Kentucky Freaking Colonel (Première partie)

– Tu m’as l’air étrangement calme aujourd’hui. C’est inquiétant.

– Tu as raison. J’ai trouvé une forme de sérénité.

– Te connaissant, je peux d’ores et déjà exclure toute forme de méditation apaisée, régime à base de thé et de légumes, et communion avec le monde.

– Et ses habitants.

– Et ses habitants. Alors explique-toi.

– Je viens de comprendre que nous n’étions que les instruments du Destin, et que quoi que nous en pensions, il est des lieux où nous guident inexorablement nos pas. Je l’accepte, et cela m’apporte effectivement la sérénité.

– Diantre. Mais sauf erreur, il n’est d’endroit où tu ne puisses aller maintenant que tu possèdes la sérénité[1], dis-moi donc où t’emmènent tes pérégrinations du jour.

– Comme tu t’en souviens, le Kentucky est en train de devenir ma zone préférée aux Etats-Unis (après Hawaï, bien sûr) ), entre ses habitants…particuliers et ses épisodes météos singuliers. Et j’ai déjà eu l’occasion de t’entretenir par ailleurs de certaines grandes figures de l’agroalimentaire états-unien.

– En effet.

– Il était donc inévitable que j’en vienne à te parler du Colonel.

– Le Colonel ?

“Oui ? Quoi encore ?!”

– Non, pas celui-là.

– Ah. Un autre éminent militaire, j’imagine.

– Non, en fait il était plutôt cuistot.

– Je ne savais pas qu’on pouvait arriver à ce grade en s’occupant de la cantine (sauf Steven Seagal, bien sûr) .

– Mais si. C’est l’histoire remarquable d’un homme qui est tellement devenu une icône que, dans le pays qui l’a rendu célèbre, beaucoup pensent qu’il n’est qu’une création publicitaire. Et il mérite qu’on s’intéresse un peu à lui.

– D’accord. Il a un nom ton colonel-cuistot-tête de gondole ?

– Sanders. Harland David Sanders.

Vous l’avez vu des centaines de fois. Si si.

Attention :

Ce qui suit est l’histoire d’un individu et entrepreneur à nos yeux remarquable, et en aucune façon une quelconque forme de caution ou promotion pour les produits aujourd’hui commercialisés sous son nom, que personnellement nous aurions plutôt tendance à ne pas apprécier plus que ça, merci, sans façon[2].

Mangez des fruits et des légumes, ne serait-ce que pour éviter le scorbut.

– Je te laisse faire les présentations.

– Harland Sanders est né en 1890 dans une ferme d’Henryville, dans l’Indiana. C’est déjà moyennement festif, et ça ne va pas tarder à tourner au tragique. A 5 ans, son père meurt, et sa mère doit régulièrement s’absenter pour travailler. Harland, l’ainé de trois enfants, doit alors s’occuper du reste de la famille, et notamment lui faire à manger.

– A 5 ans ?!

– A 5 ans. Harland développe donc un intérêt et une réelle compétence en cuisine à l’âge où ton régime comprenait encore une part non négligeable de pâte à modeler. A 10 ans, il bosse comme garçon à tout faire dans une ferme, mais se fait jeter parce qu’il passe plus de temps à regarder les écureuils.

– Ben oui, quand même.

– Mais sa mère se remarie quand il a 13 ans, et ça se passe mal avec le beau-père. Du coup, il se tire et arrête l’école pour trouver du boulot. Toujours dans une ferme. Mais ça ne dure pas, et il va accumuler par la suite suffisamment d’emplois pour remplir un classeur de Pôle Emploi à lui tout seul.

– Vas-y, j’ai de quoi noter.

– Il devient d’abord contrôleur de tramway. Mais manifestement pour lui ce boulot ne s’appelle que moyennement désir, donc il décide de rentrer dans l’armée. En trichant sur son âge, puisqu’il signe à 16 ans. Il est alors affecté à l’entretien des mules dans un navire qui part pour Cuba. Il ne s’éternise cependant pas, et met fin à son contrat en 1907.

– Déjà pas mal pour un ado.

– Il continue. Débarqué dans l’Alabama, il devient assistant forgeron, puis rejoint les chemins de fer de l’Etat. Il y occupe successivement plusieurs postes d’ouvrier spécialisé, jusqu’à celui de « pompier » de locomotive. Dont il se fait virer pour être allé pisser sans demander l’autorisation.

– Ha, c’est beau le code du travail de l’époque.

– N’est-ce pas ? Des années d’avance sur les plateaux téléphoniques… Ca n’arrête évidemment pas Sanders, qui s’est marié entre-temps. Il a aussi fait des études de droit par correspondance, et il commence donc à exercer comme avocat dans l’Arkansas.

– Bien, je commence à voir une ascension sociale. Marié, avocat, c’est pas mal tout ça.

– Et tu te dis que la vie se met à lui sourire. Non. A vrai dire c’est à croire qu’elle lui en veut un peu, puisqu’il se fait radier après quelques années.

– Mais enfin…qu’est-ce qu’il a fait ?

– Oh, rien de…enfin…bon, il, euh, a eu un désaccord avec un client.

– Ben, ça arrive, c’est pas une raison.

– C’est-à-dire que là c’est arrivé pendant l’audience.

– Pas idéal, d’accord, mais quand même.

– En fait, quand je dis désaccord… Bon, lui et son client en sont venus à se coller des gnons sous le nez du juge.

– Ah. Je crois savoir que c’est considéré comme « non recommandé ».

– Du coup Sanders, à près de 30 ans, repart dans les chemins de fer, pour y nettoyer les toilettes. Mais bien sûr ça ne dure pas. Il enchaîne ainsi sur la vente d’assurance-vie, mais il est licencié. Il devient fabricant de lampe à acétylène, mais un programme d’électrification du coin coupe court à cette aventure. Il exerce aussi quelque temps comme conducteur d’un ferry, avant que la construction d’un pont ne fasse figurativement couler ce dernier.

– Il est pas particulièrement vernis, quand même.

– C’est ça. Il devient vendeur itinérant pour Michelin, mais a un accident de voiture. Comme il ne peut pas se payer une nouvelle caisse, il est remplacé. C’est-à-dire viré.

– Non mais cette série…

“Il m’a regardé de travers.”

– En 1927, Harland trouve finalement le boulot qui va changer sa vie. Mais pas tout de suite. Il s’installe à Nicholasville, dans le Kentucky, comme gérant d’une station-service Standard Oil.

– Ca marche ?

– Oui, jusqu’à la Grande Dépression de 1929. Il met la clé sous la porte. Mais il rempile, cette fois pour Shell, à Corbin, toujours dans le Kentucky. La bourgade se trouve sur le trajet de la Highway 25, ce qui lui assure un trafic significatif. Coup de bol, les routiers et voyageurs se plaignent : y’a pas grand-chose à grailler à Corbin.

– Je l’ai souvent entendu dire.

– Harland, qui arrondirait bien ses fins de mois, se rappelle donc opportunément qu’il a toujours bien aimé faire la popote

– Des steaks pour les clients, du beurre dans les épinards pour lui.

– Exactement. Il aménage sa station, pose une table et six chaises, et propose aux clients de passage une cuisine familiale, à base de jambon de pays, de patates, et de poulet frit.

– Ca tient au corps.

– Oui ben tu t’arrêtes pas manger dans une station-service pour la cuisine gastronomique ou faire un régime.

– Je te l’accorde. C’est pour faire le plein.

– C’est ça.

– Alors, qu’est-ce qui lui tombe dessus ce coup-ci ?

– Ben écoute…pendant un temps, ça se passe plutôt pas mal. Enfin, y’a bien une histoire de voisinage.

– C’est quoi ?

– Oh, trois fois rien. Sanders a installé un panneau sur la route pour promouvoir son établissement. Un pompiste concurrent qui travaille pour son ancien employeur (Standard Oil), Matt Stewart, s’amuse à le repeindre pour attirer plutôt le trafic chez lui.

Une technique assez répandue à l’époque.

– Ca se fait pas.

– Non, et Harland ne manque pas de le signaler à son confrère indélicat. Comme c’est quand même un ancien avocat, il y met les formes. Et lui signifie que s’il recommence, il le flingue.

– On dirait le Sud.

– Un jour que Sanders reçoit deux responsables régionaux de Shell, ne voilà-t-il pas qu’ils surprennent ce sacripant de Stewart encore en train de jouer du pinceau. Alors qu’ils s’approchent de lui pour avoir une discussion sans doute vigoureuse, Stewart sort une arme et étend l’un des deux responsables en question, l’infortuné Gibson. Qui était lui-même armé. Harland récupère le flingue en question et tire sur Stewart. S’ensuit un échange de feu, qui se termine par ses mots : « Arrête Sanders, tu m’as tué ! ».

– Je pense qu’il bluffe.

– Pour ce qui est d’être mort, certainement, mais Stewart est touché. Il est condamné à 18 ans de prison pour avoir tué Gibson, tandis que Sanders et son responsable s’en tirent sans condamnation.

– Légitime défense.

– Ben oui. A noter que Stewart n’ira pas au bout de sa peine : il est tué après deux ans par un sheriff adjoint. Dont on dit qu’il aurait été payé par la famille du défunt (le premier), et qui ne sera jamais poursuivi.

– Ouais. Bon ben j’imagine que débarrassées de cette concurrence déloyale, les affaires tournent ?

– Plutôt. Mais avant, à noter qu’en parallèle, Roosevelt lance dans le cadre du New Deal son programme Works Progress Administration. Il s’agit de réaliser notamment des grands travaux pour donner du boulot à ceux qui en manquaient. Du boulot de cantonnier, entre autres. Conséquence, pas mal d’hommes sont envoyés bosser sur les routes, tandis que leurs femmes restaient seules à la maison.

– J’aime pas trop la direction que prend ton histoire.

– Tu as l’esprit mal tourné. Il y a un nombre significatif de femmes enceintes, sans moyens de déplacement, alors qu’on manque de docteurs. Sanders se porte alors volontaire pour faire office de sage-femme.

– Sage-femme ? Mais, avec quelles qualifications ?

– Hein, c’est quoi « qualifications » ? Il est père de famille, ça doit suffire non ? Toujours est-il qu’il assiste la naissance de 8 enfants.

– Autres temps…

– Sanders raconte qu’il avait toujours à portée de main un « seau à lard » (lard bucket) avec une paire de cisaille obstétriques, un rouleau de gaze, et un tube de vaseline. Et qu’il attendait qu’on l’appelle.

“Un seau de bouffe grasse à emporter… Uh, je retiens l’idée.”

Mais à part ça, les affaires marchent plutôt pas mal. La cantine de Sanders plaît, et sa réputation se développe. En 1931, il peut ainsi s’étendre. Il traverse la rue, pour trouver un nouveau boulot, et ouvre un restaurant de 142 couverts, avec motel et station- service : le Sanders Court&Cafe.

– Je suis content de constater que les choses tournent bien.

– Non. Son fils contracte une infection lors d’une intervention chirurgicale courante, et meurt en 1932.

– Merde.

– Pour autant, oui, les affaires tournent. Si bien qu’en 1935, Harland va suivre des cours de gestion à la fac de Cornell, pour peaufiner la conduite de ses affaires.

– Pas mal pour quelqu’un qui a quitté l’école à 13 ans.

– La même année, le gouverneur décide de reconnaître son mérite et le succès de sa petite entreprise. Il lui attribue donc le titre honorifique de colonel, le plus élevé de l’Etat, pour sa contribution à la gastronomie du Kentucky.

– Pas de commentaire.

– Non, mais c’est quand même la classe.

– Je le reconnais.

– En 1937, le colonel décide de lancer une offensive, c’est-à-dire qu’il essaie de créer une chaîne de restaurants, mais le projet est un échec.

– Un colonel qui vend du poulet frit à la chaîne dans le Kentucky ? Nan, aucune chance.

– Il récidive en 1939, avec un motel et restaurant en Caroline du Nord. Même résultat.

– Bien la peine d’avoir étudié à Cornell, tiens.

– Comme ça faisait longtemps qu’il ne lui était rien tombé dessus, son restaurant brûle en 1939. Il reconstruit, et pendant qu’il y est, il se penche sur un nouveau truc : l’autocuiseur. Il conçoit une méthode pour frire son poulet rapidement, en 9 minutes au lieu de 45, tout en lui donnant une texture idéale. Et il la brevette. Avec tout ça, les affaires tournent tellement bien qu’en 1949, un autre gouverneur le fait à nouveau colonel. Sanders a divorcé et s’est remarié entre-temps, et il décide alors d’utiliser le titre. Il se fait appeler colonel, et adopte une tenue correspondant à l’idée du gentleman du sud des Etats-Unis : costume blanc, fine cravate noire, moustache et bouc. A près de 60 piges, il devient sa propre mascotte publicitaire.

Ca y est, ça vous revient ?

Cela dit, l’histoire est encore loin d’être terminée. A suivre, donc.


[1] Mais oui, c’est complètement une référence.


[2] Bon, si maintenant l’entreprise en question considère qu’on a fait du bon boulot et veut nous envoyer un gros chèque, on dira pas non. Non non, un chèque, pas des bons d’achats.

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