Et soudain c’est le gramme

– Je ne rigole pas, je vais vraiment te forcer à faire une analyse de sang.

– Franchement, tu surréagis.

– Tu viens de débarquer dans mon salon à quatre heures du matin en hurlant qu’il fallait absolument qu’on parle des mystères de l’âme et des zones d’ombres de la conscience humaine, pardon de m’inquiéter.

– L’enthousiasme d’un beau sujet, voilà tout.  

– Je veux dire, je t’ai déjà vu dans des états pareils mais tu étais à poil avec une cravate nouée autour du front et on avait tous des gros pétards au bec, ça expliquait des trucs.

– Des gens de justice nous lisent, Sam.

– Ah. Oui. Héhé. Simple plaisanterie. Bon : puisque je suis réveillé, allons-y. Les mystères de l’âme, donc.

– A la bonne heure. Dis-moi, est-ce que le nom de MacDougall te dit quelque chose ?

– Ouais, ça m’évoque des hamburgers tiédasses dont la « viande » a l’air d’être fabriquée à partir d’ongles de rats morts.

– MacDougall, pas McDonald’s, patate. Duncan MacDougall, pour être exact.

– Papiers.

– Un toubib américain de la Nouvelle-Angleterre, né en 1866. En 1901, c’est donc un fringant trentenaire installé, dans le Massachussetts. Un fringant médecin ambitieux qui s’intéresse à beaucoup de choses et surtout un vieux mystère : celui de l’âme.

– Il n’a pas plus urgent à faire, non ?

– Je reconnais là ton caractère de vieux mécréant sans foi ni loi mais dis-toi que le sujet passionne tout le monde depuis… Oh, toujours. L’être humain se résume-t-il à un simple tas de viandes diverses ? Une carcasse qui baigne dans son jus ? L’angoisse existentielle, la peur de la mort, l’espoir d’une vie éternelle sont-elles autre chose que la trace d’une activité neuronale erratique qui affleure à la surface de la ratatouille chimique qui nous compose ? L’esprit et le corps, le matériel et l’immatériel, la contingence et la transcendance ! L’âme, quoi ! Tu vois ce que je veux dire ? L’âme, Sam !

– Ce que je vais faire, c’est que je vais me servir un whisky sec.

– Je fais tout pour élever le niveau moyen de nos conversations, je te signale.

– … Triple. Bon, si je résume, ton McDonnell Douglas, là, c’est un médecin du début du siècle et s’intéresse à l’existence objective de l’âme quelque au fond de la Nouvelle-Angleterre ?

– MacDougall. A Haverhill, oui, pourquoi ?

– Disons que que tu aurais parlé de Dunwich [1] que j’aurais été à peine surpris. Tu n’as pas l’impression qu’on est au beau milieu d’une nouvelle de Lovecraft, avec ton truc ?

– Je reconnais qu’il y a quelque chose, mais c’est très sérieux. MacDougall se met en tête d’apporter une preuve effective de l’existence de l’âme.

– Et on fait ça comment ?

– Son idée maîtresse, c’est que si l’âme existe, il se pourrait bien qu’elle ait un poids, ou plus exactement une masse. Et une masse, ça se mesure. En grammes, en kilos ou en ce que tu veux mais ça se mesure – et mieux, ça se compare. Si une âme s’échappe du corps au moment de la mort, celui-ci doit logiquement perdre quelques grammes au passage, se dit MacDougall.

– Ben voyons. Il n’y a plus qu’à trouver comment estimer la masse d’un mourant pile au moment où il casse sa pipe et le tour est joué.

“Enlevez votre chemise, allongez-vous et faîtes aaargh”.

– Exactement.

– Je déconnais.

– Pas MacDougall. En 1901, il commence à organiser sa petite expérience en faisant le tour des maisons de repos du Massachussetts pour repérer les patients qui ont déjà un pied dans la tombe et l’autre dans une flaque d’huile. Des gens dont la mort est imminente, mais pas que.

– Comment ça, « pas que » ?

– Il tient à faire les choses bien. Pour que l’expérience soit valable, il faut des gens immobiles, pas des patients qui vont gigoter au moment de passer l’arme à gauche. Sinon, ça peut fusiller la mesure.

– C’est bien, cette histoire n’est pas glauque du tout.

– MacDougall repère donc des gens qui meurent en gros d’un épuisement physique : des diabétiques, des tuberculeux… Des gens qui s’éteignent comme des bougies, tout doucement. Il en identifie six qui correspondent à ses critères.

– Et concrètement, il ramène sa balance de cuisine ?

– Pas loin. Quand la perspective de la mort semble imminente, on place le lit du patient sur une balance industrielle capable de mesure des variations de masse à deux dixièmes d’once près, quelque chose comme cinq grammes.

– Ce n’est pas si précis que ça, finalement.

– On est en 1901, Sam. Mais surtout, MacDougall prépare un deuxième échantillon.  

– D’autres mourants ?

– Non, des chiens.

– Pardon ?

– Là, il faut se mettre dans sa tête. MacDougall part du présupposé que l’âme est une caractéristique humaine. Pour lui, les animaux n’en ont pas : si leur poids ne varie pas à leur mort tandis que celui des patients humains change, bingo.

– Et il trouve des chiens tuberculeux, aussi ?

– Nope. Il en trouve une quinzaine pas tuberculeuse du tout et les a probablement défoncés à la mort aux rats ou à je ne sais quelle saloperie.

– Et alors ?

– Ah t’es impatient, hein ? Comme il s’y attendait, MacDougall ne repère aucune différence de masse chez les chiens. Chez les patients humains en revanche…

– TU FAIS TRAINER.

– C’est… Le bordel. MacDougall procède à deux mesures successives, à quelques minutes d’intervalle. Tu te rappelles qu’il avait repéré six personnes ? Dans deux cas, la mesure n’a pas fonctionné parce que l’étalonnage de la balance n’était pas terminé à temps. Un autre mourant a perdu un peu de masse avant de revenir à son poids d’origine quelques minutes plus tard. Deux autres perdent quelques grammes, puis quelques grammes de plus à la seconde mesure.

– Tout ça pour ça.

– Il reste le sixième patient, Sam.

– Eh ben quoi, le sixième patient ?

– Il perd très exactement les trois quarts d’une once mais il y a des chances que ce soit l’estimation en grammes qui te parle le plus. Le sixième cobaye a perdu très exactement 21,3 grammes, à peu près cinq pièces de monnaie.

– Ah mais c’est de là que…

– Eh oui. Le film d’Inarittù en 2003 fait directement référence à l’expérience du docteur MacDougall, expérience qui a installé dans la culture populaire la “thèse” du poids de l’âme, poids qui serait donc de 21 grammes.

– Je sens qu’il y a un mais.

– Oh oui, un gros. MacDougall ne sort pas en hurlant de joie de la chambre : il est conscient des biais méthodologiques de son étude et s’il est fermement convaincu que quelque chose s’échappe du corps à notre mort, il admet lui-même qu’il faut d’autres études pour le confirmer. Il se garde d’ailleurs bien de publier quoi que ce soit dans un premier temps.

– Comment ça sort, du coup ?

– Six ans plus tard, le New York Times a vent de l’expérience et sort 11 mars 1907 un papier dont le titre fait forcément jaser un peu : « d’après un médecin, l’âme à un poids ». MacDougall s’st fait couper l’herbe sous le pied et décide de publier ses recherches dans la foulée dans deux publications, le Journal of the American Society for Psychical Research et la revue médicale American Medicine.

Depuis le temps que ça n’avait pas été la faute des journalistes.

– Et ?

– Et il se fait tomber dessus par à peu près tous ses confrères, oubliant un peu vite que MacDougall lui-même conclut qu’il ne peut pas conclure. Mais quand je dis qu’ils lui tombent dessus, c’est quelque chose de velu : un certain Augustus Clarke se fait un plaisir de démontrer tous les biais méthodologiques de MacDougall dans les numéros suivants d’American Medicine, pendant six mois… En gros, il n’y a rien qui va.

– Genre ?

– La qualité et la précision des balances. Le nombre insuffisant de patients testés. Le fait qu’un seul a montré une variation réellement stable et sensible d’autre part. Le biais de sélection puisque MacDougall rejette en gros ce qui ne l’arrange pas pour s’intéresser au seul cas qui correspond à son hypothèse. Le postulat de départ sur le fait que l’âme, plutôt pensée comme immatérielle par l’humanité, soit finalement tout ce qu’il y a de matérielle.

– Exact.

– Et puis il a la question du moment exact du décès et donc de la mesure. Mesurer l’instant exact de la mort pose toujours problème aujourd’hui, autant te dire qu’en 1901, sur des patients immobiles dont les signes vitaux sont à la limite du perceptible… Clarke fait ensuite remarquer que la mort se traduit en général par une augmentation brève mais sensible de la température : pendant quelques instant le poumons ne rafraîchissent plus le sang.

– Je ne vois pas ce que ça change ?

– La transpiration augmente un court moment, ce qui peut expliquer une légère variation du poids. Et le plus beau, c’est que ça pourrait aussi expliquer pourquoi les chiens n’ont rien perdu du tout.

– Pourquoi ?

– Ils ne transpirent pas de la même manière que nous. Leurs glandes sudoripares sont situées sous leurs coussinets et pas réparties sous la peau comme chez l’homme.

– Et avec le temps ?

– L’ensemble de la communauté scientifique s’accorde toujours aujourd’hui autour d’un consensus : l’expérience est complètement foireuse. Et la suite de la carrière de MacDougall n’aide pas à corriger ce jugement : en 1911, le New York Times indiquait qu’il était aux dernières nouvelles en train d’essayer de photographier les âmes.

– Du Lovecraft, je te dis.

– Il est en tout cas mort discrédité et à peu près oublié en 1920. J’aurais adoré faire un tour dans ses archives personnelles, je sens qu’il y aurait moyen de passer un bon moment. Enfin tant que tu ne descends pas seul à la cave, quoi.

– Il doit en tout cas en savoir plus sur l’existence de l’âme, à l’heure qu’il est.

– Ou pas.

“Bonjour docteur.”

[1] Une ville imaginaire tirée de l’esprit… tourmenté de H. P. Lovecraft, qui s’est probablement inspiré d’un port d’Angleterre tout ce qu’il y a de réel, mais perdu dans les brumes et abandonné de longue date. Il est chouette, ce petit frisson qui vient de vous parcourir la colonne vertébrale, hein ?

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