Chair à canon

– Je le redis et je n’en démordrai pas, Sam : la guillotine a été un immense progrès…

– Mais ça ne va pas, non, tu es favorable à la peine de mort, toi, maintenant ?

– … par rapport aux autres méthodes, si je peux terminer, merci bien. Quitte à être exécuté, donne-moi un moyen plus rapide et moins douloureux que « l’inimitable machine du médecin Guillotin propre à couper les têtes et dite de son nom guillotine » ?

– Pousse encore un peu et ta Veuve va devenir humaniste.

– Rigole mais c’était précisément l’idée des législateurs : mettre fin à la brutalité et à la douleur inutiles pour passer à une méthode aussi rapide et indolore que possible – physiquement parlant, évidemment. C’est la loi elle-même qui le précise. Juste après le fameux article 2 du Code pénal écrit sous la Révolution, le « Tout condamné à mort aura la tête tranchée », l’article 3 précise que « la peine de mort consistera dans la simple privation de la vie, sans qu’il puisse jamais être exercé aucune torture envers les condamnés. » Et d’une, terminé les supplices abominables à la Ravaillac. Et de deux, la même méthode s’applique à tout le monde, riches ou pauvres, nobles ou roturiers. Fini la corde ou la roue pour les gueux d’une part, l’épée pour les aristocrates. Il n’y a pas plus égalitaire qu’un couperet biseauté qui te tombe sur la nuque après une chute de 2 mètres 30. « La tête vole, le sang jaillit, l’homme n’est plus ».

– Moui. Pardon de ne pas applaudir des deux mains devant tout ce bel humanisme.

– Je te le redis : vu d’aujourd’hui et avec le poids symbolique qu’a pris la Veuve, c’est sinistre. Pour des condamnés qui savaient qu’ils allaient de toute façon y rester, je te promets que c’est déjà quelque chose de savoir que tu ne subiras pas les méthodes parfois folkloriques que le reste de l’Europe et du monde appliquait alors et applique toujours pour certains. Et l’un des pays les plus barrés sur ce point, c’est… ?

– La Chine ?  

– Nope.

– Les Etats-Unis ?

– On y pratique toujours certaines horreurs d’une cruauté sans nom, oui, ce qui permet à certains médias de poser les vraies questions, mais non.

– Je sèche.

– L’Angleterre, Sam.

– Ah le fameux hanged, drawned and quartered ?

– Entre autres. Pendant des siècles, il n’y a pas eu plus inventif que les Anglais pour varier les plaisirs. Il faut dire qu’il y avait de nombreuses raisons de s’amuser en tuant des gens : de la fin du 17e au début du 19e siècle, le code pénal anglais prévoyait une telle quantité de crimes punis de la peine capitale qu’on le surnommait le Bloody Code, le code sanglant.

– Une telle quantité, là, pour me faire une idée, c’est à peu près combien ?

– Plus de 200.

– Pardon ?

– A partir de sept ans d’âge, tu risquais ta vie pour des broutilles qui allaient du vol à la tire au braconnage en passant par le fait de se noircir le visage ou mon préféré : « se faire passer pour un pensionnaire de Chelsea ».

– Hein ?

–  Les vétérans de l’armée britannique blessés étaient soignés au Royal Hospital de Chelsea. Se faire passer pour l’un d’entre eux n’était manifestement pas l’idée du siècle. Et autant la pendaison s’est doucement imposée sur le territoire anglais, autant les Britanniques se sont montrés inventifs dans leurs colonies. On leur doit même l’une des méthodes les plus barrées de l’histoire pourtant riche de la peine de mort.

– Laquelle ?

– Pour une série de raisons dont on va parler ensuite, les Britanniques se sont dits que c’était une bonne raison de tuer les condamnés en les attachant contre la bouche d’un canon de gros calibre avant de faire feu.

Ah on savait rire.

– Je. Mais.

– Comme je te le dis. Le truc marrant au passage, c’est qu’une chanson de Charles Trenet, Quand mon cœur fait boum, y fait directement allusion, si tu écoutes bien les paroles.

– Tu te fous de moi ?

– Evidemment. Pour savoir en quoi ça consiste, il faut plutôt se tourner vers le résumé d’un officier de l’armée britannique, Georges Carter Stent. Dans ses souvenirs, à la fin du 19e, il raconte avoir assisté à plusieurs exécutions de ce type et pour le citer donc : « Le prisonnier est généralement attaché le dos contre un canon, le haut de son dos plaqué contre la bouche. Lorsque le coup est tiré, on voit sa tête s’élever en l’air à une quarantaine ou une cinquantaine de pieds. Les bras s’envolent de droite à gauche, s’élèvent haut dans les airs et tombent à une distance de cent yards. Les jambes tombent au sol et le reste du corps est littéralement pulvérisé par le souffle, sans que rien ne subsiste ». Bon, si tu tiens absolument à une bande-son, je te propose celle-ci, c’est de circonstance.

– En fait je n’ai qu’une question.

– Je t’écoute.

– MAIS POURQUOI DOUX JESUS ? POURQUOI ?

– Une bonne question. Déjà, les Britanniques n’ont pas inventé ce sympathique petit gag qui était pratiqué depuis le 16e siècle au moins dans l’Empire moghol, à ne pas confondre avec l’empire mongol. Les Portugais ont aussi utilisé cette méthode un peu partout dans leurs colonies, du Brésil au Sri Lanka. Mais ceux qui l’ont appliqué à grande échelle ce sont les Britanniques en Inde en s’inspirant donc des méthodes déjà employées avant eux dans tout le sous-continent indien. Ils ont repris l’idée dès leur prise de contrôle de la Perle de l’Empire, dans les années 1760, et en ont fait ensuite une des plus pittoresques manifestations du Raj britannique, le régime colonial en vigueur en Inde de 1858 à l’indépendance, en 1947.

– … attends comment ça à grande échelle…

– Oh c’est quoi cette petite voix ? Oui, à grande échelle et par pur humanisme.

– Pardon ?

– Ben quand les Anglais ont étudié les usages locaux dans l’idée de s’adapter, ils en ont trouvé deux. Le coup de canon à bout touchant, donc, et le flogging, le fouet. Ils se sont dits que le canon était à tout prendre plus humain et plus dissuasif.

– C’est important de s’adapter aux coutumes locales, je trouve. Bon ceci dit, mourir sous les coups de fouets, je trouve que c’est déjà pas mal dissuasif, si tu veux mon av…

– Alors oui et non. L’exécution au canon pulvérise les corps des condamnés. Et ça, dans un continent où les rituels funéraires sont extrêmement importants pour l’ensemble des religions qu’on y pratique, c’est un message extrêmement fort. Puisqu’on ne peut plus pratiquer les rites requis, ça revient à condamner les criminels dans ce monde et dans l’autre.

– Cette logique est complètement pétée mais… Ben logique. Et ils ont fait exploser beaucoup de gens, les Anglais ?

– Pas mal, oui. C’est le châtiment courant pour la rébellion ou la mutinerie dans les rangs de l’armée – enfin pas pour les militaires anglais, tout de même pas – il y en aurait eu un seul, un certain Forster, en 1798. Dans l’immense majorité des cas, la peine est appliquée aux Indiens engagés dans les rangs anglais, les Cipayes. Des supplétifs que les officiers anglais méprisent cordialement, préjugés raciaux obligent, sans trop se soucier de s’en cacher. En cas de mutinerie ou de rébellion, ils savent ce qui les attend. On en exécute pas mal comme ça entre 1750 et 1857, sans que ça devienne une manie non plus. En 1857, en revanche…

– Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ben tu m’as dit de trouver une image pour l’artic…
– DES CIPAYES SAM DES CIPAYES PAS DES PAPAYES.

– Eh ben quoi, en 1857 ?

– L’Inde se soulève et ça part justement des Cipayes, exaspérés des humiliations qu’ils subissent. La goutte d’eau qui met le feu aux poudres, si j’ose dire, ce sont les cartouches que les officiers anglais leurs demandent d’utiliser : elles sont protégées par du suif, autrement dit de la graisse de bœuf ou de porc. Et pour les sortir de leurs étuis, le règlement britannique précise que les soldats doivent déchirer l’enveloppe avec les dents.

– Ben ça doit avoir un goût dégueulasse mais…

– Une bonne partie des Cipayes sont musulmans et les autres hindous, Sam. Les officiers britanniques sont en train de forcer des soldats musulmans à se mettre ce qui est peut-être du gras de porc dans la bouche et à leurs camarades hindous de faire la même chose avec de la graisse de bœuf. De vache, quoi. En Inde.

– Oh les cons.

– Comme tu dis. L’état-major reste sourd aux protestations de Cipayes et ça part en burettes. La Révolte de Cipayes est atroce, la répression britannique d’une violence ahurissante – on parle de centaines de milliers de morts, de villages incendiés, de crimes de guerre tous les trois mètres. Une horreur démente, à l’échelle d’un continent, et une tâche indélébile sur l’honneur de l’armée britannique qui n’a jamais été aussi loin dans les exactions qu’à cette occasion. Civils, femmes, enfants… On pend, on fusille et on explose à coups de canons sans aucune retenue.

– Attends mais on parle de combien d’exécutions au canon, là ?

– Plusieurs centaines, c’est certain. Plus milliers, c’est plus que probable. Au-delà… C’est littéralement impossible à chiffrer, en dépit des efforts des historiens anglais et indiens. Les bilans officiels de l’armée ne donnent pas toujours le détail des modes d’exécution employés, mais on a de nombreux cas documentés où des dizaines de Cipayes mutinés sont tués de cette manière.

– Sans vouloir être cynique, ça demande quand même une organisation pas croyable pour tuer des gens comparés à une branche et à trois mètres de bonne corde. Et tu gâches des munitions, en plus.

– Ben… Non. De la poudre oui, mais pas des munitions.

– Comment ça ?

– Il n’est pas nécessaire du tout de placer un boulet dans le canon, même si c’est arrivé. La seule décharge à blanc suffit.

– Oh.

– Et ça évite les accidents.

– Oui, on ne voudrait pas quelqu’un soit blessé.

– Dans le public, andouille.

– Ah mais parce qu’il y a un public ?

– Oh oui. C’est mis en scène par l’armée britannique, ce genre de sauterie, histoire de marquer les esprits. Et de temps en temps, ça merde, d’ailleurs.

– Pardon, mais comment ça peut merder encore plus ?

– Quand tu décides de mettre des munitions, justement. En 1857, dans le Pendjab, les officiers ont fait charger les canons avec de la mitraille, autrement dit des billes de plomb. Ben disons que les spectateurs qui étaient un peu trop dans l’axe n’ont pas été déçus du voyage et qu’il y a eu quelques victimes collatérales.

– Pas de pot.

– Oh il y a pire. On pouvait être blessé même en l’absence de munitions.

– Mais par quoi ?

– Devine, Sam.

– … Oh non…

– Oh si. On a plusieurs sources qui affirment que des gens ont été blessés par des morceaux des corps projetés à des dizaines de mètres. À commencer par les exécuteurs, d’ailleurs. Pas mal de soldats ont eu la surprise de se prendre une mâchoire ou un bras humain dans la tronche à 20 mètres du canon.

– Eurgh.

– Tu me diras, ça faisait des souvenirs.

– Pardon ?

– Comme je te le dis. En 2014, un couple d’Anglais a contacté une équipe d’historiens de Londres après avoir découvert un crâne humain dans leur grenier.

– Oh.

– Les historiens se sont demandés un moment comment le crâne avait pu se retrouver là, stocké dans une boîte à cigare, et ils ont eu la bonne idée de regarder au fond d’une des orbites.

– Je veux que tu t’arrêtes.

– Aucune chance. Tu as toute l’histoire ici, si tu veux aller voir, mais pour faire court, ils ont trouvé un petit papier dans la cavité. Ce papier.

Et ça doit valoir les yeux de la tête.

– Tu traduis ?

– Tu l’auras voulu. La note dit ceci : « crâne de Havildar ’Alum Bheg’, du 46e Régiment d’infanterie du Bengale, tué au canon avec plusieurs camarades de son régiment. Il a été l’un des principaux chefs de la mutinerie de 1857 et était d’une humeur très brutale. A la tête d’un petit groupe, il a pris le contrôle de la route menant au fort, là où tous les Européens se pressaient pour se mettre en sécurité. Son expédition a surpris le Dr. Graham, tué à côté de la poussette où se trouvait sa fille. Sa victime suivante a été le révérend M. Hunter, un missionnaire qui fuyait avec sa femme et ses filles dans la même direction. Il a assassiné M. Hunter, sa femme et ses filles sur le bord de la route après les avoir traitées avec brutalité.  Alum Bheg était âgé d’environ 32 ans, mesurait 5 pieds 7 ½ pouces de haut et ne montrait aucun signe de maladie. Le crâne a été ramené à la maison par feu le capitaine Costello de service quand Alum Bheg a été exécuté. »

– Mais enfin.

– Oui. Le pire, c’est que les historiens ont aussi découvert que le crâne portait des traces de couteau.

– Ce qui veut dire… ?

– Que le brave capitaine Costello a préparé ou fait préparer son petit souvenir de guerre en l’écorchant.

9 commentaires sur “Chair à canon

  1. Bonjour,

    “Quand tu décides mettre”, il manque le “de”.
    Voilà ce que c’est que d’avoir des lecteurs attentifs parce qu’ils apprécient vos articles.

  2. Marrant, les anglais ont toujours revendiqué l’invention de la guillotine (comparez la version française et anglaise de la page Wikipedia par exemple).

    Pour les breeders, 1 c’est pas du grunge, 2 la chanson parle d’un autre type de canon…

    1. Concernant The Bredders, le son alternatif revenu des années 90’ m’a rappelé d’autres sons écoutés à l’époque. J’ai commencé Grunge avant de virer alternatif mais le Grunge n’est il pas une émanation de l’alternatif ?
      Je crois que
      Nous allons poursuivre ces échanges au bar, je te paie une pinte ?

      1. C’est l’inverse. Pour simplifier Nirvana et Breeders viennent grosso modo des Pixies, les premiers ont “fondé” le grunge, les secondes (même label, même bassiste) sont plutôt de la power/pop-rock/alt-rock/…

        Mais tous viennent de Husker Dü et papi Bob Mould

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