Les morts contre-attaquent

– Non.

– Quoi, non ?

– Je me répète : non. L’image du soldat de 14 qui tombe en montant à l’assaut baïonnette au canon, ça ne reflète pas la réalité de la guerre de 14.

– Tu veux dire qu’on ne meurt pas coupé en deux par une rafale de mitrailleuse en 14 ?

– Oh si. C’est même fréquent. Ce que je te dis, c’est que c’est loin d’être la première cause de décès des soldats. Tu peux oublier aussi les combats en face à face, plutôt rares. Pendant la Grande Guerre, les combattants n’ont le plus souvent pas le temps de voir ce qui les tue d’une part, qui les tue d’autre part.

– Ah. Et on meurt de quoi ?

– En général, tu meurs parce que tu te prends dans la gueule un obus tiré à des kilomètres de là par des types qui ne te veulent pas de mal à toi en particulier mais qui arrosent la zone où tu as le malheur de te trouver. La Grande Guerre, c’est la guerre de l’artillerie par excellence : sur le front ouest, on lui doit les deux tiers des morts et des blessures.

Et évidemment, il y en a toujours pour se la raconter question taille.

– Je te crois sur parole.  

– Ceci dit, ce qui est beau avec l’artillerie, c’est que ça permet de varier les plaisirs.

– Je ne suis pas sûr.

– Ce que je veux dire, c’est qu’un obus peut te tuer de plein de manières différentes. Il peut exploser à tes pieds, auquel cas tu ne dois pas sentir grand-chose. Deuxième possibilité : un éclat ou une de ces saloperies de billes d’acier qu’on fout dans les shrapnels vient te toucher à toute allure et à des dizaines de mètres – et crois-moi, c’est moche.

– J’ai quelques souvenirs de portraits de gueules cassées, je crois que je vois.

– Troisième possibilité : tu meurs étouffé.

– Par un obus ? Faut sacrément bien viser pour réussir à boucher les trous de nez des gars d’en face, je trouve.

– … Sous la masse de terre qu’il vient de retourner, andouille. Pas mal de soldats mourraient comme ça, enterrés sous plusieurs mètres cubes de terre, désorientés par le souffle, incapables de savoir vers où creuser pour tenter d’atteindre la surface. Un peu comme dans une avalanche, sauf que c’est bien plus difficile encore de creuser un chemin pour se retrouver à l’air libre.

– Ah ! Dieu que la guerre est jolie.

– Il était un peu ironique en écrivant ça, Apollinaire, tu sais. Mais ceci dit, un obus peut te tuer d’une quatrième façon.

– C’est vrai que ça manquait.

– Grâce au gaz.

– Oh. Oui.

– Une belle saloperie dont tu as toi-même parlé ici. La guerre étant connue pour stimuler l’inventivité humaine et le sens de l’innovation, on passe assez vite des bonbonnes qu’on se contentait d’ouvrir dès que le vent soufflait dans le bon sens à des obus truffés de cochonneries en tous genres, des simples lacrymogènes en passant par le fameux gaz moutarde. Et ça, c’est moche, mais moche à un point que tu peux difficilement imaginer. Que tu ne veux pas imaginer, en fait.

– Moche comment ?

– Tu l’auras voulu, hein ? Le gaz moutarde, chimiquement parlant, c’est du sulfure de dichlorodiéthyle, ce qui ne te dira sans doute pas grand-chose – en gros, c’est un irritant. On va se passer des photos horribles de ce que ça fait mais regarde ça.

Je vous ai apporté des bubons parce que les fleurs, c’est périssable.

– Oh.

– Ce sont des tests d’exposition réalisés en 14. Si une minuscule petite dose d’ypérite – l’autre nom du gaz moutarde – peut faire ça sur de la peau, imagine ce qu’une nappe entière peut faire à un organisme. Un soldat touché commence par perdre la vue et la peau exposée commence à le brûler, jusqu’à ce que des cloques jaunâtres se forment et finissent par emporter des lambeaux entiers de peau. S’il a eu le réflexe de fermer les yeux, ses paupières se soudent. La douleur est abominable, évidemment.

– Je crois que ça va aller.

– Oh ce n’est pas le pire. Le pire, c’est l’effet sur les poumons.

– Oh merde.

– Voilà. Si tu te respires une grande goulée, bienvenue en enfer. Le gaz fait fondre les tissus pulmonaires. Mais littéralement. Non seulement la douleur est impensable mais tu te noies dans tes propres poumons, liquéfiés par le gaz. Tu tousses, tu vomis, mais rien n’y fait. C’est inexorable, on ne peut quasiment rien faire à part tenter de soulager la douleur. Selon la dose absorbée, tu peux mourir en quelques minutes, mettre des semaines à agoniser ou t’en sortir, mais avec des poumons flingués pour la vie.

– Arrête. S’il te plaît.  

– Ceci dit, les effets du gaz ont provoqué une bataille un peu oubliée au nord-est de l’actuelle Pologne, devant la forteresse d’Osowiec, tenue par les Russes.

– Attends comment ça, les effets du gaz ont provoqué une bataille ? Si on en est à utiliser du gaz, c’est en général qu’elle un peu commencé, la bataille.

– Disons que l’attaque a eu des conséquences imprévues pour les Allemands.

– Le gaz leur est revenu dans la tronche ?

– Oh non. Mieux. Une centaine de Russes morts se sont rués sur 7000 d’entre eux.

– C’est marrant, cette coquille, tu as parlé d’une attaque d’hommes morts.

– Je n’y peux rien, elle est connue sous ce nom-là. Et ça n’est pas faux, d’ailleurs.

– Je ne comprends pas.

– Au début du mois de juillet 1915, le commandement allemand décide de taper fort sur la forteresse d’Osowiec. C’est leur troisième tentative en un an et ils ont vraiment envie de la prendre, cette fois-ci, histoire de déverrouiller ce secteur du front. Et du coup, ils y mettent les moyens.

– Les gaz, donc.

– Pas que. Ils commencent par un pilonnage en règle qui dure cinq semaines. Un déluge classique dans les premiers temps, jusqu’au début du mois d’août. Là, ils passent effectivement à l’attaque chimique : le 6 août à 4 heures du matin, 30 batteries se mettent à balancer chacune des centaines d’obus à gaz sur les positions russes, tenues par 500 soldats du 226e régiment d’infanterie et 400 miliciens.  

– Et ça donne quoi ?

– L’effet recherché. Je cite un survivant : « le gaz a noirci l’herbe et jauni les feuilles des arbres. Des oiseaux, des grenouilles, d’autres animaux et des insectes morts gisaient de partout. Le terrain ressemblait à l’enfer. »

– Le Mordor, quoi.

– A peu près. D’un pur point de vue tactique, les Allemands auraient tort de se priver : le renseignement leur a appris que les soldats russes n’étaient pas équipés contre une attaque chimique. Aucun n’a de masque.

– Oh mon dieu…

– Oui. Dans ces cas-là, tu fais comme tu peux, avec les moyens du bord. En général, ça consiste à se flanquer un morceau de linge mouillé sur la bouche.

– Ils ont encore l’eau courante après quatre semaines de pilonnage, les Russes ?

– On peut mouiller un tissu avec autre chose que de l’eau, Sam.

– Comment ç… Oh.

– Oui. Face au déluge de feu et aux couches de gaz huileuses qui se glissent dans la forteresse, les soldats russes en sont réduits à pisser sur leurs chemises pour s’en faire des écharpes. C’est…  léger. Les pertes sont lourdes, y compris chez les officiers. En guise de commandement, il ne reste bientôt plus que Vladimir Karpovich Kotlinsky, un sous-lieutenant.

Ben mon vieux, j’aime autant te dire qu’il ne va pas tarder à avoir besoin d’un passage par le pressing, ton bel uniforme.

– Bon dieu.

– L’attaque fait évidemment des ravages et les Allemands se disent qu’ils n’auront plus qu’à finir tranquillement le boulot une fois les nappes de gaz dispersées. D’autant qu’ils y vont en force en lançant la bagatelle de onze bataillons de la 11e Landwehr Division sur la forteresse.

– C’est beaucoup ?

– 7000 fantassins. Et je ne sais pas comment on dit Yipikai, motherfuckers en russe, mais c’est à peu près ce qui les attend. Kotlinsky a galvanisé les survivants et ils chargent.

– Pardon ?

– Tu m’as bien entendu. Une petite centaine de soldats qui viennent de baigner des heures dans du gaz de combat chargent 7000 hommes.

– Non mais je comprends. Quitte à y rester, autant que ça aille vite.

– Ils ont d’une certaine façon gagné, Sam. Cette sortie, en tout cas.

– Hein ?

– Les soldats allemands ont tourné casaque et sont retournés à toute allure vers leurs positions, quitte à se prendre les pieds dans leurs propres barbelés. Un paquet y sont restés.

– Mais ENFIN ? Que, pourquoi, comment ?

– La peur.

– La peur ? À 7000 contre 100 types intoxiqués au gaz ? C’est plus ce que c’était, l’armée allemande.

– Fallait voir la gueule des Russes. Les soldats étaient littéralement des morts vivants au visage fondu, aux yeux et au corps dévorés par les gaz, couverts de leur propre sang, la voix rauque et étouffée par les gaz. Ils ont chargé en crachant littéralement leurs poumons, avec l’énergie du désespoir de ceux qui savent qu’ils sont déjà morts, et la haine et de ceux qui les avaient tués. Ils ont chargé en souffrant comme des damnés et en toussant des glaviots sanguinolents à chaque pas. Ils ont chargé comme des dingues sortis des enfers, avec leurs visages de zombies en feu et leurs écharpes pleine de pisse, de morve et de sang. Et ils ont flanqué la pétoche du siècle aux Allemands, qui ont reculé pris de panique. Tellement vite qu’ils se sont pris les pieds dans leurs propres lignes de barbelés, ce qui a permis aux cinq derniers canons russes de la forteresse encore en état de fonctionner de faire de jolis cartons.

– Mais enfin.

– Ah ben quand on te dit que les actes désespérés sont les plus beaux… Après avoir repoussé l’assaut, les moins salement touchés sont retournés au fort avant d’évacuer quelques jours plus tard, en profitant de la sidération des Allemands qui essayaient encore de comprendre ce qui venait de se passer. Kotlinsky n’aura pas eu le temps de beaucoup profiter de son acte héroïque, il est mort des effets eu gaz dans la soirée qui a suivi l’assaut.  

– Et les Allemands ont quand même réussi à prendre le fort ?

– Oh oui, une dizaine de jours plus tard et pour rien : il avait perdu tout intérêt stratégique puisque les Russes avaient eu le temps d’en faire péter les trois quarts avant d’évacuer. Et ils l’ont gardé quelque chose comme quinze jours.

– … Oh mais attends voir, cette histoire me dit quelque chose, maintenant que j’y pense…

– Pourquoi j’ai l’impression qu’on va se retrouver à écouter un clip de metal ?

– MAIS PARCE QU’ON VAAAA SE RETROUVER A ECOUTER UN CLIP DE METAL !

– Forcément.

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