Une petite dose d’anti-mythes

Bon, vous vous souvenez de Nitobe Inazo ? Agronome et diplomate japonais, il est l’auteur d’un livre qui, à la fin du 19ème siècle, a popularisé dans le monde entier une image romantique des samurais et de leur code de conduite qui…prenait quelques libertés avec la réalité. Au point que cette vision est aujourd’hui beaucoup plus connue, et prise pour argent comptant, que les faits historiques.

Fidèles à notre mission auto-assignée de ruiner votre imaginaire, nous allons nous attaquer aujourd’hui à deux situations du même tonneau.

Casque c’est que cette histoire ?

Il est probable que vous n’avez pas non plus entendu parler de Carl Emil Doepler. A moins d’être particulièrement versés dans l’histoire du costume d’opéra, un domaine éminemment respectable mais peu fréquenté. Non, c’est Doepler, pas Doppler, donc ça n’a rien à voir avec la physique de la propagation des ondes. Carl Emil est responsable, à peu près tout seul, d’un fort beau cliché historique.

Nous avons déjà eu ici l’occasion de vous expliquer que les vikings, qui ne constituaient qu’une catégorie de la population scandinave médiévale, plus précisément celle dont la profession consistait à aller piller les voisins, ne voguaient pas dans des drakkars. Puisque ce terme est une création du 19ème siècle qui ne correspond à aucune forme d’embarcation référencée. Passons donc aujourd’hui à une autre invention, contemporaine de la première, et tout aussi solide. Saurez-vous la repérer dans ce document de premier ordre culturel ?

Eh oui, bien vu, les barbes et moustaches tressées n’ont été inventées que dans les années 2010 à Brooklyn. Non, pas du tout. Au contraire, d’ailleurs, les Scandinaves, vikings inclus accordaient une attention toute particulière à leur toilette capillaire. On retrouve dans les fouilles de nombreux ensembles d’accessoires destinés aux soins de la barbe et des cheveux.

Comme pour beaucoup de choses qui sont passées entre les mains des vikings, il lui manque quelques dents.

Aussi, ils se lavaient les cheveux à l’urine pour éliminer les poux. Vous pouvez essayer ça chez vous si vraiment vous y tenez.

En revanche, ni les vikings, ni les Scandinaves au sens large, n’ont porté de casques à cornes. Des casques oui, mais sans ornements particuliers. Mais alors, d’où ça vient ?

Les auteurs latins classiques (Tacite, Diodore de Sicile, Plutarque) décrivent les Celtes et les Gaulois comme portant sur leurs chefs des casques qui représentent souvent des animaux ou traits animaux (cornes, oiseaux, sangliers). Au Moyen-Age, les érudits allemands établissent que par Celtes ou Gaulois, ces auteurs entendaient également les Germains. Donc en Allemagne, il est entendu que les Anciens arboraient des casques similaires, c’est-à-dire pour certains avec des cornes. Ils apparaissent par conséquent régulièrement dans l’iconographie à partir du 17ème siècle.

Quand l’Empire allemand est fondé en 1871, la ligne officielle consiste à glorifier l’histoire et la culture proprement germaniques, distinctes des sphères grecques et latines. Les traditions et mythes scandinaves sont ainsi assimilés pour constituer ce grand corpus germanique. Le Kaiser est lui-même très friand de l’histoire et des mythes scandinaves. Pour lui comme pour le « Cercle de Bayreuth », c’est-à-dire la société des amateurs enthousiastes de Wagner, la Scandinavie est le berceau de la culture germanique. Pourquoi parle-t-on du Cercle de Bayreuth ? Parce qu’en 1876, Wagner crée un festival d’opéra dans cette ville de Bavière. Et pour la première édition, une grande représentation du cycle de l’Anneau des Nibelungen est prévue, en présence notamment du Kaiser. A cette occasion, la création des costumes est confiée à Car Emil Doepler. En vertu de ce qui a été dit précédemment, ce brave Carl ne se pose pas de question : ce qui est germain est scandinave et vice-versa, les Germains portaient des casques à cornes (et à ailes), donc les Scandinaves aussi.

Alors que les cornes en vrai c’est fait POUR BOIRE.

Et c’est parti de là. Parce qu’à l’époque une représentation de Wagner, pour la première d’un grand festival, en présence d’altesses impériales, peut suffire à laisser une empreinte culturelle profonde. Dans les années et décennies qui ont suivi, l’image du Scandinave cornu s’est progressivement imposée partout.

Tartan en emporte le vent

Allez, pour la bonne bouche, allons encore ratiboiser une autre idée reçue. Après les samurais et les vikings, elle concerne elle aussi un « peuple » fier, brave, et dont il vaut mieux éviter de casser les pieds. Il habite un pays rude, au climat éprouvant, parcourt la lande et les hautes-terres, se balade avec de grandes épées à deux mains, rince sa panse de brebis farcie à grand coup de whisky, et…porte des jupes ?

“Z’avez pas vu passer un viking? M’a piqué mon peigne.”

Le Highlander, l’homme des Hautes-Terres d’Ecosse (oui alors bon, point culminant 1344 mètres, c’est 500 mètres sous celui du Massif Central). Et s’il y a bien un truc qui le caractérise, c’est son tartan. Le tartan, c’est ce motif de tissu que nous appelons écossais, c’est-à-dire avec son quadrillage multicolore. Le tartan est le plus souvent confectionné en laine, donc ça tient chaud et on peut ne rien mettre en-dessous. Et on en fait, évidemment, les kilts. Pas que, mais ça reste quand même l’accessoire textile le plus écossais qui soit.

Et s’il y a bien une chose que nous savons tous des tartans écossais, grâce notamment à des œuvres cinématographiques qui cimentent littéralement la culture occidentale…

Un film avec un authentique Ecossais. Qui joue un Espagnol né en Egypte qui se bat avec un sabre japonais, face à un Ecossais français. C’est de la culture exigeante.

c’est que depuis des temps immémoriaux chaque clan écossais possède « son » tartan propre, un motif de lignes et de couleurs qui permet de l’identifier, lui, et de le distinguer de tous les autres. Ainsi, l’expert versé dans la science des tartans peut, à l’instar du spécialiste en héraldique, distinguer un membre de la famille Campbell ou McGregor à la seule vue de ses vêtements, et ce depuis que ces familles existent.

Après toutes ces interprétations a minima fantaisistes, faut bien que je vous mette une authentique représentation d’un Highlander, réalisée dans les années 1800.

Eh ben pas du tout. On a mis la main sur des pièces archéologiques de tissu qui ressemblent à des tartans et qui remontent à l’Age de fer. On les retrouve en Europe centrale, en Scandinavie, et en Chine. Dans les iles britanniques, les premiers motifs quadrillés, simples, dateraient du 3ème siècle de notre ère. Le tartan tel que nous le connaissons n’apparaît en Ecosse qu’au 16ème siècle, et ne se développe vraiment que dans les deux qui suivront. Au début des années 1700, le livre Description des Iles Occidentales de l’Ecosse confirme que les Ecossais s’habillent en tartans, et que les motifs varient selon les iles et régions. Mais pas selon les familles. On peut utiliser le tartan pour déterminer une origine géographique, mais pas clanique.

Il est ainsi largement admis que lors de la bataille de Culloden de 1746, qui marque la défaite finale de la famille Stuart face à la famille Hanovre (de l’Ecosse contre l’Angleterre, pour faire simple), il n’y avait pas de tartans claniques. Ces derniers constituent ainsi une forme de tradition inventée sinon de toute pièce, du moins fort tardivement. En effet, c’est en avril 1815 que la Société des Highlands de Londres, elle-même fondée en 1778, sollicite les chefs des différentes familles écossaises pour leur demander de lui fournir le motif du tartan qu’il convient d’attacher officiellement à leurs noms et armoiries. L’enregistrement et l’officialisation des motifs claniques remontent donc au 19ème siècle. A noter d’ailleurs la réponse du baron Macdonald, pour vous donner une idée du caractère « ancestral » des tartans familiaux :

« Etant réellement ignorant de ce qu’est le tartan Macdonald, je suggère que vous ayez la bonne grâce de mobiliser tous les moyens à votre disposition pour obtenir un motif parfaitement original, afin que je puisse l’associer à mes armoiries. »

Traduction :

« Vous comprenez, chez les Macdonald, on a aucune idée de ce qu’on fabrique exactement. D’ailleurs, si vous aviez aussi une vraie recette de sandwich, ça nous éviterait de faire n’importe quoi. »

Si on ne peut plus se fier à Christophe Lambert comme référence sérieuse, où va-t-on ?

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