L’étrange affaire Bridget Cleary

– Si je te parle de fées, quelle est la première image qui te vient ?

– Clochette.

– Disney nous aura décidément fait bien du mal au folklore. La très blonde, très mignonne et très boudeuse Clochette avec sa poussière magique sa petite robe toute simple, c’est la version enfantine des fées, Sam. Les véritables fées, c’est plus… ambigu.

“OUI BEN CLOCHETTE ELLE EST PEUT-ETRE PAS COMPLIQUÉE MAIS ELLE T’EMMERDE”

– Rassure-moi, je ne viens pas de t’entendre parler des véritables fées ?

– Je te parle des fairies des croyances populaires, andouille, évidemment pas de fées qui vivraient pour de bon parmi nous. Même si des gens très bien en ont été longtemps persuadés, à commencer par Conan Doyle. Le papa du très rationnel Sherlock Holmes était convaincu de leur existence, au point de l’affirmer haut et fort quand deux petites gamines anglaises ont prétendu avoir pris des photos de plusieurs fées dans la campagne anglaise en… 1917, tout de même.

– Ah oui. C’est tout de même tardif pour voir Morgane ou Carabosse danser au milieu des choux-fleurs.

– Sam, on voit toujours des horoscopes dans nos journaux aujourd’hui et le business de la voyance est estimé à 3 milliards d’euros par an en France. Tu es certain de vouloir discuter de la maturité et du rationalisme dans les sociétés contemporaines ?

– Considère que je n’ai rien dit.

– C’est comme ça que je fais déjà, en général. Mais bref : s’il y a une culture européenne dans laquelle les fées ont survécu jusque dans les années 30, au moins dans les villages, c’est bien le monde anglo-saxon. En Angleterre, en Ecosse ou et Irlande, le Petit Peuple a longtemps été considéré comme une évidence. Une mauvaise récolte ? Les fées. Un objet qui casse ? Les fées. Une guérison miraculeuse ? Les fées. Une trouvaille étonnante au creux d’un tronc ou derrière un mur ? Les fées. Tout un peuple de petits êtres avec qui ont garde ses distances parce que les fées sont loin d’être nécessairement gentilles, mais avec qui on se frôle ici ou là certaines nuits ou dans certains lieux. Les cercles de champignons, d’anciens cromlechs, les clairières, les arbres morts… Et pour se ménager leurs bonnes grâces, on n’hésite jamais à leur laisser une écuelle de lait ou un quignon de pain sur la table de la cuisine, tu vois l’ambiance ?

Faut tout de même admettre qu’il y a un terrain favorable aux rêveries, en Irlande.

– Et comme le chat du coin se fait un plaisir d’engloutir tout ça, on est ravis de constater le matin suivant que les fées sont passées… Bon, d’accord, les humains et le Petit Peuple se mélangent allègrement dans le monde anglo-saxon jusqu’au début du 20e siècle au moins, verstanden. Tu veux en venir où ?

– A un cas qui monte que ce ne sont pas seulement des contes auxquels on croit à moitié. Parfois, ces histoires ont des conséquences réelles – et parfois dramatiques. Est-ce que le nom de Bridget Cleary te dit quelque chose ?

– Beaucoup moins que celui de Bridget Jones.

– Il faudra qu’on évoque sérieusement tes goûts cinématographiques un de ces jours – mais passons pour aujourd’hui. Bridget Cleary, c’est une jeune Irlandaise qui n’aura pas fait de vieux os en ce bas monde puisqu’on a trouvé son corps le 22 mars 1895, à peine enfoui sous un peu de terre argileuse derrière un buisson d’épines, dans le comté de Tipperary, en Irlande. Elle avait 26 ans.

– C’est gai.

– Et ce n’est que le début. J’espère que ceux qui l’ont trouvé avaient le cœur bien accroché parce que le corps de Bridget était dans un sale état. Son dos et ses jambes, en particulier, étaient brûlées si gravement qu’on en voyait les os. Elle était nue, si on excepte des bas et une boucle d’oreille, et son ou ses assassins lui avaient recouvert la tête d’un sac de toile.

– C’est de plus en plus joyeux.

– On n’a pas retrouvé sa dépouille par hasard, ça faisait déjà quelques jours qu’on tentait de retrouver Bridget, une jeune femme bien connue dans le bourg de Ballyvadlea,. Elle y est née et elle y habite avec son mari Michael, plus vieux qu’elle d’une petite dizaine d’années, et son père Patrick. Le trio vit plutôt aisément, dans une des plus jolies maisons d’ouvrier du village. Michael est tonnelier de métier et Bridget est une modiste et une couturière douée, qui met un peu de beurre dans les épinards en vendant ici ou là les œufs de ses poules. Le couple semble plutôt heureux en ménage, d’après le voisinage mais Bridget est une femme qui détonne dans la société irlandaise de l’époque : elle gagne sa vie elle-même, elle est plutôt instruite et elle s’habille avec recherche.

– Et j’imagine que ça ne passe pas auprès de tout le monde ?

– Oh c’est possible, mais Bridget n’a pas pour autant rompu avec la manière de vivre de ce bout d’Irlande. Aussi moderne qu’elle soit, elle est par exemple la première à croire à l’existence du Petit Peuple. En allant vendre ses œufs, il est assez fréquent qu’elle fasse un petit détour vers une ruine médiévale du coin, une sorte d’enceinte fortifiée que tout le monde dans le coin considère comme une sorte de fort des fées, autrement dit l’endroit où il ne faut pas mettre les pieds par excellence.

– Mais Bridget y allait souvent…

– Oui et il est fort probable qu’elle y soit passée le 4 mars 1895, après une marche de plusieurs kilomètres dans le froid d’une matinée de printemps. Et ça n’a pas raté, elle s’est retrouvé avec une bronchite monumentale qui l’a clouée au lit.

– Encore un coup des fées.

– Va savoir, Sam, va savoir. En tout cas, la fièvre n’est pas retombée, au point que son père est allé voir un médecin qui n’a pas pu se déplacer avant plusieurs jours. Mais le 13 mars, diagnostic rassurant : une « excitation nerveuse » doublée d’une bonne bronchite, voilà tout. Avec du repos et un lit douillet, rien de méchant.

– Sauf que…

– Sauf qu’il y en a un qui n’accepte pas du tout l’explication de la bronchite : Michael, le mari de Bridget. En quelques jours, il se convainc d’un truc étonnant : pour lui pas de doutes, ce n’est pas Bridget qui est étendue dans le lit conjugal à tousser comme une perdue. On l’a… remplacée.

– Pardon ?

– Eh oui, et il a des arguments massue. Premier point : Bridget est plus grande qu’avant, de bien deux pouces. Deuxième point : elle beaucoup plus belle.

– Sympa.

– Très. Et du coup, il a une explication, Michael : si ce n’est pas sa femme qui est sous son toit, c’est une fée – un changeling, plutôt.

– Un quoi ?

– Un changeling. Un sosie magique de celui ou de celle que les fées ont enlevé, et qu’elles remplacent par un leurre.

– M’enfin pourquoi les fées feraient ça ?

– Par jeu ou par malice, Sam. Encore une fois, les fées, dans le folklore irlandais, ce ne sont pas des êtres innocents et bienveillants, mais des joueurs pervers, parfois cruels, qui aiment se moquer de ces balourds d’humain.

– Me rappelle pas mal tes chats.  

– Tu vas prendre mon pied au cul, Sam, rien à voir avec mes deux adorables bébés mignons et… BREF : pour Michael, Bridget a été remplacée par un changeling le jour où elle s’est approchée de trop près du « fort des fées », sur Kylenagranagh Hill.

– Mouais. Et il fait quoi, Michael ?

– Il en parle à un de ses amis, un quinquagénaire qui fait figure dans le coin de seanchaí, une sorte de vieux barde, de sage local : Jack Dunne. Et Jack Dunne est loin de freiner Michael, au contraire. Il confirme tous ses doutes et l’aide à se convaincre qu’il faut ramener la vraie Bridget. Et pour ça, il faut chasser l’imposteur qui a pris la place de son épouse…

– Et on s’y prend comment ?

– Michael commence par se procurer une sorte de boisson infâme, un mélange d’herbes bouillies dans le lait d’une vache qui vient de vêler.

– Mais enfin pourqu…

– Tais-toi, c’est folklorique. Bref : avec l’aide de quelques cousins aussi superstitieux que lui, Michael force Bridget à avaler la mixture, et sans douceur – rappelle-toi qu’il croit avoir affaire à une créature fantastique. De l’extérieur, des voisins l’entendent crier « prends-le sorcière ou je te tue ! » puis « Va-t’en et toi, rentre, Bridget Boland, au nom de Dieu ! ». On l’entend à l’autre bout du village mais personne n’ose intervenir, par peur ou par superstition.

– Boland ?

– Le nom de jeune fille de Bridget. Oh, et on l’asperge de pisse, aussi, tant qu’on y est, avant de la traîner devant la cheminée pour lui coller le visage à la grille de l’âtre, en la forçant à répondre trois fois à la question « Es-tu Bridget Boland, épouse de Michael Cleary, au nom de Dieu ? ». Une sorte d’exorcisme païen, quoi.

– Pourquoi devant le feu ?

– On pense que les fées fuient la chaleur. Malade, fiévreuse, épuisée et brutalisée, Bridget crie tout ce qu’elle veut qu’on lui fasse dire. Et ça marche : le jeudi 14 mars au soir, les choses s’apaisent. Michael a l’air convaincu que le rituel a réussi et que le changeling a laissé la place à sa femme. Et tout lui donne d’abord raison : le lendemain, Bridget se lève pour la première fois depuis une semaine, s’habille et sort dans les rues du village.

– Jusqu’à ce que…

– Jusqu’à ce que l’après-midi, Michael organise une sorte de petit thé collectif pour fêter le « retour » de sa femme. Et que Bridget réclame du lait.

– Et ben quoi, du l…

– C’est la boisson préférée des fées, Sam.

– Oh merde.

– Michael exige de Bridget qu’elle répète à nouveau trois fois son nom. Et dieu sait si Bridget a refusé ou a eu un geste d’humeur ou d’épuisement, mais son mari pète les plombs. Il la jette au sol, lui enfonce son genou contre la poitrine, lui arrache ses vêtements et la traîne devant la cheminée. Il en sort une bûche enflammée, la cogne avec et met le feu à la chemise lacérée de Bridget avant de lui frapper la tête contre le sol violemment.

– Mais bon Dieu.

– Suite à quoi il l’arrose d’huile de paraffine, celle qu’on utilisait dans les lampes. Bridget brûle vive – on peut tout juste lui souhaiter d’avoir été inconsciente à ce stade – et devant l’assistance ébahie, Michael répète et répète encore que ce n’est pas sa femme qu’il est en train de tuer, mais un changeling. Avant de verrouiller les portes à clef pour empêcher tout le monde de sortir.

– Et ensuite… ?

– Une fois les flammes éteintes, Michael enveloppe le corps dans un vieux sac et force un des cousins de Bridget à l’accompagner pour enterrer le corps près d’un marécage, à quelques centaines de mètres de là. Une fois de retour, les deux hommes font jurer aux gens présents de garder le secret.

– Et quelqu’un a fini par parler ?

– Oui : Michael. Le lendemain, le tonnelier se précipite vers l’église locale pour parler à un pasteur mais son état d’exaltation est tel que celui-ci refuse de l’écouter et file prévenir les policiers. L’enquête est lancée…

– Et on met Michael en tôle ?

– Du tout, il reste libre – on n’a pas encore retrouvé le corps. Il parle de se tuer ou d’émigrer loin de la verte Irlande, mais n’en démord pas sur le fond : c’est bien un changeling qu’il a tué et il s’attend toujours à voir revenir sa femme. Des témoins le voient même traîner plusieurs soirées près du fort des fées, expliquant à qui veut l’entendre que Bridget va en sortir sur un cheval blanc.

– Ah mais il est complétement allumé.

– Mmmmouais alors ça… À toi de te faire ton idée en fonction de la suite. Le 20 mars, on arrête Michael pour le tenir sous bonne garde. Le 22, on trouve le corps de Bridget. Et la suite ne tarde pas : le 5 juillet, après deux jours de procès, la justice déclare Michael coupable de meurtre et le condamne à quinze ans de tôle, sur fond de tempête médiatique. Partout et jusque dans le New York Times, la presse parle de la dernière sorcière brûlée en Angleterre, même si la sorcellerie jamais n’a été évoquée dans cette affaire par l’assassin lui-même.

– Ce n’est pas cher payé, si ?

–  Les juges l’ont condamné pour homicide involontaire, considérant qu’il n’avait pas réellement voulu tuer sa femme et qu’il avait agi en somme de bonne foi, convaincu que sa femme avait vraiment été remplacée par une vilaine fée.

– Et ensuite ?

– Michael est sorti de prison à la date prévue, en 1910. Il a disparu de la circulation, sans doute après avoir émigré à Montréal.

– Bon. Et pourquoi ce « Mmmmouais » trois lignes plus haut ?

– Disons qu’il y a trois explications possibles. La première, c’est donc celle des juges : superstitieux dans l’âme, Michael a agi en croyant bien faire pour sauver sa femme, pas pour la tuer.

– Et les autres ?

– Un psychiatre a publié en 2006 un article dans l’Irish Journal of Medical Science, avec une théorie intéressante. Pour lui, il est possible que Michael ait souffert d’un état psychotique aigu, le syndrome de Capgras, décrit près d trente ans après l’affaire par un psychiatre français, Jean-Marie Capgras.

– Le pardon ?

– Le syndrome de Capgras, ou délire d’illusion. En gros, celui qui en souffre se convainc qu’une personne proche a été remplacée par un inconnu qui lui veut en général du mal.

L’avantage avec les théories des psychiatres, c’est qu’en leur piquant leurs idées cheloues, on fait de très bons films.

– Mouais.

– Voilà. Cela dit, c’est effectivement bien documenté et d’une certaine manière, Michael était sous pression – d’autant que son propre père est mort au beau milieu de cette semaine tragique, pour faire bon poids.

– Tu parlais de trois explications ?

– La dernière est nettement plus terre à terre. On serait face à un féminicide dans toute sa splendeur, en l’occurrence un meurtre causé par la jalousie. D’après des rumeurs qui couraient dans le village, Bridget avait un amant, un certain William Simpson.

– Ce serait aussi simple que ça ?

– C’est possible, comme il est possible que Bridget ait d’une certaine façon payé sa manière de vivre – financièrement indépendante, ambitieuse, sans enfants à 26 ans et après plusieurs années de mariage. Impossible à encaisser pour son mari, qui aurait préparé le terrain avec cette histoire de fée pour échapper à la corde après l’avoir buté en toute connaissance de cause.

– Et ton avis ?

– Aucune idée. C’est typiquement le genre d’affaires trop vieille et trop floue pour qu’on puisse s’en faire une idée précise et définitive, à mon avis.

– Je vais quand même mettre une coupelle de lait sur l’appui de la fenêtre, ce soir.

– Fais donc ça, Sam. Fais donc ça.

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