Oh chouette, un tour à la ferme

– Sam, tu sais à quel point je peux avoir l’âme champêtre et le tempérament agricole.

– Je me souviens de ta brillante idée de faire le tour des derniers bouilleurs de cru de Bourgogne, oui.

– Non mais là c’est pas par…

– « C’est culturel », tu disais.

– Ben ça n’est pas totalement f…

– « Un week-end pour s’enrichir l’esprit en travaillant sur l’anthropologie des folklores ruraux », si ma mémoire est bonne.

– Tu avoueras que c’était folklorique.

– C’était une cuite très folklorique, oui.  

– Je peux en placer une ? Je voudrais t’emmener faire un petit tour à la ferme.

– Oh super, le musée de la pantoufle était fermé ?

– Promis, tu seras surpris.

– Par trois champs de navet et un tracteur ? Je ne pense pas.

– Alors on n’y plante pas vraiment des navets, dans ce genre de fermes.

– Oui enfin pardon, j’aime bien le jaune mais la culture du colza me laisse dans l’ensemble assez froid.

– On y plante des cadavres.

– Des pardon ?

– Des cadavres. Des dépouilles. Des charognes.

– Oh merde.

– Humains, les corps.

– Quoi ? Mais enfin POURQUOI ?

– Pour la science, Sam.

– On a besoin de la science pour savoir qu’un corps a tendance à… disons se dégrader après la mort ?

– Oh oui. Partir, c’est mourir un peu mais mourir, c’est pourrir beaucoup. Et figure-toi que c’est extrêmement utile de savoir comment et de quelle façon, en fonction de plein de paramètres.

– UTILE A QUI BORDEL.

– A des enquêteurs dans le cadre d’une affaire criminelle, par exemple, mais pas seulement. Les anthropologues et les archéologues aussi adorent apprendre des trucs sur le sujet.

– Histoire d’éviter de tomber sur un os.

– Tu ne t’en tireras pas par la dérision, Sam. Même si la plupart des gens n’ont pas la moindre envie de savoir ce qui se passe exactement une fois que la Faucheuse est passée, ça intéresse plein de monde.  Et tu connais les scientifiques, ils adorent faire les choses méthodiquement, d’où l’idée de William Bass dans les années 70.

– Papiers.

– Bass est anthropologue de métier. Il a commencé sa carrière universitaire en travaillant sur les rites funéraires amérindiens avant de se spécialiser dans l’étude de cadavres plus… contemporains, histoire d’aider les médecins légistes coincés dans des affaires criminelles. Or, c’est souvent l’étude des corps qui permet d’orienter l’enquête en fournissant aux enquêteurs une foule d’éléments. Si on apprend à les faire parler, les cadavres ont beaucoup de choses à raconter, en gros.

– C’est de la nécromancie, ton truc.

“Comme je dis toujours aux étudiant, l’important c’est d’avoir une pelle solide”

– Oui, mais scientifique. Avant Bass, les experts en médecine légale n’avaient pas 36 solutions : pour donner des tuyaux aux policiers, ils faisaient dans le comparatif.

– C’est-à-dire ?

– Ils travaillaient sur des carcasses animales, de préférence celles de porcs parce que ça ressemble plutôt pas mal à un organisme humain sur le plan physiologique. On considérait que bon, en gros, voilà, ça devrait pourrir un peu pareil et démerde-toi avec ton cold case et ton vieux tibia pourri.

– Et Bass décide de changer tout ça.

– Oui. En 1977, Bass est consulté pour une affaire criminelle assez marrante : la police avait constaté des dégradations sur la tombe du colonel William Shy, un officier confédéré tué d’une balle en pleine tête en 1864, pendant la guerre de Sécession. Non seulement la tombe avait été ouverte, mais on retrouve au fond un cadavre encore à peu près frais, le tout sans aucune trace d’une dépouille du 19e siècle. Pour tout le monde, Bass compris, on passe d’une affaire de pillage de tombe à un truc nettement plus compliqué : que fout ce cadavre en quasi bon état dans la tombe vide d’un officier confédéré mort depuis bien cent ans ?

Mais toujours classieux.

– On se le demande, oui.

– Pour Bass, l’absence d’un corps ancien n’est pas un souci : d’après lui, la terre humide du cimetière a conduit à la décomposition totale du colonel Shy, squelette compris. C’est encore lui qui estime que le corps retrouvé par les policiers est celui d’un homme dans sa vingtaine, mort depuis deux à six mois. Les policiers en concluent qu’un meurtrier avait eu la bonne idée de planquer le corps de sa victime dans une tombe déjà aménagée avant d’être surpris et d’abandonner sa petite entreprise en plein milieu. Mais Bass décide de creuser un peu plus loin.

– Excellente, cette vanne.

– … Et il découvre que le corps découvert par les enquêteurs n’affiche pas la moindre trace de soins médicaux modernes. En examinant la tête, il note par exemple que le jeune homme décédé n’a jamais reçu aucun soin dentaire, ce qui est d’autant plus improbable qu’il avait de sérieuses caries. Dans le même temps, on découvre que les fibres de ses vêtements n’ont subi aucun traitement industriel et ne portent aucune étiquette.

– Le mystère s’épaissit, mon cher Watson.

– Il n’y a en réalité pas de mystère du tout. C’est bien le cadavre du colonel Shy qu’on a retrouvé exactement là où il devait être, d’où l’absence de soins médicaux contemporains et les fringues d’un autre âge. Simplement, il ne s’est pas du tout décomposé comme prévu parce qu’on l’avait embaumé, un truc encore plutôt rare au 19e siècle. Mieux, son cercueil en fonte l’avait largement protégé des visites de ces petites bestioles qui viennent faire leurs courses sur nos carcasses. Dis donc, tu as une petite mine, ou je me fais des idées ?

– C’est bientôt l’heure de l’apéro, là, tu sais.

– Justement, allez les vers ! … Hem. Bass, qui était légiste depuis plus de vingt ans, réalise qu’il s’est planté de … 113 ans. Il prend conscience qu’il n’a pas de connaissances suffisamment précises sur le processus de la décomposition humaine pour dater la mort des gens avec précision. Et ça, ça fout un peu le boxon dans le petit monde de la médecine légale… Bass en conclut qu’il faut tout reprendre à zéro et de façon méthodique. Comment ? En enterrant plein de corps de plein de manières différentes et en regardant ce qui se passe.

– Et il fonde sa petite entreprise agricole.

– Voilà. Au tout début des années 80, il crée le Centre de recherche en anthropologie de l’université du Tennessee, rapidement surnommé la body farm, la ferme des cadavres.

– Et ça consiste en quoi, ce putain de cauchemar ?

– Oh ben c’est tout simple, dans le principe. Tu prends un grand terrain et tu y places des corps humains en variant les conditions : profondeur, saison, ensoleillement, nature du sol, présence ou non d’animaux… Bass a fait école, depuis : on en compte aujourd’hui une petite douzaine, rien qu’aux Etats-Unis. La plus grande du monde est installée sur le Freeman Ranch de la Texas State University : 100 000 mètres carrés tout de même, truffé de dépouilles soigneusement étudiées et surveillées. Et quand je dis truffé, c’est truffé : rien que dans le centre fondé par Bass, on en est à 1 800 macchabées étudiés.

– Dis, j’ai une question un peu glauque.

– Toi ? Ça m’étonne.

– Ils viennent d’où, ces corps, bordel ?

– Au début, on a pioché dans le stock de corps non réclamés par les familles, exactement comme les facultés de médecine qui récupèrent ce genre de dépouilles pour les salles d’anatomie. Ensuite, tout dépend des états américains concernés. Il n’y a pas de cadre standardisé, mais ce sont en général les restes de personnes qui ont décidé de faire don de leur corps à la science, pour reprendre l’expression consacrée.

– Et… On étudie quoi, exactement ?

– Tout, de la … viande et des os, disons, aux fluides corporels en passant par les bestioles qui se succèdent au fil des jours ou les produits chimiques qui se dégagent. La décomposition, ça peut prendre des formes tellement différentes en fonction d’un nombre tellement large de paramètres que les légistes en ont encore pour des décennies à s’amuser comme des petits fous en changeant à chaque fois un truc ou deux, en fonction de leur situation géographique, de leur climat ou de leurs petites manies. Par exemple, l’université du Texas s’est spécialisée dans la reconstitution de scènes de crime. Ils étudient des corps placés dans des coffres de bagnole, des points d’eau, des garages…

– Sympa.

– Ils en pendent à des arbres, aussi.

– MAIS.

– C’est scientifique, on attend de voir au bout de combien de temps le monsieur qui pendouille au bout de sa corde est assez faisandé pour se ramasser par terre tout seul. Impeccable pour en savoir plus sur certains types de suicides, tu vois ?

– Je vais éviter le gibier un petit moment.

– Bonne idée. La body farm de la Caroline du Nord se concentre sur la décomposition dans des régions montagneuses, d’autres sur les zones désertiques, les forêts… Parfois, on laisse les corps évoluer un peu à la coule, si j’ose dire, huhuhu. Parfois, on les protège des charognards tandis que d’autres études permettent précisément d’étudier la manière dont les animaux se nourrissent des corps.  

– Genre des vautours ?

– Oui, ou des mignonnes petits biches.

– Pardon ?  

– Ouaip. C’est dans ce genre de fermes qu’on a découvert que Bambi et ses potes adorent mâchouiller des os humains, histoire de se fournir en magnésium pour pas cher. Et dispersent les restes un peu partout au passage.

“Ben quoi ?”

– Raaaah.

– Oui, c’est le genre de détails qu’on ne trouve pas souvent chez Disney quand tout le petit monde de la forêt chante des trucs cuculs.

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