Fritz Haber, le plus ignoble des bienfaiteurs de l’humanité

– Et alors, tu sembles bien pensif.

– Qu’on m’apporte l’âme d’un homme !

– Euh, je crois qu’ils ne servent pas ça ici.

– Non, bien sûr. Mais comment la juger ?

– Quoi, l’âme d’un homme ?

– Oui.

– Houlà, on dirait que tu as pris de l’avance. Ca me rappelle la fois où tu as voulu définir la vie , tiens.

– Non mais sérieusement, comment juger quelqu’un ?

– Eh bien…euh…partons de la valeur de ses actes.

– Précisément. Imagine un individu qui a tué une personne. Délibérément, avec préméditation, quelqu’un qui ne lui avait rien fait de particulier. Nous pouvons poser que c’est un sale type.

– Un sale…oui, on peut dire ça, a minima.

– Bien. Mais si par ailleurs il y a 10 personnes qui lui doivent la vie ? C’est toujours un meurtrier, mais aussi un type bien.

– Effectivement. Ta question est de savoir comment on équilibre tout ça.

– Voilà. La pesée des âmes.

Non mais ça suffit à la fin, on peut parler d’histoire sans que Stéphane Bern rapplique ?!

– Cela dit je ne sais pas si ton hypothèse est bien vraisemblable.

– Non, c’était pour donner un ordre d’idée. Les chiffres auxquels je pense sont bien, bien plus importants.

– Comment ça ?

– Bien, bien plus importants. Des dizaines de milliers, des millions, des milliards.

– De gens ?

– Oui.

– Tués ou sauvés par le même type ?

– C’est ça.

– Mais enfin ça n’existe pas ça. C’est comme si on imaginait…je sais pas, qu’Hitler avait découvert la pénicilline.

– Tu n’es pas si loin.

– Allez, explique-toi.

– Laisse-moi te parler de Fritz Haber. Et comme pour tout bon procès, on va présenter le prévenu, dérouler l’accusation, puis on passera à la défense.

A la barre !

– Ca me va.

– Fritz Haber, né en 1868 à Breslau, en Prusse. Aujourd’hui c’est Wroclaw, en Pologne. Sa famille est juive, ce qui jouera sur la suite de l’histoire. Sa mère meurt trois semaines après sa naissance, et son père le tiendra toujours pour un peu responsable.

– Bonne ambiance.

– Haber est un bon élève. Il étudie à l’Ecole Polytechnique fédérale de Zurich (qui possède manifestement une filière dédiée pour les dénommés Fritz), puis part se spécialiser en chimie, notamment à l’université d’Heidelberg, où il étudie sous la direction du professeur Robert Bunsen.

– Et ça se passe bien avec ce dernier ?

– Euh, autant que je sache, oui, pourq…tu veux savoir s’il a eu des prises de bec avec Bunsen, c’est ça ?

– Ouiiiii.

Blague à part, Robert Bunsen a réellement mis au point le bec qui porte son nom.
Et le collier de barbe. On ne peut pas tout réussir.

– Je ne sais pas. Le fait est que Fritz devient un chimiste brillant. Pour te dire, il élucide la réduction du nitrobenzène dans une cellule électrochimique, explique l’équilibre quinone-hydroquinone, invente avec Max Cremer l’électrode de verre pour mesurer le pH, et publie plusieurs travaux révolutionnaires pour la recherche et l’enseignement de la thermodynamique.

– J’ai rien compris.

– Moi non plus, mais ça m’a l’air suffisamment compliqué pour confirmer que c’était un brillant chimiste. Par ailleurs, il se convertit au protestantisme en 1893, pour pouvoir briguer des postes de haut niveau, qui lui seraient restés interdits sinon. Par ailleurs, 1901, il réussit finalement à se marier avec Clara Immerwahr.

– Finalement ?

– Oui, ils se fréquentaient depuis un moment mais les parents étaient contre. A noter que Clara est la première docteure en chimie de l’université de Breslau.

– Bien, a priori pas un couple d’imbéciles.

– Non. Cela dit elle devra mettre un terme à sa carrière : non seulement elle est « censée » s’occuper plutôt de leur enfant né en 1902, mais en plus ses collègues avaient tendance à penser que son mari était toujours derrière ses travaux.

– Merveilleux.

– De son côté, Fritz se fait embaucher chez BASF. Il travaille sur un projet d’une importance majeure : la synthèse de l’ammoniac à partir de l’azote de l’atmosphère. C’est un des Graal de la chimie de l’époque.

Allez, au boulot !

– Pourquoi ?

– Si tu veux bien, on reviendra sur la raison principale au moment d’étudier l’autre versant de l’âme de Fritz Haber.

– Et si je veux pas ?

– Si tu ne veux pas, je t’invite à aller réviser la définition d’une question rhétorique.

– Je vois, merci.

– Nous procédons de façon méthodique. Sans aller trop loin dans la chimie, l’ammoniac permet de produire des nitrates. Et si tu te souviens bien, l’une des utilisations des nitrates est la fabrication de poudre, et plus largement d’explosifs. Or en 1909, Fritz Haber réussit à synthétiser de l’ammoniac à partir d’hydrogène et d’azote atmosphérique.

-Jackpot !

– Littéralement. Haber devient riche et influent grâce à ce procédé, breveté en 1913 sous le nom de Haber Bosch.

– Je sais qu’on est en 1913 et qu’il est allemand, mais de là à qualifier le processus de boche, franchement…

– Non, espèce de würst, Bosch comme Carl Bosch, un collègue de BASF qui industrialise la découverte de Fritz. Bosch est également un chimiste de gros calibre, pionnier de la chimie à haute pression, qui obtiendra lui aussi le prix Nobel à ce titre en 1931.

– Attends, lui aussi ?

– Oui, la synthèse de l’ammoniac vaudra à Haber de décrocher le Nobel en 1918. Mais avant ça…

– Avant ça quoi ?

– Avant ça il obtient une première récompense chimique de premier plan, la médaille Liebig, en 1914. Et on le mentionne parce que c’est marrant. Et on va avoir besoin de se marrer un peu, parce qu’entre Liebig et Nobel, il y a la Première Guerre Mondiale.

– C’est beaucoup moins drôle d’un coup.

– Beaucoup. Depuis 1911, Haber est directeur de l’Institut Kaiser Wilhelm de Physico-chimie et d’Électrochimie (fondé en 1910 par le Kaiser Wilhelm en personne, on n’est jamais si bien servi). Et il est ouvertement nationaliste. Autrement dit il va mettre toute son énergie à soutenir l’effort de guerre, et à donner à l’Allemagne les moyens de la remporter.

Un chimiste de premier plan qui veut soutenir l’armée allemande ? Ca commence à sentir mauvais cette histoire.

– Tu n’as pas idée. Pour te donner un aperçu de ses opinions, déjà, il signe en octobre 1914 l’Appel au monde civilisé, lancé en faveur de l’armée allemande par quatre-vingt-treize hautes personnalités universitaires et culturelles. C’est une réponse à l’indignation provoquée dans le camp allié par les exactions et les crimes allemands commis en Belgique et en France. Les signataires expliquent que les représailles déclenchées par l’armée allemande étaient justes et justifiées.

– Oui, bon, c’est la guerre. Va faire la différence entre patriotisme et nationalisme.

– Tu as raison. Mais en fait c’est surtout dans son laboratoire que Fritz travaille à la victoire. Déjà, son invention permet à l’Allemagne de ne plus dépendre des importations de nitrate venues d’Amérique du sud pour produire des munitions, ce qui constitue un avantage considérable. Rien que ça, ça prolonge sensiblement la guerre.

– D’accord, mais il l’a mise au point en 1909.

– C’est vrai. Pour la guerre, arrêtons de tourner autour du pot, Haber développe des gaz de combat.

– Vache !

 – Ouais. Les conventions de la Haye de 1899 et 1907 interdisent l’usage de projectiles pour la diffusion de gaz asphyxiants. Mais…si on n’utilise pas de projectiles ?

– C’est odieux, mais j’imagine que ça se tient.

– Odieux ? Non. Il pense que la guerre sera écourtée par l’usage des gaz de combat, « pas plus odieux que les balles ou obus ». Fritz est nommé capitaine par ordre du Kaiser lui-même, et va mettre tout son génie à concevoir les pires saloperies à balancer sur l’ennemi.

– Le genre d’individu dont on fait des méchants dans les films.

– Exactement.

A propos, vous saviez qu’il y avait vraiment eu un général Ludendorff pendant la guerre ?

En 1915, Haber mène un premier essai de gaz de combat sur le front russe. Il n’est pas concluant : il n’a pas prévu assez de gaz, et surtout le vent est contraire.

– Vive le vent.

– Malheureusement, les conditions sont bientôt réunies pour une autre tentative. Tu connais : ça se passe à Ypres, sur le front belge. Le 22 avril 1915, près de 150 tonnes de chlore (5 730 cylindres) sont lâchées sur un front de 6-7 km.

Le fond de l’air est épouvantable.

15 000 soldats français sont intoxiqués, et l’attaque fait près de cinq milliers de morts. Pour rien, en plus.

– Pourquoi ?

– Les Français se replient (ceux qui peuvent), mais le commandement allemand avait des doutes sur l’efficacité de l’attaque. Ses troupes ne sont pas prêtes à aller conquérir le terrain, et de fait elles ne bougent pas. La brèche ouverte est aussitôt fermée par les Canadiens. Pour autant, du point de vue de Haber, c’est un succès. Il rentre chez lui tout content. Et a une violente dispute avec sa femme.

– Clara n’est pas sur la même longueur d’ondes.

– Non, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle l’accuse de dévoyer la science, et exige qu’il abandonne ses recherches. Lui répond qu’un scientifique appartient au monde en temps de paix, mais à son pays en temps de guerre. Résultat, elle se tue avec son revolver de service le 2 mai, une dizaine de jours après l’attaque d’Ypres.

– Un beau destin tragique.

– Oui, la pauvre. Ca n’arrête pas Fritz. Il développe les autres gaz de combat qui seront lancés pendant la Grande Guerre : le phosgène, puis le gaz moutarde. Ce dernier est à nouveau utilisé pour la première fois à Ypres, en 1917. Au final, les morts directes dues au gaz pendant l’ensemble du conflit sont estimées à 90 000. D’un point de vue froidement statistique, c’est peu au regard du bilan total, mais ça reste énorme, déjà, et il faut aussi compter les mutilés et la terreur psychologique qui en découle. Raison pour laquelle les Alliés cherchent en 1918 à poursuivre officiellement Haber comme criminel de guerre. Exactement au moment où l’académie Nobel, qui avait interrompu ses travaux pendant le conflit, le distingue.

– Il est beau le prix Nobel.

– Comme tu le verras, oui. Pour l’instant, suivons la suite de la carrière de Haber. Les poursuites sont abandonnées, et Fritz est à la tête du plus important centre de recherche en chimie d’Allemagne. Il continue à travailler sur les gaz mortels, en l’occurrence des pesticides contre les rats et insectes. Il définit à cette occasion la constante d’Haber.

– C’est quoi ? J’ai tendance à me méfier.

– Tu peux. Il s’agit de la quantité minimale en milligrammes par mètre cube pour qu’un gaz soit mortel. C’est une constante parce que la dose en question est mortelle qu’elle soit absorbée petit à petit sur la durée ou d’un coup. Une conclusion tirée de ses observations pendant les travaux sur les gaz de combat.

– Répugnant. Et il travaille sur des pesticides, c’est ça ? Ca peut mal tourner aussi ça.

– De fait, d’aucuns soupçonnent le toujours nationaliste Haber d’œuvrer surtout à s’assurer que la recherche allemande ne prend pas de retard sur celle des autres pays en matière de gaz de combat. On a très vite fait d’utiliser les pesticides sur des humains. C’est d’ailleurs exactement ce qui va se passer, que Fritz l’ait voulu ou non.

– Comment ça ?

– Les travaux de Fritz sur différents procédés industriels et chimiques permirent à une autre équipe de produire en 1924 un pesticide de synthèse, sans aucun doute le plus funeste de l’histoire : le Zyklon[1].

– Oh p…

– Ouais. Ce n’est pas Haber qui l’a développé directement, mais il a ouvert la voie.

– Et il a vu ce qu’est devenu son travail ?

– Non. En 1933, les Nazis entreprennent « d’arianiser » le pays. Bien que converti, Haber est clairement juif aux yeux du régime, mais il est suffisamment important pour être protégé. Il reçoit cependant l’ordre de virer tous ses collaborateurs juifs. Il refuse et démissionne, puis quitte l’Allemagne pour rejoindre Cambridge. Il meurt cependant d’une crise cardiaque en route, à Bâle.

– Eh ben du veux que je te dise, c’est pas dommage. Ordure !

– Je comprends. Mais parole à la défense, maintenant.

A suivre…


[1] Le zyklon est le nom générique du produit, la lettre qui suit correspond à sa concentration en matière active (acide cyanhydrique).

4 commentaires sur “Fritz Haber, le plus ignoble des bienfaiteurs de l’humanité

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