Scorbut contre son camp (une petite histoire du scorbut, deuxième)

Dans l’épisode précédent (c’est ici) : le scorbut est un truc immonde qui a décimé la marine à voile. Heureusement, au 18ème siècle, un médecin découvre que consommer des agrumes permet de prévenir et guérir la maladie.

– Hé ! Hé oh ?

– …

– Je veux la suite de mon histoire ! Oh ! Capitaine ?

– Uh ?

– La suite !

– Euh, une minute… Je prenais mon traitement anti-scorbutique.

– Ca sent pas trop l’orange, d’ici.

– T’occupe.

– Alors c’est quoi cette histoire, James Lind prouve qu’il faut consommer des agrumes pour lutter contre le scorbut, mais ça prend pas ?

– Faut bien réaliser qu’il y a une différence entre constater que le traitement fonctionne, et le comprendre. C’est à cause de cette nuance que la bataille contre le scorbut ne va pas être gagnée tout de suite.

– Lind ne comprend pas ?

– Il comprend mal. Il essaie d‘expliquer ses résultats avec les outils de l’époque. A savoir, j’en ai déjà parlé, la théorie des humeurs. Qui postule que la santé repose sur l’équilibre entre quatre fluides corporels.

– Le sang, la bile noire, la bile jaune, et la lymphe.

– C’est ça, avec des parallèles  avec les éléments ou d’autres choses. A partir de là, Lind part du principe que sur un bateau, l’humidité ambiante bloque la transpiration, d’où un déséquilibre d’acidité. C’est ce dernier qui provoque le scorbut. Les agrumes, acides, rétablissent l’équilibre. Evidemment, il ne peut pas réfléchir en termes de vitamines, ni lui ni personne ne sait ce que c’est à l’époque.

– C’est d’autant plus ironique que la vitamine C c’est un acide, ascorbique.

– Oui, mais précisément, ce n’est pas n’importe quel acide. Par conséquent, on retient l’idée qu’il fait absorber de l’acide pour combattre le scorbut, par exemple en ajoutant de l’acide hydrochlorique dans l’eau de boisson, ou avec du moût de malt. C’est une boisson sucrée précurseuse de la bière, produite en mélangeant de l’eau et du malt (de l’orge germé séché et broyé) et en chauffant progressivement, pour transformer les amidons en sucres (saccharification de l’amidon). Après on ajoute de la levure qui transforme le sucre en alcool.

– Attends, moins vite, je prends des notes.

C’est là que ce produit la magie.

– La consommation de ce moût est recommandée par la Royal Society pour prévenir le scorbut. Alors que c’est rigoureusement inefficace. Et ce n’est même pas seulement qu’il n’y a pas le moindre milligramme de vitamine C dedans : il empêche carrément son assimilation. Cette andouille de Cook utilise le moût de malt au cours de ses trois voyages entre 1768 et 1780, et se déclare convaincu de son efficacité.

– Ils le font exprès.

– Pour autant, la Navy a bien retenu les conclusions de Lind. Elle y met un peu de temps, mais finalement, une cinquantaine d’années plus tard, elle prend la bonne décision.

– A savoir ?

– Elle ordonne la présence de Rob Lemon à bord de ses vaisseaux.

– Mais c’est qui Rob Lemon ?

– Attends, je me relis, c’est pas clair… Non, pardon, c’est Lemon Rob. En 1799, l’amirauté décrète qu’une boisson sucrée au citron, le lemon rob, doit être bue quotidiennement par chaque marin. Le scorbut disparaît quasiment de la marine britannique, qui dispose d’un avantage énorme dont Napoléon, entre autres, fait les frais.

– C’est de la triche.

– Si tu veux. A noter que le processus de fabrication et de stockage du lemon rob détruisait à peu près la moitié de sa vitamine C, mais ça suffit pour qu’il soit efficace.

– Eh ben voilà, fini le scorbut, ce coup-ci.

– Toujours pas. Tous les éléments sont là pour que ça reparte en sucette.

– Comment ça ?

– Déjà, il y a une forme de confusion lexicale qui s’installe. Citron et citron vert sont regroupés dans la même dénomination de citrus. D’où une dérive, qui conduit à ce qu’on se mette à parler de lime juice plutôt que de lemon juice, c’est-à-dire de jus de citron vert plutôt que de citron. Or le citron vert est sensiblement moins riche en vitamine C, de l’ordre de 75 % en moins, mais plus acide.

– Et l’idée à l’époque est que c’est l’acidité qui est la clé.

– Exact. Par ailleurs, la Sicile est à l’époque sous protectorat britannique, et la couronne décide alors d’y favoriser les plantations de citrons, pour satisfaire les besoins de sa marine, qui sont pour le moins importants. La Sicile se couvre donc de citronniers. Cependant au cours du 19ème, il paraît préférable à Londres de se fournir directement dans son empire qu’auprès d’un tiers. Par conséquent, au vu de tout cela, le jus de citron de Sicile est remplacé par du jus de citron vert venu d’Inde, plus acide mais bien moins efficace.

– Et le scorbut revient.

– Non. Parce que dans le même temps, la marine à vapeur se développe.

– Je ne vois pas le lien.

– Les trajets deviennent plus courts. Donc de fait, les risques de scorbut diminuent. A part les baleiniers, il n’y a plus grand-monde qui reste en mer pendant des mois. A la fin des années 1860, la consommation de lime juice reste une obligation sur les navires britanniques, mais n’est plus guère respectée. Et en plus, je le répète, le jus de citron vert est bien moins efficace, et il est stocké dans ces conteneurs pour partie métalliques, qui dégradent la vitamine C. Par conséquent, à partir des années 1870, les navires britanniques utilisent au mieux un remède bien moins efficace, mais comme les voyages sont courts et rapides, personne ne s’en rend compte.

– Voilà une situation qui ne demande qu’à tourner à la catastrophe.

– En effet. Les trajets commerciaux et militaires réguliers sont plus rapides et peu exposés au scorbut, mais se développent dans le même temps des expéditions qui prennent elles plusieurs mois.

– Tu parles d’exploration polaire ?

– Précisément. En 1875, l’Expédition Arctique Britannique part à la conquête du Pôle Nord. C’est un fiasco, en raison du scorbut, entre ceux qui ne prennent pas leur jus de citron vert et développent la maladie, et ceux qui le prennent, mais c’est pareil.

– Bon ben ils vont peut-être se poser des questions.

– Oui, mais pas forcément les bonnes. C’est l’efficacité du remède elle-même qui est contestée. Le problème se répète avec une autre expédition, Jackson-Harmsworth en 1894-97. Seuls les membres de l’expédition qui acceptent de manger de l’ours, viande fraîche, évitent le scorbut. C’est mal compris, puisqu’on pensait qu’il fallait des fruits pour lutter. Alors que le foie d’ours, ou de phoque, est très riche en vitamine C. Ce qui renvoie au paradoxe inuit.

– C’est quoi le paradoxe inuit ?

– C’est le fait que les habitants du Grand Nord se portent pas plus mal que les autres, alors que tu n’auras sans doute pas manqué de remarquer que la région est assez peu dotée en orangers.

Bon, voyons le côté positif : on a les glaçons.

– Les Inuits sont des mutants.

– Non. Mais à poids équivalent, tu trouves autant d’acide ascorbique dans la peau de beluga que dans du jus d’orange.

– Je préfère quand même le jus d’orange au petit déj’.

– C’est culturel. Et c’est un exemple. Entre parenthèse, de nos jours on ne dit plus « paradoxe inuit », mais « régime kéto ».

– C’est la même chose ?

– Globalement oui. Il s’agit de se passer complètement de carbohydrates (sucres) via un régime uniquement à base de viande et de matières grasses. Et de fait, on peut en vivre très bien.

 – Alors que le régime végan strict…

– C’est un autre sujet. Le fait est que la viande, notamment le foie, peut être très riche en vitamine C. Je t’ai dit qu’il fallait environ 90 mg d’acide ascorbique par jour pour un humain, figure-toi qu’une chèvre en produit environ 1 300 par jour.

– L’acide ascorbique de bique.

– Qu’on le mette aux fers ! Au final, vaut mieux manger un ours que de boire du jus de citron vert défraîchi. Sauf que là encore, c’est difficile à concevoir pour les médecins de l’époque. Ils se posent donc des questions, et se demandent si l’origine du scorbut ne serait pas, plutôt qu’un manque quelconque, une infection bactérienne, le nouveau truc récemment découvert. A une époque où on ne connait pas les vitamines, c’est plus facile à imaginer que de penser qu’il existe un produit présent à la fois dans le jus de citron frais et la viande d’ours, mais pas dans le jus de citron vert conservé dans une barrique.

– Un raisonnement à la fois compréhensible et consternant.

– C’est ainsi qu’apparaît l’idée de l’origine bactérienne du scorbut, ou théorie ptomaique. Le mot renvoie à l’idée que les aliments sont contaminés par des bactéries à travers un produit de leur métabolisme, le ptomaine. Le jus de citron vert pouvait avoir un certain effet préventif, dans la mesure où son acidité dégrade le ptomaine. Mais l’origine précise du scorbut, selon cette théorie, est la contamination de la viande et des aliments par le ptomaine, et la consommation de jus de citron ne sert en elle-même à rien pour prévenir la maladie, c’est une superstition dépassée.

– Mais…j’ai pas compris, c’est quoi le ptomaine ?

– Rien du tout. Le nom donné à cette idée, qui ne repose sur rien. C’est un peu comme l’éther qui était censé transmettre la lumière dans la physique de l’époque. Un nom donné à ce qu’on ne comprend pas.

Plus personne n’utiliserait l’éther pour expliquer l’univers de nos jours.

Malheureusement, il y a plus de conséquence qu’avec l’éther.

– Par exemple ?

– Par exemple, une nouvelle expédition polaire. Terra Nova, menée par Robert Falcon Scott en 1910. Conséquence de la théorie ptomaique, les mesures de prévention contre le scorbut de l’expédition Scott consistaient essentiellement à ce qu’un médecin examine bien les aliments avant leur conservation et à l’ouverture des boîtes, pour s’assurer de l’absence de toute marque de contamination. Mais ils n’embarquent aucun agrume. Ca foire, mais ils s’en sortent en mangeant du phoque frais.

– Bande de glands.

– De fait. Mais il y a plus grave, même si c’est moins visible. Au début du 20ème siècle, on développe un produit révolutionnaire pour les jeunes mamans, le lait infantile pour bébé. Sauf qu’il ne contient aucune vitamine C, et ça fait des milliers de morts. Il faut attendre 1920 pour qu’on y mette du jus d’orange. Parce qu’à ce moment, finalement, l’origine du scorbut est bien établie.

– Merci qui ?

– Axel Holst et Theodor Frolich. En 1907, ils étudient le beriberi, et décident de prendre comme modèle animal le cochon d’Inde. Or il se trouve que cochon d’Inde est l’un des rares mammifères à partager avec les primates l’incapacité à produire lui-même de l’acide ascorbique.

– Ca tombe bien.

– C’est un hasard et un gros coup de bol. Holst et Frolich nourrissent leurs cochons d’Inde uniquement de graines : ils ne développent pas le beriberi, qui est la conséquence d’une autre déficience alimentaire, mais le scorbut. A partir de là, nos chercheurs établissent sans aucun doute que le scorbut est le résultat d’une déficience alimentaire, et enterrent définitivement la théorie ptomaique. Pour autant…

– Le concept de déficience alimentaire est une nouveauté et n’est pas accepté facilement ?

– C’est ça. Il s’impose néanmoins. Sachant que par ailleurs la première vitamine isolée et identifiée l’est en 1912.

– Et la C ?

– En 1932, l’acide ascorbique est identifié et isolé par Albert Szent-Györgi, qui le trouve dans de très nombreux aliments. Il en détermine la structure et découvre comment le synthétiser. Ce qui lui vaut le prix Nobel en 1937.

– Eh ben, ce fut laborieux !

– C’est toute la difficulté du raisonnement scientifique quand on n’a pas les concepts intellectuels appropriés. Szent-Györgi disait que la découverte scientifique ne consistait pas à observer quelque chose de nouveau, mais à observer quelque chose de connu et à l’interpréter différemment.

– C’est quand même triste tout ce temps pour se débarrasser du scorbut, alors que la méthode de prévention était connue depuis des siècles.

– Je suis d’accord. Cependant à bien des égards nous ne valons pas mieux que nos ancêtres.

– Comment ça ?

– Aujourd’hui, le scorbut peut encore être un réel problème de santé, y compris dans les pays développés où les aliments pour le prévenir sont disponibles en abondance. Par exemple chez les personnes qui ne mangent pas de produits frais, mais uniquement des plats préparés. Surtout que les médecins y pensent rarement, et que le diagnostic peut être laborieux.

– Je…vais prendre un jus d’orange avec ma pizza.

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