L’étrange et instructive balade de feu Caleb McCurdy

– La légende urbaine la plus flippante ? Franchement, aucune idée. J’aimais bien l’histoire du Green Man, tu sais ? Le gars qui roule sur une route de Pennsylvanie et qui s’arrête pour pisser quand un type sans visage apparaît subitement à côté de lui.

– Oui. Alors le truc c’est qu’elle n’est pas sans fondement DU TOUT, celle-ci.

“Bonsoir.”

– Quoi ? Oh putain. Bon, du coup… Si : le couple de vacanciers qui passe une nuit au motel avant de découvrir le lendemain matin qu’ils ont dormi au-dessus d’un cadavre.

– Pas mal, celle-ci. C’est comme les dames blanches, c’est le genre d’histoire qui m’a beaucoup servi le soir à la veillée, du temps de mes premiers feux de camps. En revanche, j’ai une mauvaise nouvelle

– Non ? Purée. Bon, allez : la momie bien crade de la Maison des Horreurs qui n’est pas du tout une fausse momie.

– Écoute je suis vraiment désolé, tu vas croire que je le fais exprès.

– Ah non. Non non non. Je refuse d’imaginer que des gosses aient pu jouer à se faire peur avec un vrai faux cadavre. Pas ce coup-ci, tu ne m’auras pas. Impossible.

– Impossible n’est pas américain, mec. Tu as déjà entendu parler de Elmer McCurdy ?

– Jamais de la vie.

– Il n’a pas laissé de traces particulièrement notoires de son vivant, faut reconnaître. Elmer est né dans le Maine le 1er janvier 1880 et comme sa mère Sadie l’avait conçu hors mariage, t’as pas franchement le cœur de lui souhaiter une bonne année : ce qui s’annonce, c’est plutôt la honte sociale. Résultat : pour éviter de se taper l’affiche, Sadie refile le bébé à son frangin George, dans un sens on ne peut plus littéral. Le petit Elmer grandit à Bangor.

– La ville de Stephen King, comme par hasard ? Tu te fous de moi ?  

– Mais je n’y peux rien, moi ! Il a bel et bien grandi à Bangor avant de se lancer dans une carrière de plombier, puis de militaire.

– Avec succès ?

– Pas trop, non. Il sort tout de même de l’US Army avec des connaissances certes basiques mais toujours utiles en matière de maniement des explosifs. Du coup il se reconvertit dans le crime, option « je fais péter des banques ».

– Il y a une forme de logique.

– Le truc, c’est qu’il est pété comme un coing toute la sainte journée et que ça va assez mal avec le maniement de la nitroglycérine, en général. Il foire à peu près tous ses coups en faisant en général sauter les billets avec les coffres. Du coup, il tente sa chance dans l’attaque de train et…

– Attends, attends, des attaques de train ?

– Oui, pourquoi ?

– En 1911 ?

– Tu sais, on a continué de se la jouer Jesse James assez tard, dans l’Amérique profonde, et ce ne sont pas les développeurs de Red Dead Redemption qui te diront le contraire. Ceci dit, en bon loser même pas magnifique, il aura foiré ses coups jusqu’au bout, le pauvre : alors qu’il croit braquer un Katy Train qui transporte 400 000 dollars en liquide, il attaque un train tout bête, avec quelques dizaines de passagers. Il repart avec 46 dollars et quelques jarres de whisky.

– C’est maigre.

– Tellement que ça le déprime. Pour se consoler, il part s’arsouiller au whisky avec sa bande de minables dans un ranch pourri. Ces andouilles sont tellement pleines qu’elles n’entendent même pas les flics arriver. Personne ne tire droit du côté des truands, beaucoup plus du côté de la loi et de l’ordre : McCurdy finit par se prendre une balle dans la poitrine, ce qui soigne d’une certaine façon son début de tuberculose puisqu’il en meurt séance tenante.

– Pas le truand du siècle, quoi.

– Non, mais il va prendre une sorte de revanche post mortem.

– En revenant d’entre les morts ?

– Non, en se contentant de jouer son rôle de cadavre. Comme personne n’est là pour réclamer le corps, le croque-mort – un certain Joseph L. Johnson – fait consciencieusement son travail. Il embaume ce brave Elmer dans les règles de l’art, autrement dit à l’arsenic, lui colle un costume, le rase soigneusement et laisse reposer le tout dans l’arrière-boutique.

– Mais il attend quoi ?

– La famille. Et comme personne ne se présente, il finit par en faire un petit spectacle.  

– Par en faire un petit pardon ?

– Écoute, je n’ai pas écrit les lois funéraires en vigueur en 1911 au fin fond de l’Oklahoma, d’accord ? C’est tout à fait légalement que Johnson installe feu Elmer McCurdy devant sa boutique avec un flingue dans les mains, histoire de faire patibulaire, et un petit carton « L’Homme qui ne s’est jamais rendu », pour l’effet dramatique. Et ça dure cinq ans comme ça ; pour la plus grande joie des petits et des grands qui peuvent venir s’extasier devant le corps de l’outlaw embaumé.

Le cercueil en osier, tout un style.

– Ah tout de même.

– Oh ce n’est pas fini. En 1916, deux types se présentent à Johnson en prétendant être les frères du défunt. Ils repartent donc avec le corps.

– « En prétendant » ?

– Ouaip. Ce sont bien deux frangins, mais ils n’ont absolument aucun lien de parenté avec le défunt : ces deux escrocs, James et Charles Petterson, tiennent un carnival, ces espèces de fêtes foraines ambulantes où le brave pékin pouvait venir se divertir en croisant des tigres du Bengale élevés dans le fond de l’Arkansas et des femmes à barbe avec de belles pommes d’Adam. Dans leur cas, il s’agit du Great Patterson Carnival Shows, rien que ça. Au menu, des clowns, des trapézistes, des fauves, quelques freaks donc et…

– … des cadavres humains…

– Exactement. Ceci dit, ça ne devait pas marcher des masses : en 1922, 11 ans après sa mort, le cirque vend la dépouille de Elmer McCurdy à un autre entertainer sans trop de scrupules, Louis Sonney, qui tient une sorte de musée du crime. Mais Elmer, qui ressemble de plus en plus à Toutankhamon avec le temps, continue de bouger vachement plus que la momie moyenne.

– Mais encore ?

– On s’en sert pour un peu tout. On le fait pendouiller dans le hall des théâtres pour effrayer les spectateurs, on l’utilise comme réclame dans les avant-premières…

– Mais non ?

– Mais si : en 1933, le corps d’Elmer McCurdy est racheté par le producteur hollywoodien Dwain Esper qui s’en sort pour assurer la promo de son film Narcotic. Et quand il casse sa pipe en 1949, on se contente de stocker tout ses décors dans un entrepôt.

– Dont McCurdy.

– Oui, jusqu’en 1964, quand le réalisateur de séries Z David F. Friedman rachète tout le stock, McCurdy compris. Pour te situer Friedman, ses grands succès font dans l’érotique fétichiste, le genre méchante lesbienne gardienne de camp nazi louve-garou.

Tu rigoles ?

– Oh non.

Franchement, on ajouterait bien une légende, mais à quoi bon ?

– Il faut absolument que je dégotte ce truc important dans le cadre de mes, euh, recherches. Mais attends :  en 1964, on peut encore racheter une dépouille humaine ?

– Il y a des chances que personne ne s’en soit souvenu en ouvrant le hangar où était stocké l’improbable bordel d’Esper. A cette date, McCurdy est tellement parcheminé qu’il ressemble à un vieux mannequin desséché, quelque part entre le bout de bois et le sac de jute. Et voilà comment McCurdy se retrouve au milieu d’un absolu nanar produit par Friedman, She Freak, en 1967. Si tu veux t’amuser à le repérer, fais-toi plaisir : il est évidemment sur YouTube parce que : Internet.

– Mais personne ne s’en rend compte, à un moment ?

– Pas tout de suite. De vente en vente, le corps échoue finalement dans une fête foraine de Long Beach, en Californie. Et devine où exactement ?

– La Maison hantée ?

– Pas loin : un faux gibet médiéval, parce qu’on savait rigoler, dans les seventies. En tout cas, c’est là qu’on va découvrir McCurdy, un peu par hasard.

– Comment ?

– Quand une équipe vient pour tourner un épisode de L’homme qui valait trois milliards.

– Tu te fous de moi ?

– Jamais dans le travail. Sans Steve Austin (ta ta ta tatiiin) et son corps de cyborg, McCurdy serait peut-être encore en train de sécher quelque part au fond d’un entrepôt d’accessoires inutiles. Au lieu de ça, un des gars de l’équipe a une chouette surprise le 8 décembre 1976, au moment de déplacer ce qu’il pense être un simple mannequin de cire.

– Une surprise du genre… ?

– Du genre que tu n’aimes pas avoir : le bras de McCurdy lui reste littéralement dans les pognes.

– « Oh, un humérus, ils ont vraiment poussé le réalisme vachement l… Argh. »

– Voilà. Du coup, ben on appelle les flics.

– Et ?

– Disons que la police de Los Angeles se retrouve avec un cold case original, mais pas trop compliqué à résoudre à cause d’un connard.

– C’est-à-dire ?

– A la base, les enquêteurs se disent que ça ne va pas être triste d’identifier le corps : à part la blessure de la balle qui l’a tué en 1911, ils n’ont pas grand-chose pour démarrer. Mais les légistes font une chouette trouvaille dans la bouche desséchée de McCurdy, qui ne pèse plus guère que 23 kilos à cette date.

– Dans la bouch… ? Mais enfin ils trouvent quoi ?

– Un billet d’entrée pour le musée du crime de Louis Sonney, un des propriétaires successifs de la dépouille.

– Attends ne me dis pas…

– Si si. Un visiteur avait quand même préférer coller son billet usé dans le bec d’une momie humaine plutôt que de le balancer dans une poubelle ou de le garder tout simplement dans sa poche.

– Un connard.

– Tu vois ? Bref : affaire classée. Avec un indice pareil, il ne faut pas longtemps aux policiers pour remonter la piste et permettre enfin à un très vieux jeune truand de rejoindre une sépulture décente, à Gutrhie, Oklahoma. Il y repose depuis avril 1977 et les autorités ont tout de même jugé utile de couler 60 centimètres de béton au-dessus de sa tombe, histoire d’éviter qu’un petit malin ne décide de relancer la carrière artistique posthume d’Elmer McCurdy.

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