Le feu au derche

– Mais…qu’est-ce que tu fais dehors ?

– Ben ça se voit non, je m’occupe de mes plantes. Tout le monde ne les fait pas pousser dans des armoires avec des grosses lampes.

– C’est de la diffamation !

– Uh uh.

– Cela dit je suis content de te voir travailler à la main, plutôt que de pulvériser je ne sais quelle cochonnerie.

– Aucune chance, j’ai pas envie de me cramer.

– Tu m’étonnes. Mine de rien, je tiens à mes poumons.

– Je pensais plutôt à mon entrejambes, en fait.

– Quoi ?!

– J’ai pas envie de me cramer l’entrejambes.

– Je comprends cette préoccupation, j’irais même jusqu’à la partager, mais je ne vois pas le lien avec les pesticides, herbicides, et autres trucs censés tuer d’autres trucs.

– Ah non, ce sont des « produits de protection des plantes ».

– Ouais, de la même façon qu’une mine antipersonnelle est un dispositif de protection du domicile.

– C’est ça.

– Pour autant, le lien avec ton entrejambes…

– Faut toujours que tu en reviennes à ce sujet hein ?

– Pas du tout. Je voudrais juste comprendre.

– Ok. Partons en Nouvelle-Zélande.

– Zou !

– Comme tu le sais, la population néozélandaise se divise en trois catégories.

– Les joueurs de rugby, les hobbits, et le bétail.

– C’est ça. Nous allons nous intéresser à la troisième.

– Un point de bétail de l’histoire.

– On dirait que je n’ai rien entendu. Sans aller fouiller toutes les subtilités de la mode agricole, nous sommes d’accord pour dire que les fermiers ont besoin de vêtements robustes et résistants.

– Entre nous je ne vois pas d’autres raison de porter des salopettes en jean.

Mais…c’est pas vrai, moi je trouve que ça me va bien.

– Eh bien au début des années 1930, les agriculteurs kiwis furent soudainement, et de façon violente, confrontés à un phénomène pour le moins inhabituel. Leurs futals se mettent à prendre feu, voire à exploser carrément.

– Mais tu veux dire…une forme de combustion textile spontanée ?

– Exactement. L’exemple le plus connu est celui de Richard Buckley. Alors qu’il avait laissé son falzar à sécher devant le feu après une journée de dur labeur, il fut soudainement alerté et un peu sonné par une déflagration, et put constater que son pantalon avait pris feu. Il réussit à mettre la main dessus et à le foutre dehors dans l’herbe, où il produisit encore quelques détonations. Heureusement, l’épisode fut sans gravité pour lui.

Je pense que c’est sec là.

– Ben mince alors. A la limite, s’il avait mangé un gros cassoulet et qu’il s’était posé devant le feu en le portant, je pourrais penser à une explication, mais là…

– Sachant que Buckley a été chanceux. D’autres agriculteurs ont été blessés quand leurs fringues ont pris feu alors qu’ils les portaient. Il y a eu des brûlures graves, et quelques morts. L’un de ces infortunés a vu son séant partir en flammes alors qu’il était à cheval, avec les conséquences que tu imagines pour lui et sa monture, et un autre s’est transformé en torche quand il a allumé une allumette en la frottant sur son futal.

– Mais enfin ?! Un coup de Saruman ?

– Non. Le coupable est Jacob.

– Jacob qui ?

– Le séneçon de Jacob, également appelé herbe de Saint-Jacques.

“Z’avez du feu ?”

– M’a pas l’air très incendiaire.

– Non. Quand je dis que c’est le coupable, il s’agit en fait plutôt de la cause. A cette époque, la Nouvelle-Zélande développe son agriculture laitière. Et le séneçon de Jacob pose alors un problème. C’est une plante assez envahissante, comme le prouve d’ailleurs le fait qu’elle a colonisé la Nouvelle-Zélande alors qu’elle vient d’Europe. Par ailleurs, elle est toxique pour les chevaux et les vaches. Au point d’être potentiellement mortelle pour eux.

– C’est effectivement ennuyeux.

– Les bêtes ne sont pas idiotes, et l’évitent. Mais du coup elle prolifère. Le problème ne se pose pas avec les chèvres et moutons, qui la boulottent sans problème, mais pour développer son cheptel bovin, les Kiwis ont besoin de désherber la petite fleur jaune.

– Au lance-flammes ?

– Non. Mais un peu quand même. Les agriculteurs se retournent vers le gouvernement, qui leur recommande alors l’usage d’un produit fort efficace contre le séneçon : le chlorate de sodium. Le problème, qui fut rapidement découvert, tient à ce que le chlorate de sodium est principalement connu pour deux utilisations : comme herbicide, et pour la pyrotechnie.

– Le lien entre les produits agricoles et les explosifs n’en finit pas de m’émerveiller.

– Afin d’être épandu dans les champs, le chlorate de sodium est dilué avec de l’eau, et sous cette forme il ne présente pas de danger.

“Oui enfin ça se discute, hein.”

Pendant l’opération, il est plus que possible que les agriculteurs s’en mettent un peu sur les fringues. A ce stade, pas de souci. Mais quand les fibres textiles imprégnées de chlorate de sodium sèchent, le tissu devient explosif et réagit violemment à la chaleur, qu’elle vienne d’une étincelle, d’un feu, du soleil, ou du frottement. Et là…

– Boum !

– Exactement. L’origine de l’épidémie de « pantalons explosifs » ayant été rapidement trouvée, le phénomène disparut aussi vite qu’il était apparu.

– Mais en laissant quand même des victimes. Ils auraient peut-être pu y penser avant.

– Hein ? Tester un intrant agricole avant de le mettre en pratique ?

– Ouais.

– A noter que le chlorate de sodium était disponible à la vente en France jusqu’en 2010, avant d’être retiré pour cause d’accidents trop nombreux. Enfin tu seras heureux d’apprendre qu’en 2005, le chercheur James Watson (non, pas le découvreur de la structure de l’ADN, manifestement) (enfin, l’un des découvreurs, qui avait été un peu aidé) obtint un prix Ig Nobel pour son article sur « l’importance des pantalons explosifs de Richard Buckley ».

– Ca pourrait être mon titre d’article scientifique préféré.

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