Kentucky Freaking Colonel (Deuxième partie)

Où nous continuons à suivre les aventures du déterminé mais un rien poissard Harland Sanders. Si vous avez raté le début, c’est là que ça se passe.

– Pour la première fois depuis un moment, les perspectives sont bonnes pour Harland Sanders. Son restaurant marche bien, et il est désormais une véritable figure locale. C’est alors qu’il a l’idée qui lui apportera le succès : la franchise.

– Comme il fait bien. On ne peut pas bâtir sa vie sur le mensonge.

– Andouille, la franchise au sens commercial.

– Ca existe ça, la franchise commerciale ?

– Tu le fais exprès, oui, c’est quand on franchise un magasin.

– Uh, d’accord.

– En 1952, Harland se rend dans une convention de restaurateurs à Salt Lake City. Le Colonel Sanders, armé de son autocuiseur dans une main et d’un mélange d’herbes et épices qu’il peaufine depuis des années, y rencontre un entrepreneur du nom de Peter Harman. Il lui propose sa première franchise. Harman lui prend 8 autocuiseurs, s’engage à lui reverser 5 cents par poulet vendu, et ouvre le premier établissement à arborer l’appellation Kentucky Fried Chicken.

– Haaaaaaan.

– Et là tu te dis que c’est le véritable début d’un empire.

– Ben oui.

– Ben non. En 1953, Sanders reçoit une offre de reprise de son resto de Corbin, pour 164 000 dollars. Il la refuse, convaincu que son rade vaut bien plus. Seulement le gouvernement fédéral a alors l’idée de modifier l’itinéraire de la Highway 25, celle qui apportait à Corbin son trafic. C’est la cata. Le Sanders Court&Cafe périclite, et en 1956 Harland doit accepter de le céder pour 75 000 dollars, ce qui lui permet tout juste de payer ses créanciers. Le colonel à 65 piges, il est ruiné. Son patrimoine se limite à 105 dollars mensuels de minimum vieillesse et de l’arthrite.

“Non mais attends, tu croyais quoi ?”

– Il va être sympa le pot de départ en retraite.

– Ah mais il est hors de question pour Sanders de baisser les bras. Il décide de laisser tomber la restauration en direct et de se lancer à fond dans la franchise. Il arpente alors les routes pour aller à la rencontre des restaurateurs, leur faire une démonstration (et les faire goûter), et leur proposer de préparer et vendre du Kentucky Fried Chicken contre toujours quelques centimes par tête, ainsi que l’équipement qu’il leur vend au prix de gros. Il dort dans sa voiture, et les accords sont conclus par une poignée de main.

– On est entre gens de bonne compagnie.

– C’est ça, à l’ancienne. Sanders ne demande qu’une rémunération pour chaque poulet vendu, plutôt que de faire également payer la franchise elle-même. Les franchisés doivent afficher qu’ils vendent du Kentucky Fried Chicken, mais en soi ça ne leur coûte rien. C’est d’ailleurs un point désaccord avec son confrère Ray.

– Ray ?

– Ray Kroc. Le fondateur de McDonald’s, qui faisait lui payer l’emploi de sa marque.

En plus de ne pas être un vrai clown. Sauf du point de vue de Pennywise et des nutritionnistes.

Harland vise 10 franchises raisonnablement prospères, ce qui selon lui devrait lui permettre de toucher une retraite suffisante. Harman, de son côté, imagine le slogan de la marque, ainsi que le concept du seau pour emporter.

– Sanders avait dû lui raconter son expérience de sage-femme.

– Je ne vois que cette explication. Toujours est-il que l’objectif est très largement dépassé. En 1960, il y a 400 restaurants KFC. En 1963, 600. Et attention, le colonel fait toujours la tournée des popotes, pour s’assurer qu’on ne vend pas de la mauvaise camelote sous son nom. Et ceux qui font du mauvais boulot pouvaient tâter de sa canne. Tout ça en plus d’être la première affiche de sa boîte, et à plus de 70 berges.

– Bon, BEN LA C’EST BON, ça marche pour lui.

– Effectivement. Au point qu’en 1964, il est à la tête de 900 franchises aux Etats-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne, et au Japon. Il se laisse alors convaincre de vendre. Il cède ses parts à des investisseurs, à l’exception des établissements canadiens, pour 2 millions de dollars de l’époque, soit un quinzaine d’aujourd’hui, plus un salaire à vie de 40 000 dollars annuels. Par ailleurs, le nouveau p-dg souhaite que le colonel, qui est le visage de la boîte, continue à en faire la promo.

– Chat noir échaudé craint l’eau froide…

– Non, attends, ce dicton est moisi. Je pense que tous les chats craignent l’eau froide, sérieusement. C’est quoi la logique, chat refroidi se moque qu’on l’asperge ?

– Ca se tient, mais c’est pas la question. Je voulais dire, je me suis planté quelques fois depuis le début, mais pour le coup il m’a l’air d’avoir gagné la bataille, le colonel.

– Eh bien en fait…ouais, d’accord. A priori il n’a plus trop à s’inquiéter pour ses vieu…pour ses jours, d’autant moins que son salaire de représentation sera augmenté pour atteindre 75 000 dollars, et qu’au total ses apparitions publicitaires lui rapporteront jusqu’à 200 000 dollars par an.

– Voilà.

– En 1970, le colonel à 80 ans, et KFC totalise 3 000 points de vente dans 48 pays. Sanders devient l’une des icônes publicitaires les plus populaires des Etats-Unis. Mais…

– Quoi ? Quoi ENCORE ?

– Il n’est pas content de l’orientation prise par la boîte qu’il a créée.

– Le seau, plutôt.

– Si tu veux. La direction décide de faire payer les franchises, et va même jusqu’à localiser pendant un temps le siège au Tennessee.

“Mais c’est à l’autre bout DU MONDE !”

En outre, Harland n’a quasiment jamais fait que bosser toute sa vie, donc il n’a aucune envie de lâcher l’affaire pour s’occuper d’autre chose. Par conséquent, il se met à jouer au vieux casse-bonbons. Et il le fait bien.

– Par exemple ?

– Par exemple, il intente un procès à KFC (qui a entre-temps changé de mains), parce qu’il désapprouve les changements réalisés dans les produits. Tout en continuant à incarner la marque.

– Et alors ?

– Le différend est réglé en dehors du tribunal, pour plus d’un million de dollars. Sander ne s’arrête pas là. Ne plus cuisiner lui manque. Il décide donc de rouvrir un resto, qu’il appelle Colonel Sanders’ Dinner House.

– Ok, bien, il s’occupe.

– Sauf que ce coup-ci c’est KFC qui se plaint, au prétexte qu’il possède les droits sur son nom, Sanders. Harland rebaptise son rade le Colonel Lady’s Dinner House, la gargote de la femme du colonel. Et là KFC lui explique qu’il possède aussi les droits sur « colonel ».

– Non mais sérieux…

– Sérieux. Ben du coup, procès.

– Est-ce qu’ils se battent au tribunal?

– Non, l’affaire est encore réglée en dehors. Je veux dire avec de l’argent, pas dans une contre-allée ni avec des flingues. Ce coup-ci la note se serait située autour de 120 millions.

– Ah ouais, quand même.

– Dernier tour, Sanders donne en 1978 une interview à un journal local. Il ne prend pas de gants et explique qu’il trouve la nourriture servie dans les établissements qui affichent sa tronche pas terrible. Plus précisément, selon lui, la sauce qui accompagne la viande a dû être préparée en mélangeant de la flotte avec la farine et de l’amidon, et ressemble plus à de la colle à papier peint qu’à autre chose. Quant aux poulets, selon lui, ben c’est juste de la friture bon marché sur des volailles qui ne valent pas mieux.

Nous ça nous paraît assez bien vu.

– Ca fait plaisir.

– Résultat : le KFC local porte plainte. Plainte que le juge rejette, dans une décision qui en fait vient plutôt en rajouter.

– C’est-à-dire ?

– Il considère que rien dans l’entretien ne permet de dire que le colonel se référait à ce restaurant en particulier. Il aurait pu parler de n’importe lequel. Ce qui revient à dire que l’avis de Sanders vaut pour tous les KFC.

– Oui, effectivement, c’est pas mieux.

– Et puis finalement, le colonel casse sa pipe à 90 berges, en 1980. A noter qu’il avait créé une fondation au Canada, sur la base des profits de la filiale locale (dont il avait je le rappelle conservé les droits). Et qu’il reversait l’essentiel de ses gains à des associations caritatives, des hôpitaux, les Scouts, et l’Armée du salut. Il avait également adopté 78 orphelins étrangers.

– La classe.

– Carrément. Et d’une certaine façon, sa carrière n’est pas terminée.

– Comment ça ?

– La famille Sanders n’a plus rien à voir avec KFC, mais au vu de résultats plutôt pas terribles ces dernières années (avec fermeture de plusieurs centaines d’établissements dans le monde), l’entreprise a décidé de revenir un peu à ses origines et de remettre en avant la figure du colonel. Il a même reçu une forme de consécration suprême aux Etats-Unis, en allant faire équipe avec des gars en moule-burnes.

“Dis donc toi, tu crois que je t’ai pas vu peindre mon panneau ?!”

– Et au fait, sa fameuse recette secrète, c’est vrai ou c’est du pipeau ?

– C’est vrai. Au siège de KFC, il y a un coffre qui contient un morceau de papier, écrit de la main d’Harland Sanders lui-même. Il détaille la recette, qui combine 11 herbes et épices. La préparation du mélange est confiée à deux entreprises distinctes, qui n’en fournissent chacune que la moitié, et c’est une machine qui réalise l’assemblage.

– D’accord, c’est du sérieux.

– A ceci près que la recette elle-même n’est pas protégée par un brevet, parce que ça impliquerait de la détailler, et que la durée serait limitée. Il s’agit donc d’un secret commercial, qui est protégé (plus ou moins selon les Etats et les pays, mais passons) tant que tout le monde se tait. Autrement dit, si tu mets la main dessus, rien ne t’empêche de l’utiliser.

– Uh uh, on va faire des recherches.

– Te casse pas. En 2016, un journaliste du Chicago Tribune qui faisait un article sur Sanders a fouillé dans les papiers de famille, et a trouvé une note manuscrite qui explique une recette à partir d e11 herbes et épices. Il l’a publiée comme étant la recette authentique, avant de se rétracter. Ceux qui l’ont essayée tendent à penser que c’est bien la formule du colonel. Si tu veux essayer, ça se trouve en ligne.

– Je sors la cocotte…

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