl.

– Eh non. Appelle ça l’instinct, l’esprit de conservation, la chance, je ne sais pas mais elle l’a trouvé tellement chelou, une fois passé l’effet Mister beau gosse qu’elle l’a planté là sans états d’âme, quitte à s’asseoir sur les lots pourris offerts par la prod’.

– Joli rétablissement.

– Pour Cheryl, oui. Les autres ont eu moins de chance. Alcala a continué de violer et de tuer des femmes jusqu’à son arrestation en juillet 79, moins d’un an après The Dating Game. C’était après son dernier meurtre, celui de la petite fille de douze ans, Robin Samsoe.

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