Du conte au Comte

– Si je te parle de vampire, quel est le premier nom qui te vient à l’esprit ? Nosferatu ? Lestat ? Angel ? Spike ? … Ou attends, te connaissant, Vampirella ?

Mais non, c’est pas caricatural. Mais non.

– Ben non, Dracula. Forcément. Le cinéma, la littérature et à peu près toute la pop culture lui ont mis un petit coup de vieux depuis au moins Anne Rice, mais ça reste l’archétype original. Le Ur-Vampire, quoi.

– Exact. Ce n’est pas le premier vampire de la fiction contemporaine, mais c’est le premier best-seller. Et si je te demande maintenant quel est le personnage historique qui a servi de modèle à Bram Stoker ?

– Ha, là non plus tu ne me piégeras pas. Vlad Tepes, évidemment, dit l’Empaleur.

“Boire un petit cou c’est agréaaableuh”.

– Eh ben… plutôt non. Ça fait partie des légendes qui tournent autour de ce bouquin, comme le côté brouillard et cimetière au clair de lune qui doit beaucoup plus aux films de la Hammer et à Christopher Lee qu’à un roman dont l’intrigue saute en permanence des éléments typiques du roman gothique à la pure modernité. Dans le roman, on passe de train en train à travers toute l’Europe, on s’envoie des enregistrements au phonographe, on tape sur des machines à écrire, on pratique des transfusions… C’est plus un roman fantastique que purement gothique.

– Attends attends je reviens sur le coup de Vlad Tepes. Comment ça « non » ? Bien sûr que si. Tout le monde sait ça. Dracula, c’est Vlad Tepes, un prince de Transylvanie réputé pour empaler ses ennemis turcs, d’où le surnom d’empaleur, et membre de l’ordre du dragon, Dracul en Transyvanie. Coppola passe des plombes à détailler tout ça dans son adaptation.

– Coppola, oui. Stoker, non.

– Attends. Tu es en train de me dire que Stoker a créé le personnage du comte Dracula sans s’être inspiré du vrai Vlad Dracul ?

– Je dis que tout ce qu’on peut prouver, c’est qu’il lui a piqué son surnom. Et encore.

– Tu ne serais pas en train de me prendre pour un jambon ?

– Certainement pas. Il n’y a littéralement rien qui permet de penser que Stoker a pensé à Vlad Tepes en construisant le personnage de Dracula.  Au contraire.

– Mouais.

– En fait, Dracula doit sans doute plus à un crabe daubé qu’à un prince de Valachie.

– Pardon ?  

– Le fils de Bram Stoker, Irving, a raconté à plusieurs reprises que son père avait eu une vision de Dracula au cours d’une nuit de cauchemars, cauchemars que le padre attribuait à un crabe bouffé la veille au soir.

– Je ne suis toujours pas convaincu. Pourquoi on se serait mis à associer Dracula et Vlad l’Empaleur sans aucune raison ? On a bien les notes de travail de Stoker, non ?

– Alors oui, mais pas depuis si longtemps que ça. En 1912, Stoker casse sa pipe. Après avoir probablement décidé de planter un pieu dans le cœur de son défunt mari par pure précaution [1], sa veuve Florence Stoker a vendu toutes les notes de son mari pour se faire un peu de ronds – sachant que Dracula n’a jamais rapporté grand-chose à son auteur, mort les poches vides. De vente en revente, on les a perdus de vue pendant 60 ans, jusqu’à ce que deux chercheurs en littérature les retrouvent à Philadelphie. C’est pendant ces six décennies qu’on s’est mis à associer Tepes à Dracula sur la base d’un travail de méthodologie et de documentation qui porte un nom précis, dans le jargon de la recherche : peau de zobi.

– C’est-à-dire ?

– Les biographes de Stoker et les spécialistes du roman fantastique ont commencé à écrire un peu partout que Stoker avait basé son personnage sur le prince roumain. Pour ça, ils évoquent un passage où le docteur Van Helsing décrit son adversaire à ses amis : « il doit avoir été ce voïvode Dracula qui se fit un nom en se battant contre les Turcs ».

– Eh ben tu l’as, ton lien ?

– Ben non. Tout ce qu’on peut en conclure, c’est que Stoker lui a emprunté son nom – son surnom, pour être exact. Mais entre voler un surnom et en faire le modèle de ton personnage, il y a comme un écart, sauf à m’expliquer qu’Homer Simson est inspiré d’Homère. Non seulement les premiers biographes de Stoker ne disposaient pas encore de ses notes mais ils se sont vraiment basés sur peanuts.  Van Helsing ne se donne même pas la peine de citer son nom véritable… Mieux encore, Stoker n’a pas pu se servir de Vlad « Dracul » Tepes pour imaginer son vampire pour la bonne raison qu’il n’y a strictement rien dans la vie de Tepes ou dans les légendes roumaines qui le rapproche de près ou de loin des mythes vampiriques. Et dieu sait que le thème revient pourtant souvent dans le corpus folklorique de la région… D’accord, il est sanguinaire mais il les empale, ses ennemis, il ne leur saute pas à la carotide. Aucun conte transylvanien, aucune légende roumaine ne l’associe à des rites sanglants ou à l’immortalité. Vlad Tepes, c’est un prince certes un poil excessif quand il part en campagne, mais il n’y a aucun matériau historique ou ethnologique qui le connecte au mythe vampirique.

– Enfin pardon, mais le début de l’histoire se déroule en Transylvanie dans un château. Tu ne vas pas me dire que c’est une coïncidence.

– Oh si. D’abord parce que la Transylvanie est des plus gros clichés de la littérature gothique. C’est bien simple, tu la retrouves partout dans les romans du 19e, ça donne un petit ton « Europe centrale mystérieuse » pour pas cher. Ensuite parce que Vlad Tepes est certes né en Transylvanie, mais a vécu en Valachie. En fait, il n’y a même pas de preuve que Stoker ait seulement connu le véritable nom de Vlad III Tepes, sans même parler des détails de son existence.

– Bon, mais si on a retrouvé ses notes en 1972, on doit pouvoir en avoir le cœur net. Il vient d’où, Dracula ?

– D’un livre écrit par un certain William Wilkinson sur les principautés de Valachie et de Moldavie que Stoker a consulté pour se documenter.

– Dieu que ça doit être rasoir.

– Ben pas forcém… Ah attends, Wilkinson, rasoir. Non, bravo.

– Merci.

– Bref : c’est là que Stoker entend parler d’une série de nobles surnommés Dracul. Pas une seule mention de Vlad Tepes en particulier, juste une allusion au fait que l’un d’entre eux a franchi le Danube pour aller péter la gueule des Turcs avec un certain succès. Et c’est tout. Aucune allusion à cette histoire d’empalements en gros, aucun détail sur Tepes, que tchi.

– Et pourquoi il a repris le mot Dracula ?

– En marge de ce passage, Stoker s’est mis un petit pense-bête en bas de page : « Dans la langue de Valachie, DRACULA veut dire DIABLE » et c’est lui qui met les majuscules. Il détaille un peu plus loin en notant que le surnom est donné aux gens qui se révèlent particulièrement mauvais, rusés et cruels. C’est la seule allusion qu’on ait à Dracula dans la palanquée de notes de travail qu’il a laissé.

– Bon, admettons que Stoker lui ait juste piqué son nom, à l’empaleur. Il s’est inspiré de quoi, pour le reste ?

– De plein de choses. Pour le physique du Comte, il a pu s’inspirer de son patron et ami, l’acteur Henry Irving, réputé pour son allure de gentleman glacial – certainement pas charmeur, ça encore, c’est le cinéma.

Franchement, c’est validé.

Pour le côté meurtres dans la nuit, rappelle-toi qu’au moment où il écrit, dans le courant de 1889, il y a par exemple un personnage célèbre dont on dit qu’il parcourt les rues de Londres en habit de soirée pour tuer sans pitié des femmes sans défense.

– Non, pas… ?

– Si : Jack. La série de cinq meurtres de l’Éventreur date de l’été 1888 et les journaux lui ont donné un écho invraisemblable. Ça, c’est pour l’ambiance. Du côté des inspirations, le vampyr n’est pas une nouveauté dans la littérature : le livre de Polidori date déjà de 60 ans, Joseph Sheridan Le Fanu a écrit une autre histoire célèbre de suceuse de sang, Carmilla, en 1871 et les penny dreadful de l’époque victorienne regorgent d’histoires de vampires à deux sous. Pour le coup du sang aspiré, Stoker a peut-être lu des choses sur les chauves-souris hématophages que des explorateurs ont découvert en Amérique du Sud, c’est le genre de nouvelles qui fait fureur dans la presse grand public. Il a sans doute eu sous les mains aussi des choses sur la légende de la comtesse Bathory… Bref, Stoker a mélangé tout ça avec ses lectures en puisant dans tout un fatras de mythes, de contes et de légendes d’Europe centrale avec leur tripotée de revenants pas sympas : strigoi, vlkodlak, nesiferitu (littéralement, les innommables)… En gros tous les noms que Jonathan Harker entend murmurés par les paysans au début de l’histoire, quand il se rend en diligence au château du Comte. Il y a ajouté sa petite touche personnelle, comme les allusions aux miroirs, aux invitations, à l’ail, aux transformations en loup, en chauve-souris ou en fumée. Et encore, le personnage s’est précisé : au début, Dracula ne venait pas de Transylvanie mais d’une autre province contrôlée par l’Autriche-Hongrie.

– Ach.

– Oui, ça aurait changé un peu la perspective, l’accent allemand, hein ? Et il ne s’est appelé Dracula qu’assez tard dans le processus d’écriture. Avant, Stoker parle simplement du Comte Vampyr. Tiens regarde, sur cette page qui liste les différents personnages, on voit que Stoker a modifié le nom.

– Bref, Dracula est un collage.

– Un patchwork, oui. L’association de Dracula et de Vlad Tepes est venue bien plus tard, avec le film de Coppola qui en fait des caisses sur le moment où Tepes se donne aux puissances du mal après la mort de sa femme. Il y a Dracula Untold, aussi, qui prétend remonter aux véritables origines du personnage en montrant comment Vlad Tepes est devenu le comte.  Dans toute la pop culture, Vlad Tepes est Dracula. Et tant pis si ce n’est pas du tout la réalité littéraire.


[1] On déconne, elle l’a carrément fait cramer. Ça marche aussi.

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