Attention au passage d’un train, éloignez-vous du cercueil s’il vous plaît

– Bien sûr que je m’y connais en lignes de train bizarres ou étranges, tu me prends pour qui ? L’Orient-Express, évidemment. Le Tren del Fin del Mundo d’Ushuaïa, construit par des bagnards… Le Belmond Hiram Bingham qui va de Cusco au Machu Picchu. Le Tunnel of Love ukrainien. La West Highland Line, qui a servi à l’Express du quai 9 ¾, direction Poudlard. Comment ça, plus étrange que ça ?

– Je te parle d’une ligne conçue par le Faucheur [1] lui-même, Sam.

– C’est une métaphore ? Dis-moi que c’est une métaphore.

– C’est une métaphore, Sam.

– Ouf.

– Quoique.

– Bordel.

– A bien y repenser, c’est tellement tordu que c’est soit l’œuvre de la Mort lui-même [2], soit d’un Anglais. Attends je reprends mes notes… Oui : c’est anglais.

– Ohlala, je suis étonné.

– Mieux que ça. Non seulement c’est anglais mais on ne peut pas faire plus victorien : 1854, à Londres.

– Eh ben quoi, 1854 ?

– Beaucoup de monde meurt, en 1854.

– Plus que d’habitude, tu veux dire ?

– En fait, oui. 1854, c’est l’année de l’épidémie de choléra de Broad Street. 616 morts d’un coup en plein été. Tu te souviens, celle qui a été combattue par John Snow lui-même.

– Je me souviens. C’est tragique mais ce n’est pas non plus la Peste noire, tu sais.

– Tu as raison, mais celle de 1849 a fait 16 000 victimes. Le vrai problème de Londres, ce n’est pas tellement cette épidémie, même si elle a réveillé la crainte d’une catastrophe sanitaire à grande échelle : c’est la population qui explose. Avec la révolution industrielle, Londres est devenue populeuse, engorgée, souvent misérable. C’est le Londres de Dickens, avec ses quartiers pauvres comme Whitechapel ou Soho, ses taudis crasseux, sa Tamise infâme de saleté, sa criminalité galopante, ses quartiers ouvriers dont les pouvoirs publics se moquent joyeusement. On y vit beaucoup, on y crève énormément.

– Bonjour l’hygiène publique.

Hidalgo, démission !

– Ben justement. Faute de s’occuper des vivants, la société victorienne se dit que ce serait peut-être une bonne idée de s’occuper au moins des morts. Pas que ça les gêne tant que ça qu’on crève littéralement de faim dans les rues, au Parlement, mais bon : ça fait désordre. Du coup, les têtes pensantes du Grand Londres ont une brillante idée : construire le plus grand cimetière du monde pour répondre aux… besoins de la plus grande ville du monde.

– Plutôt logique, tu me diras.

– Oh oui. Ce qui l’est moins à première vue, c’est de l’installer à 40 bornes de la ville.

– Hein ? Mais pourquoi ?

– Pour éloigner tous ces vilains cadavres d’une part, pour être tranquille quelques décennies en matière d’urbanisme d’autre part. Depuis le drame de 1780 à Paris, personne en Europe n’a oublié que les gens ont tendance à s’agiter quand tout un cimetière s’effondre dans la cave d’un restaurant [3]. Là, en installant des tombes à Brookwood, en plein Surrey, les décideurs se disent qu’ils peuvent dormir tranquille : Londres peut bien grandir, ils ont de la marge avec plus de 200 hectares de terrain, au sud-ouest de Londres. De quoi accueillir des petits trous, des petits trous, encore des petits trous.

– Mais tout de même, ça fait quand loin pour aller se recueillir devant la tombe de mémé Mary et tonton John, non ? Même à cheval ou en carriole, tu les fais pas comme ça, les 40 bornes.

– Tu sous-estimes les vertus de l’entrepreneuriat britannique conquérant, Sam.

–  Je le reconnais volontiers.

– Laisse-moi te présenter la LNC.

Et son logo. Si si, c’est le vrai.

– J’ai toujours une forme d’appréhension quand tu ne donnes pas immédiatement la signification d’un sigle.

– L’expérience. En l’occurrence, la LNC est la London Necropolis Company, heureuse propriétaire et exploitante du London Necropolis Railway.

– Necropolis comme… la cité des morts ?

– Oui, et Railway comme ligne de chemin de fer. Dès 1854, il y a eu des petits malins pour créer une boîte privée destinée à acheminer les Londoniens vers le cimetière de Brookwood. Contre espèces sonnantes et trébuchantes, évidemment.

– En même temps, ça permet aux proches éplorés d’aller se recueilli…

– Qui t’a parlé de Londoniens vivants, exactement ?

– Attends comment ç… Oh.

– Voilà. La LNC emmène bien les proches des défunts mais elle emmène avant tout les défunts eux-mêmes, dans des voitures spécialement conçues pour accueillir des cercueils. Un peu comme des wagons à vélo, tu vois ?

– Beaucoup trop clairement, oui.

– C’est d’ailleurs très bien. Tu t’imagines mal poser pépé John sur le siège à côté de toi, surtout quand il est tout dur. Ou pire, quand il commence à couler un peu.

– PUTAIN JEAN-CHRISTOPHE.

– Quoi, c’est la vie. Les joyeux dirigeants de la London Necropolis Company font un pari sur l’avenir en créant la ligne, convaincus que Brookwood restera le grand cimetière de Londres pour les siècles des siècles et qu’ils pourront se faire des burnes en platine en se resservant une sorte de monopole sur les enterrements. Soit 50 000 enterrements chaque année, en étant optimiste. Ou pessimiste, tout dépend de la perspective. En tout cas, ils peuvent se vanter d’avoir conçu la liaison ferroviaire la plus calme de toute l’histoire. La plus triste aussi, d’accord, mais ça devait être nettement moins animé que le TGV pour Eurodisney.

– Moins d’oreilles de Mickey, j’imagine. Et je ne veux pas faire dans le macabre mais concrètement ça se passe comment ?

– Toi, tu ne veux pas faire dans le macab… ? Ce culot. Bref : la ligne suit à peu près le tracé existant du London and South Western Railway mais compte tenu de la nature un peu particulière de certains passagers, on crée tout une logistique ad hoc. Les défunts et leur entourage passent par la gare de Waterloo, où on charge les cercueils en classant tout ça très soigneusement. On construit même une entrée à part, la Necropolis Station, aujourd’hui York Street. Départ 11 h 30, enterrement vers 13 heures, retour à 15 h 30.

“Des quoi ? Des consignes ? Non, on a pas ça, madame.”

– Attends comment ça, on classe les cercueils ?  

– On ne mélange pas les défunts entre eux, chaton. Déjà pour des questions de religion : à l’arrivée le cimetière se divise entre une zone réservée aux anglicans et une autre qui accueille les autres religions et les sans foi ni loi dans notre genre qui iront probablement brûler en enfer. Du coup, il y a des compartiments séparés – en fait, il y a même des salles d’attentes séparées dans Waterloo Station.

– Et à part la religion, il y a d’autres critères de classement sympathiques ?

– Oh oui. Devine quoi ?

– Aucune idée.

– La thune, enfin. On ne va tout de même pas mélanger les carcasses des riches et des pauvres, ce serait d’un grossier.

“Oh dear, il va falloir lui expliquer.”

– Ah bon ?

– Ben oui, enfin. C’est pour ça que la Londrès Necropolis Company garantit aux plus aisés et aux gens de bon goût des conditions privilégiées, pour qu’ils n’aient pas à supporter de voyager avec des cadavres de gueux pas loin des leurs. D’où des classes séparées.

– Il y a des classes pour les cercueils ?

– Absolument. Trois, pour être précis, qui correspondent à trois classes de funérailles puisque la LNC s’occupe de tout, avec une grande bonté savamment négociée. Un enterrement de première classe te permettait non seulement de voyager en toute sérénité mais aussi de sélectionner l’emplacement de ton choix n’importe où dans le cimetière. Pour les affligés, besogneux, clochards, crève-la-faim, indigents, loqueteux, misérables et autres traîne-savate ou va-nu-pieds, c’est la troisième classe, un trou vite fait bien fait là où le fossoyeur avait laissé sa pelle et pouf, emballez c’est pesé.

– Et combien ça coûte, le ticket ?

“…Gimme a ticket to riiii-i-i-iiiide…”

– Pour les riches ? Six shillings, contre deux pour les morts des classes laborieuses. Tu avais toute une série de services associés qui pouvaient vite faire monter les prix : mémorial, pierres tombales de luxe, etc. Ceci dit, la ligne a eu le mérite ne jamais faire évoluer ses tarifs en 87 ans d’existence, ce qui a d’ailleurs contribué au remarquable échec financier de l’entreprise, au grand dam de ses fondateurs. Tu payais la même chose en 1854 qu’en 1941, quand les nazis ont bombardé la ligne.

– QUAND LES QUOI ONT FAIT QUOI ?  

– Je savais que t’adorerais. Entre septembre 1940 et mai 1941, la Luftwaffe bombarde Londres et d’autres villes comme Birmingham ou Coventry pour tenter de faire craquer les Britanniques en leur bousillant le moral. Ils se ratent d’ailleurs souvent en beauté mais le Blitz fait tout de même dans les 40 000 morts, civils pour la plupart, et pas mal de dégâts.

– Dont le Necropolis Railway Station ?

– Tout juste. La nuit du 16 au 17 avril 1941, le terminus de Londres se prend suffisamment de bombes à travers la gueule pour être déclarée hors service. C’est la fin du London Necropolis Railway, qui ne sera plus jamais utilisé, même si les bâtiments existent toujours du côté de Waterloo Station.

– Et à l’autre bout ?

– Oh le cimetière existe toujours mais les deux gares installées là-bas ont été démolies, comme les voies ferrées proprement dites.

– C’est dommage, c’était pittoresque.

– Anglais, quoi.


[1] Arrêtez, tout le monde sait depuis Pratchett que la Mort est un grand type un peu osseux. Sympathique à sa manière, d’ailleurs. Pas toujours à l’aise en société, évidemment.

[2] Qu’est-ce qu’on vient de vous dire ?

[3] Bien sûr qu’on vous racontera ça.

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