La lignée immortelle

– Mais, en fait, au fond, c’est quoi la vie ?

– Euh…

– Sachant que tout être vivant trouve son origine dans une ou plusieurs cellule(s) d’autre(s) individu(s), l’existence des parents se prolonge dans celle de la progéniture…

– Tu m’inquiètes.

– Ne faudrait-il alors pas considérer l’ensemble de la biosphère planétaire comme la ramification du premier organisme qui a connu une division cellulaire, une seule véritable existence qui a essaimé sur une quantité étourdissante de générations et d’espèces ?

– On va y aller, hein ? Nan, c’est bon, finis pas ton verre.

– Attends, j’ai pas terminé. Rassieds-toi.

– Tu es sérieux ?

– Non, ce sont des considérations oisives et un peu vaseuses, mais ça m’a fait penser à Henrietta Lacks.

– Ha, une histoire. Vas-y, je t’écoute. Donc, Henrietta Lacks.

– Oh, c’est bien triste. Henrietta Lacks est née en 1920 aux Etats-Unis. En Virginie, plus exactement. Aussi, à la naissance elle s’appelait Loretta, et plus personne ne sait trop bien comment et pourquoi elle a changé de prénom.

Appelons-la Henrietta.

Sa mère meurt quand elle a 4 ans, en donnant naissance à son dixième enfant. Henrietta part vivre chez son grand-père, avec un de ses cousins qu’elle épousera quelques années plus tard. Elle travaille très tôt dans une plantation de tabac.

– C’est effectivement super-festif pour l’instant. Alors, qu’est-ce qui lui arrive d’extraordinaire ?

– Elle a cinq enfants, dont le premier à 14 ans, et quelques mois après la naissance du dernier, en 1951, on lui découvre un cancer de l’utérus. Elle en meurt en octobre de la même année, à l’âge de 31 ans.

– Et ?

– Et c’est tout.

– Mais…elle est nulle ton histoire ! Elle naît, elle perd sa mère, elle a cinq enfants, et à à peine une trentaine d’années, elle est morte ?

– Euh…ahem…globalement.

– Y’a autre chose. ?

– Non, je veux dire elle est globalement morte. Dans l’ensemble. Pour l’essentiel.

– Alors attends. Morte, je vois. Pas morte, je vois aussi. Globalement morte dans l’ensemble pour l’essentiel, je vois pas mais j’aime pas non plus. On active le plan anti-zombie ?

– Ca devrait pas être nécessaire. Faut que je te parle d’HeLa.

– Ella ?

– Hela.

– Hou hou hou-hou, Hou hou-hou[1].

– Non. HeLa.

– Hela ?
– Non plus.

– Henrietta est traitée à l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore.

– Au moins elle est soignée dans un excellent établissement.

– Oui, alors en fait c’est surtout parce que c’est le seul hôpital du secteur qui accepte les patients noirs. 1951, quand même. Pendant son traitement, deux prélèvements de cellules sont réalisés sur son col de l’utérus. Ils sont transmis au docteur Georges Otto Gey, spécialiste du cancer. Son assistante donne à l’échantillon le nom HeLa, puisque les cellules viennent de la patiente Henrietta Lacks. Gey découvre que ces cellules possèdent une faculté extraordinaire.

– Genre ?

– Genre elles sont immortelles.

– Comment ça ?

– C’est-à-dire que placées en culture, elles ont la faculté de se reproduire indéfiniment. Jusqu’alors, quand les chercheurs avaient essayé de développer des cultures de cellules…

– Mais, attends. Pourquoi, déjà ?

– Pourquoi cultiver des cellules ? Pour faire de la recherche précisément. Pour les étudier, essayer des produits dessus, tester des traitements. C’est mieux de travailler sur des cellules humaines que sur des rats de laboratoire, mais on ne va pas non plus prendre des vrais gens pour toutes les expériences imaginables.

– Ok.

– Donc jusqu’à ce moment, les cellules cultivées en laboratoire à partir de prélèvements produisaient un certain nombre de générations, puis, après quelques jours, atteignaient la sénescence, c’est-à-dire leur mort naturelle, si tu veux. Plus possible de se reproduire. Il fallait aller en chercher d’autres. A l’inverse, les cellules HeLa ne semblent pas avoir de limite au nombre de divisions qu’elles peuvent réaliser. Tant que tu leur donnes les conditions de vie qui leur conviennent, elles croissent et multiplient. Ce qui revient à dire que ton laboratoire dispose d’un matériel de recherche en quantité illimitée.

– Donc c’est…bien ?

– Carrément. Dès 1952, des cellules HeLa sont utilisées pour étudier le virus de la polio, ce qui permet à Jonas Salk de mettre au point le vaccin contre cette cochonnerie. A cette fin, et pour la première fois, de véritables chaînes de production sont mises en place pour fabriquer de la cellule HeLa à un rythme industriel (à l’échelle de la recherche biomédicale). Encore un an, et en 1953 les cellules HeLa sont les premières cellules humaines à être clonées. Elles sont utilisées pour toutes sortes de travaux, de la cartographie génomique aux tests cosmétiques, en passant par la recherche sur le SIDA, le cancer, les essais thérapeutiques, ou l’étude des effets nocifs de telle ou telle substance. La contribution de la lignée HeLa à la recherche est énorme.

– J’imagine.

– Non. Tu n’imagines pas. On estime qu’en tout, on a cultivé à ce jour plus de 50 millions de tonnes de cellules HeLa. Elles ont fait l’objet de plus de 60 000 études, et il y en a encore plusieurs qui sont publiées tous les jours. On compte quelque chose comme 11 000 brevets qui impliquent ces cellules.

– Je confirme, je n’avais pas idée.

– C’en est même un peu problématique.

– Comment ça ?

– La lignée HeLa est tellement prolifique qu’on estime qu’elle a contaminé entre 10 et 20 % de toutes les lignes de cellules aujourd’hui utilisées dans tous les laboratoires. On pourrait presque parler d’invasion mondiale.

– Mais, on a une idée du pourquoi ?

– Absolument. Bon, rappelons qu’à l’origine, les cellules HeLa viennent d’un prélèvement sur une tumeur. Les cellules cancéreuses ont, c’est bien tout le problème, une tendance à se multiplier de façon incontrôlée. Pour autant, même en comparant à des cellules cancéreuses, le rythme de prolifération des cellules HeLa est anormalement élevé. Je n’ai évidemment pas besoin de te rappeler le rôle des télomères dans la division cellulaire ?

– Oh ben non, tu penses bien !

– Ouais, je suis pas convaincu. Bon, pour faire simple, les télomères sont les extrémités des chromosomes. Ils les empêchent (les chromosomes) de se détériorer voire de fusionner avec d’autres, notamment à l’occasion des divisions cellulaires, quand les chromosomes sont dupliqués. Les généticiens ont l’habitude de comparer les télomères avec le morceau de plastique au bout des lacets, qui les empêchent (les lacets, pas les chromosomes, suis un peu) de partir en sucette.

La génétique, la cordonnerie, c’est globalement la même chose.

Eh bien les cellules HeLa produisent de la télomérase lors de leur division, ce qui a pour effet de préserver leurs télomères, là où la télomérase est très peu présente dans les cellules dites « différenciées » (autres que les cellules souches ou germinales, en gros la plupart des cellules de l’organisme). L’usure des télomères est l’un des principaux facteurs de la sénescence cellulaire, c’est-à-dire du fait qu’une cellule cesse de se multiplier après un certain temps, et meurt. Activer la production de télomérase est considéré comme un moyen de ralentir voire stopper le vieillissement, mais ça reste un objectif de recherche. HeLa, elle l’a[2].

– Oui, mais pourquoi ?

– Ha ! C’est l’histoire de la rencontre entre un cancer et les mutations et caractéristiques génétiques propres d’Henrietta Lacks. Au sens propre. Le cancer de l’utérus est causé par un virus, le papillomavirus.

Si vous avez UNE chose à retenir aujourd’hui,
allez vous faire vacciner contre cette saloperie, ok ?

Dans les cellules cancéreuses d’Henrietta, son génome et celui du virus ont littéralement fusionné. Résultat, les cellules HeLa sont celles d’Henrietta, mais pas seulement.

– Pardon ?

– Le génome humain compte normalement 46 chromosomes, on est d’accord ?

– 23 paires, je te suis.

– Le génome complet des cellules HeLa a été séquencé en 2013. Résultat : entre 76 et 80 chromosomes, suite à des transferts avec le papillomavirus.

– Donc c’est…pas humain ?

– Ben, ce sont des cellules humaines cancéreuses, à la base, donc déjà anormales. Mais au-delà de ça, les différentes caractéristiques de cellules HeLa ont carrément conduit certains biologistes à proposer qu’elles soient reconnues comme une nouvelle espèce. La proposition a été rejetée, en l’absence d’un lignage au sens strict, et dans la mesure où son caryotype (l’organisation de ses chromosomes) est notoirement instable. Mais enfin quand même, si tu veux te fabriquer un petit scénario de SF, tu as un bon point de départ.

– Effectivement. Eh ben merci Henrietta.

– Ou pas.

– Ben si, quand même.

– Evidemment, je veux dire qu’outre que la pauvre Henrietta n’avait évidemment pas demandé à développer un cancer, le prélèvement à l’origine de tout ça a été réalisé sans qu’elle le sache, et sans qu’elle y consente. Précisons qu’à l’époque la procédure n’exigeait pas ce consentement, donc ça s’est passé dans les règles. Pendant des décennies, les cellules HeLa ont été fabriquées et utilisées sans que sa famille n’en sache rien. Elle ne l’a appris que dans les années 70. Quand les gènes HeLa ont été séquencés en 2013, elle n’a été avertie qu’après coup, et s’est alarmée du fait que les informations génétiques de son aïeule puissent devenir publiques. Depuis, un accord a été trouvé entre les autorités médicales et la famille Lacks, qui lui donne un droit de regard sur l’exploitation des données de ces recherches.

Par ailleurs, la contribution d’Henrietta est régulièrement et officiellement reconnue depuis les années 90. L’université du Maryland lui a décerné un doctorat honoraire posthume, et elle a été introduite dans le Hall of Fame de l’Etat. Par ailleurs, son nom a notamment été donné à plusieurs établissements universitaires, y compris au sein de l’université Johns Hopkins, ainsi qu’à un planétoïde de la ceinture d’astéroïde du système solaire.

– Eh bien je dirais que c’est la moindre des choses.

– Indubitablement.

Et pendant ce temps, dans un laboratoire, les cellules HeLa prolifèrent. Et mutent.

Et attendent.


[1] Jamais honte.

[2] On n’allait quand même pas se contenter d’une seule fois.

2 commentaires sur “La lignée immortelle

  1. Excellent article, comme d’habitude ! Même si j’ai eu un peu de mal à me concentrer en raison d’une vague voix féminine dans ma tête chantant des trucs à base de dons du ciel qui rendent belle et autres machins. Si tous mes cours d’histoire et biologie avaient eu ce format, je pense que j’aurais moins galéré à les retenir.

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