Huk contre les vampires

Voilà, vous avez lu trop vite, et moi j’ai éhontément opté pour un titre attrapeur. Donc il ne sera pas du tout question de géant vert colérique. Maintenant que vous êtes là…

– Ha, je vais finir par l’avoir ce truc !

– Mais voyons, du calme.

– Nan ! Y’en a marre. Une heure que je suis dessus. Je l’aurai à l’usure.

– Ha, la guerre psychologique. Passe du Van Halen, alors.

– Pardon ?

– Si tu pars en guerre psychologique, passe du Van Halen. Comme disait presque un quelconque auteur romain.

– Van Allen, comme les ceintures ?

– Non, Van Halen, comme le groupe de hard fm.

– Je ne vois toujours pas le rapport.

– Le rapport, c’est face d’ananas.

– C’est de pire en pire.

– Face d’ananas, c’était le surnom d’Emmanuel Noriega. Le général Noriega, qui était à la tête du Panama à la fin des années 1980. Les Etats-Unis voulaient le déposer, dans la mesure où ils le soupçonnaient notamment de trafic de drogue et d’avoir un peu manipulé la dernière élection (et même s’il leur devait pour une bonne partie son accession au pouvoir). Le président Bush lance donc une opération militaire (Just Cause) au Panama en décembre 1989, autant te dire qu’elle ne rencontre pas une opposition problématique, et el presidente va se planquer dans la nonciature apostolique, c’est-à-dire l’ambassade du Vatican, le jour de Noël.

– Il fait l’âne ou le bœuf pour la crèche vivante ?

– C’est classifié.

– Quoi qu’il en soit, ce serait mal vu d’aller l’y chercher avec un commando.

– Plutôt, oui. D’où une opération de guerre psychologique. Les marines vont récupérer de gros amplis, et soumettent la nonciature à un bombardement sonore soutenu, avec une play-list spécialement conçu pour taper sur les nerfs de Manuel, réputé amateur d’opéra.

– Avec du Van Halen dedans ?

– Tout juste. Faut dire qu’ils ont un morceau appelé Panama, c’était trop tentant.

– Mais sinon, pénible la play-list ?

– Sincèrement ? Je la trouve personnellement plutôt fort bonne : Van Halen, Twisted Sisters, Jethro Tull, Journey, Led Zep, Def Leppard, Kiss, Black Sabbath, Judas Priest, Maiden…

– C’est vraiment très très pénible.
– Ok, alors on est reparti pour un tour.
– Oh ben non alors…

Je te l’accorde, y’a aussi du Bon Jovi.

– Y’a pas des conventions contre ça ?

– Il devrait. Ils avaient même pensé à mettre sans doute le meilleur morceau du monde[1]. Si tu veux savoir, tu peux aller écouter le tout ici. Toujours est-il que Noriega finit par craquer et se rend le 3 janvier 1990.

“Youhou, fini Bon Jovi ! Je vais enfin pouvoir aller peinard au bagne !”

– Donc ça marche.

– Mais oui. Certains parlent même d’une forme (mineure) de torture à propos des prisonniers afghans, irakiens, ou autres que les Américains ont soumis pendant des heures et des heures à de la musique dans l’ère post-2001.

– Mais quel genre de musique ? Les Spice Girls ?

– Non, j’ai dit torture « mineure ». De la pop, du rap, des génériques de dessins animés. Et bien sûr, du hard et metal.

– Si tu continues, on te passe du Metallica.
– Eh ben allez.
– On n’a que Saint Anger.
– J’avoue tout.

– Je voyais quand même ça plus subtil, la guerre psychologique.

– Tu as raison. Mais pour s’en rendre pleinement compte, le mieux est de remonte run peu plus loin dans le temps, et d’aller aux Philippines.

– Carrément, t’as pas plus près ?

– Non c’est aux Philippines qu’un des grands maîtres de la guerre psychologique a déployé toute la mesure de son talent.

– Allons-y donc. Quelle époque ?

– Début des années 50. En fait dès 1942, un mouvement armé apparaît aux Philippines, afin de lutter contre l’occupation japonaise, à savoir l’Armée populaire contre les Japonais ou  Hukbo ng Bayan Lagan sa Hapon. Plus communément appelée Hukbalahap.

– C’est…mieux.

– Ou encore la résistance Huk. A la fin de la guerre, le gouvernement philippin, sous l’amicale pression des Etats-Unis, s’empresse de démanteler ce mouvement. Le concept d’armée populaire ne plaît que moyennement à Washington. Mais par conséquent les rebelles Huk se retirent dans les zones plus reculées, et deviennent l’Armée de Libération Populaire. Elle réclame notamment la fin de l’accaparement des terres agricoles par de grands propriétaires. La rébellion Huk devient ainsi un vrai problème pour le gouvernement de Manille, et en 1950 le président Quirino demande l’assistance d’un officier américain qui avait contribué à remettre en état les services de renseignements philippins après 1945. Arrive alors le général Edward Lansdale.

C’est du moins ce qu’on voudrait nous faire croire.

Lansdale est un officier de l’armée de l’air, mais il s’est spécialisé dans le renseignement et la guerre psychologique. Une expertise qu’il va déployer contre les Huks. Le moment de rappeler qu’on parle de lutter contre une guérilla dans un environnement forestier tropical, autrement dit c’est pas particulièrement une rigolade.

Rappelons que la jungle est l’environnement naturel 
des développeurs Blizzard en charge des personnages Overwatch.

– Je sens venir deux-trois coups fourrés.

– Tu sens bien. Il utilise au moins trois stratégies pour ruiner le moral de ses adversaires. La première consiste à faire voler à basse altitude des avions au-dessus des zones contrôlées par la rébellion. Sur ces appareils, des haut-parleurs, on y revient, diffusent des messages à l’intention des troupes rebelles.

– On va tous vous…

– C’est un peu plus subtil. Les messages sont adressés personnellement, et ressemblent à ça : « Untel untel et untel, nous savons que vous vous cachez ici, nous vous voyons, et nous arrivons pour vous. Et à notre ami secret parmi vous, nous disons d’aller se cacher. »

– Uh, de quoi mettre une bonne ambiance. Mais attends, tu sautes des étapes là. Comment il fait pour avoir ce type de renseignements précis, et disposer d’espion dans la rébellion ?

– C’est là qu’il est malin. Il a parfois des renseignements sur certains membres de l’armée Huk, mais sinon il prend des noms répandus dans la zone.

– C’est du flan, quoi.

– Pour partie. Pour les espions infiltrés, c’est pire, il bluffe complètement. Mais ça suffit à foutre la grouille chez les Huks, d’autant que le premier qui décide d’aller voir ailleurs, par peur de l’attaque annoncée comme imminente, est illico soupçonné d’être à la solde des Yankees.

– Bien joué, général. Et la deuxième tactique ?

– C’est l’Oeil de Dieu.

– C’est un super-système de surveillance ?

– Colonel Saruman, il ‘est pas un peu bizarre ce nouveau radar ?
– Mais non.

– Non, pas à proprement parler. Sur la base de renseignements à propos de civils soupçonnés de soutenir les rebelles, Lansdale les appelle par haut-parleurs à se rendre sous peine de mort. Jusque-là, c’est classique. Mais il fait aussi peindre de grands yeux sur les maisons en face, pour que ces suspects se sentent épiés en permanence.

– Bonne ambiance. Bon, et la troisième tactique.

– Là, ça devient du grand art. Ou profondément dérangeant, selon le point de vue. Tu te souviens que la play-list de Noriega a été établie à partir de ce qu’on savait sur ses goûts ?

– Je me souviens.

– De la même façon, Lansdale considère que pour être efficace, la guerre psychologique doit s’appuyer sur les croyances socio-culturelles locales. Or en examinant des morts et prisonniers ennemis, il remarque des amulettes et autres objets destinés à protéger leurs porteurs contre les esprits. Donc il se renseigne. Première découverte, les Huks pensaient que les esprits hantaient les champs de bataille. Lansdale décide donc de prendre des cadavres ennemis, de les peindre en blanc, avec les yeux rouges, et de les pendre à des arbres à proximité des lieux d’affrontement. Souvent avec des cloches ou sifflets à vent, pour fignoler l’ambiance.

Cette manie qu’ont les Américains d’exporter Halloween partout.

– Vache. Bienvenue dans Predator.

– Oh mais tu ne crois pas si bien dire. Je t’ai gardé le meilleur pour la fin.

– Predator, sérieusement ?

– Pas exactement. Lansdale part chercher un supplétif local. Un vampire.

– Nooon, attends…

– Mais si. C’est le moment de te présenter l’aswang (c’est évidemment beaucoup plus drôle en anglais). C’est une créature du folklore philippin. En fait, aswang est un terme générique pour une créature démoniaque, en général métamorphe, qui peut appartenir à plusieurs catégories. Tu as l’aswang vampire, l’aswang qui se repaît des entrailles de ses victimes, l’aswang chien ou chat-garou, l’aswang sorcière, ou encore l’aswang goule.

– Et l’aswang bisounours, non, t’as pas ça, évidemment ?

– Je crains que non. L’aswang vampire vit dans la forêt. Il se transforme souvent en belle femme pour attirer ses victimes, dont il suce le sang grâce à sa langue en forme de trompe plutôt qu’à ses dents.

Bon, ben voilà un mythe de vampire dans lequel on l’ira pas lire des sous-entendus érotiques.

– Et bien voilà, je rajoute les Philippines à la liste des pays où je ne mettrai jamais les pieds.  Mais ça ne me dit pas comment Lansdale s’en est servi.

– A ton avis ?

– Je sais pas, il a fait courir le bruit qu’il y avait un aswang dans la forêt pour faire flipper les rebelles qui s’y cachaient ?

– Exactement.

– Bon, d’accord, ce serait certainement efficace contre des rebelles de moins de 12 ans, mais là on parle d’adultes endurcis quand même.

– Exact. C’est la raison pour laquelle les rumeurs ne sont qu’une première étape. Dans un second temps, l’aswang passe à l’attaque.

– C’est-à-dire ?

– Lansdale envoie des commandos dans les zones occupées par la rébellion. La nuit, ils repèrent une patrouille. Le dernier homme de cette dernière est capturé, silencieusement. Puis il est méthodiquement drainé de son sang. Pour cela, les commandos pratiquent deux incisions à la gorge, et le pendent par les pieds. Le corps est ensuite redéposé sur le chemin de patrouille. Lorsque les rebelles viennent chercher le disparu, ils tombent sur ce qui ressemble furieusement à la victime d’un aswang.

– Une minute. L’armée des Etats-Unis a drainé le sang de prisonniers ennemis pour faire croire qu’ils avaient été victimes de vampires ?

– Exactement. C’est Lansdale lui-même qui l’a raconté dans ses mémoires, en ajoutant que le lendemain matin, les rebelles avaient vidé le secteur. A vrai dire, il semblerait que cette tactique n’ait été utilisée qu’une seule fois, et il est peu probable qu’elle ait été la cause première de la défaite des Huks, qui ont déposé les armes en 1954. Mais oui, les Etats-Unis ont employé au moins un vampire dans leurs opérations de guerre psychologique.

– Uh. Bon ben à toutes fins utiles, hein, moi je me rendrai à la seule menace d’une rafale de k-pop.


[1] Sérieux, vous êtes tombés dans le panneau ? Mais pour de vrai, le morceau était dans la play-list.

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