A long time ago, phare, phare away…

– Vraiment ça me tracasse.

– Quoi ?

– Le côté macabre ou flippant de nos billets.

– De TES billets.

– C’est vrai que tu fais plutôt dans le scientifique sale, toi. Bon, d’accord, de mes billets. En tout cas pour tenter de rétablir ma réputation…

– C’est mort depuis vingt ans, si tu veux mon avis.

– … j’ai décidé de parler d’une histoire toute mignonne.

– Quand tu annonces ça avec cet air gourmand, c’est en général qu’on va entendre parler de fistules, de cercueils et de bubons dans les dix minutes.

– Non, vraiment. Ce sera à la fois aventureux, touchant et salé.

– Salé ?

– Oui, salé.

– Tu veux dire salé comme une histoire salée ?

– Non je veux dire salé comme les embruns furieux des mers du bout du monde Sam. Salé par les coups puissants des lames qui s’abattent sur les minuscules îles les plus à l’est de la Terra del Fuego. Salé comme des millions d’années océanes, soudain incarné dans un typhon qui ne laissera derrière lui que désolation. Salé comme les larmes qui viennent alors couler sur les joues l’humanité, insignifiant et minuscule espèce soudain consciente de sa finitude face à la puissance sauvage de la nature déchaînée et… Qu’esgnetufgnais ?

– Des prélèvement. Je tiens absolument à identifier la substance que tu viens de prendre.

– J’aimerais assez que tu arrêtes d’agiter ce coton tige à l’intérieur de ma bouche, Sam, s’il te plait.

 – J’ai fini.

Et je peux encore m’estimer heureux.

– On peut reprendre, oui ? Bienvenue donc en Patagonie, donc, au bout du bout du bout de la Terre de Feu et pour être encore plus précis, sur l’île des États. La région du Cap Horn.

– Et ça ressemble à quoi, l’île des États ?

– À une île. De l’eau tout autour, ce genre de choses.

– Andouille.

– Je taquine. C’est pluvieux, on se caille, l’océan tape fort sur les rives et ce n’est pas bien grand, une soixantaine de kilomètres de long peut-être pour 20 ou 30 de large. Et c’est montagneux parce que l’île est un des sommets presque engloutis de la pointe de la cordillère de Darwin, et c’est recouvert d’une forêt que même Bolsonaro n’aurait pas l’idée d’aller emmerder, même si c’est pas le statut de réserve naturelle de l’île qui le freinerait.

– C’est peut-être parce qu’il est brésilien et pas argentin.

– Oui mais tu vois l’idée. Bref, c’est sauvage et désert ou presque, il ne reste aujourd’hui que quelques troufions qui surveillent le trafic maritime dans la zone en jouant beaucoup, mais alors beaucoup aux cartes. Au passage, c’est ce trafic maritime qui explique que l’île soit équipée de deux phares, dont un qui est célèbre depuis que Jules Verne lui a consacré un roman entier : le phare du bout du monde, alias le Faro del fin del mundo en VO, alias le phare de San Juan del Salvamento d’un pur point de vue administrativo-maritime.

Assez peu d’éléphants dans le secteur, contrairement à cette couverture mensongère.

– Ce doit être impressionnant, cette haute colonne de pierre dressée au milieu de l’écume immense des vagues et cette lanterne brillante, à 30 ou 40 mètres au dessus des mers australes déchaînées.  

– Pas du tout. Le phare fait six mètres de haut.

– Enfin mais c’est pas du tout sérieux pour un phare.

– Rappelle-toi ce que tu finis toujours par expliquer à un moment ou l’autre de certaines de tes soirées privées : ce n’est pas la taille qui compte. Et puis il est installé au sommet d’un éperon rocheux de 70 mètres, je pense que les concepteurs ont dû estimer que ça allait comme ça en 1884, en le construisant. Mais surtout, il a un vrai cachet.

– Du genre ?

– C’est un des rare phares plus larges que haut : six mètres de haut donc, pour neuf mètres de diamètre, le tout en bois peint en blanc. C’est assez grand pour que le phare serve aussi de refuge à d’éventuels naufragés. Tu trouves toujours des tas de provisions à l’intérieur, de quoi boire, te chauffer… Il a un plan original, aussi : un octogone, surmonté d’une lanterne en zinc d’un mètre de haut. Et ça fonctionnait à l’huile de colza.

La fiche AirBnB évoque un voisinage plutôt calme.

– Tu te fous de moi ?

– Pas du tout. La loupiote tournait vraiment à l’huile de colza. Et ça éclairait sept lampes dont la lumière était difractée par des lentilles de Fresnel.

– Loupiote, ce n’est pas tout à fait le mot qu’on associe à un phare.

– Oui, c’est un peu faiblard, surtout vu la météo dans la zone. Et c’est précisément la raison qui fait que le phare du bout du monde ne fait pas long feu : en 1906, l’Argentine en construit un autre, mieux situé et plus haut. Et le pauvre petit phare du bout du monde, laissé à l’abandon, se dégrade d’autant plus rapidement que tout le monde l’oublie : on ne s’est même pas donné la peine de le faire figurer sur les cartes de la zone. En gros, il ne reste qu’un tas de planches, de la tôle déchiquetée et du verre partout.

– Pardon, mais tu ne parlais pas d’une histoire mignonne ?

– Attends, ce n’est pas fini. En 1984, un Français de La Rochelle, André Bronner, tombe sur le phare en ruine à l’occasion d’une expédition en Patagonie qui manque lui coûter la vie, d’ailleurs. Et Bronner, c’est un personnage. Un aventurier haut en couleur, qui ne recule devant pas grand-chose et qui tombe littéralement amoureux d’un site dont il était venu vérifier l’existence, simplement pour savoir si Jules Verne avait inventé cette histoire…

– Enfin de là à le restaurer avec ses petits bras…

– Eh ben c’est exactement ce qu’il fait, figure-toi. En trois ans, il remue ciel et terre et tanne les autorités françaises et argentines pour monter un projet et des financements. Et en 1997, bingo : il part avec une dizaine de personnes, dont des professionnels de la zinguerie et de la menuiserie, pour restaurer le fort. Il y a aussi deux peintres, un photographe et un compositeur de musique parce que ce genre de projets, parce que ce genre de projets, c’est autant un truc de poètes que d’artisans. Je te passe les efforts que ça suppose de reconstruire un phare au milieu de nulle part, avec quinze tonnes de bois, du zinc et un tournevis, en schématisant. Et pourtant, le 26 février 1998, la petite lanterne du bout du monde s’allume à nouveau – elle éclaire même mieux, jusqu’à 26 kilomètres.

– Attends attends. Donc ton gars, là, il tombe sur un phare tout crade…

– Oui mais qu…

– … Et il se lance dans un bordel logistique et administratif pas possible pour le restaurer ?

– Je ne vois pas du tout où tu veux en v…

– Ce qui fait qu’en somme, d’un certain point de vue et en passant comme ça, négligemment, on pourrait parler de la bataille du phare sale ?

– …

– C’est le week-end. Et ça tourne toujours à l’huile de colza ?

– Nope, au solaire.

– Bon, c’est touchant, mais…

– Attends, ce n’est pas fini.

– Ah ? Ils ont monté un deuxième phare tant qu’ils étaient chauds ?

– Exactement. A 12 780 kilomètres du premier.

– Pardon ?

– Si tu te balades du côté du port des Minimes à La Rochelle, tu pourras apercevoir cette structure depuis la côte.

– Mais c’est exactement le même que…

– Eh oui. En 2000, l’association fondée par Bronner a eu la jolie idée de construire une réplique exacte du phare de Patagonie. Un phare de l’autre bout du monde, quoi. C’est exactement le même – à ceci près qu’il tourne toujours bel et bien à l’huile de colza, lui. Grâce à Bronner, il y a deux petites veilleuses qui se répondent, à 12 000 bornes de distance. Un de ces petits trucs infimes qui sauvent l’humanité, si tu veux mon avis.

– MAIS C’EST TROP MIGNON.

– Je t’avais dit.

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