99 142 Luftballons

Hast du etwas Zeit für mich ? Dann singe ich ein Lied für dich von 99 Luftballons auf ihrem Weg zum Horizont…

– Ce n’est pas un peu tard pour réviser tes verbes forts ?

– Ce n’est pas pour réviser, andouille. C’est la version originale d’un tube planétaire.

– En allemand ? Des groupes germaniques qui tabassent dans les charts, il y en a un paquet mais ils chantent en général en anglais, non ?

– Mais oui, en allemand. C’est le début de 99 Luftballons, que la chanteuse Nena Kerner sort en 1983 et…

– … qu’elle interprétait nettement mieux que toi.

– Fennec. Une protest song à l’allemande qui dénonce la guerre froide, la course aux armements et le risque de guerre nucléaire. La chanson raconte que des pilotes interviennent pour abattre 99 ballons de baudruche en croyant à une attaque aérienne. L’escalade militaire qui suit fait péter la planète.

– Toujours très optimiste, le rock allemand, très gai. La joie de vivre, l’optimisme chevillé au corps.

– Là où c’est surtout drôle, c’est qu’on a vraiment attaqué l’Allemagne à coups de ballons, fut un temps.

– Pardon ?

– Je ne sais pas si Nena connaissait cette histoire mais je peux te promettre que je ne me fous pas de toi. Je ne t’apprends pas que la Deuxième guerre mondiale est une mine d’opérations militaires plus baroques les unes que les autres ?

– Oui, j’en ai quelques-unes en mémoire comme Mincemeat. On se demande à qui la faute, tiens.

– Je plaide coupable. Le coup des ballons, c’est l’Opération Outward.

– Non mais attends, ce n’est vraiment pas une blague ?

– Arrête de vérifier le calendrier, on est encore loin du 1er avril. Non seulement ce n’est pas une blague mais c’est une des attaques contre l’Allemagne nazie les plus efficaces de la deuxième guerre, rapportée à son très faible coût. Comparé aux 2,5 millions que les Alliés ont claqué en tentant de transformer des icebergs en porte-avions, c’est cadeau.

– Non mais que ça marche je veux bien, mais qui a eu l’idée et quand ?

– Les Anglais, forcément, en 1940. En fait, ça fait déjà plusieurs mois que l’armée utilise des ballons captifs pour se protéger des attaques aériennes.

– Comprends pas.

– Après la débâcle française, le IIIe Reich fait absolument tout ce qu’il peut pour faire tomber la seule grande puissance européenne qui lui tienne encore tête. Enfin presque tout : elle ne tente pas de débarquer en Angleterre mais sa marine de guerre et son aviation envoient du pâté pour la faire craquer politiquement et militairement. Et ça passe notamment par le Blitz, une campagne de bombardements massifs qui touchent Londres et les grandes villes industrielles anglaises, d’une part pour mettre la pression sur le pouvoir politique et les populations civiles, d’autre part pour abîmer l’appareil militaro-industriel anglais.

– Je ne vois toujours pas ce que viennent foutre des ballons dans cette histoire.

– Mais si et tu connais même très bien leur silhouette parce qu’on les a aussi utilisés après le Débarquement. Tu vois les machins qui flottent au-dessus de la plage, ici ?

Complètement moches, ces cerfs-volants.

– Ah mais oui…

– Voilà. Ce sont des barrage balloons.

– C’est tellement grotesque que les pilotes allemands se foutent à l’eau tellement ils rigolent ?

– Non. C’est attaché au sol par un filin d’acier capables de découper leurs ailes en deux s’ils ont la mauvaise idée de passer trop près. Et le même procédé avait déjà servi pendant le Blitz, pour protéger les sites les plus sensibles d’Angleterre. Tiens, là, ils sont installés autour de Buckingham Palace, histoire d’éviter à Georges VI de se faire sucrer son thé avec une bombe de 250 kilos dans ce genre-là.  

“By Jove, enfin tranquilles, je dis.”

– Mais ça a marché ?

– Oh oui. Entre septembre 40 et la fin du Blitz, en mai 1941, 102 avions se sont pris un câble à travers la courge, ce qui se soldait en général soit par un atelier découpe en plein ciel pour les pilotes allemands, soit par un crash, dans la mesure où un avion qui vient de se faire arracher une aile vole vachement moins bien.

– Une pensée, Charlélie. Bon, mais ceci dit, je comprends mal comment on parle d’un gag défensif, si efficace qu’il soit, à une attaque sauvage de ballons de baudruche.

– Eh ben tu peux dire merci à la météo.

– Mais encore ?

– La nuit du 17 septembre 1940, une grosse tempête a touché l’Angleterre. Mais une vraie grosse tempête, assez puissante pour arracher les amarres d’une partie des barrage balloons. Les vents en altitude ont fait le reste et en ont entraîné plusieurs jusqu’en Scandinavie. Certains ont même fini en Norvège, à plus de 1500 bornes de leur point de départ.

– Je ne vois toujours pas.

– Eh bien figure-toi que ça a foutu un bordel pas possible. Les ballons traînaient toujours leurs amarres et quand ils ont fini par se rapprocher du sol, certaines ont heurté les lignes hautes tensions.

– Oh…

– Voilà. Ça produit ce que les professionnels de l’électricité appellent techniquement une putain de grosse châtaigne. Cette nuit-là, un rapport suédois indique que « les ballons de barrage arrivaient en telles quantités que le ciel était illuminé d’étincelles lorsque leurs câbles touchaient les fils électriques ». À la clé, des coupures de courant massives dans tous les pays concernés. Je peux te dire qu’il n’a pas fallu longtemps aux grands malades du haut commandement britannique pour se dire qu’ils tenaient peut-être un chouette moyen d’emmerder Hitler pour pas cher : si ce genre de gag peut se produire par accident, pourquoi ne pas faire en sorte de le faire soigneusement exprès ?

– Je te le demande.

–  Churchill aussi. Le 19 septembre, deux jours plus tard à peine, il commente la note du War Cabinet en indiquant en marge « we may make a virtue of our disfortune », nous pouvons faire de nos malheurs un avantage.

– Franchement, ça me paraît toujours aussi tordu pour une infinité de raisons.

– Oh il y a des doutes et des obstacles, effectivement. L’Amirauté est favorable, la Royal Air Force nettement moins pour d’excellentes raisons d’ailleurs : en haut lieu, ils craignent de voir leurs propres pilotes se prendre accidentellement les pieds dans un machin destiné à voler jusqu’en Allemagne. Mais petit à petit, les essais se montrent concluants et l’armée britannique finit par se dire que ça vaut le coup de tester une attaque à grande échelle.  

– Ah parce qu’ils ont fait des essais.

– Plein. Il fallait trouver le bon type de ballon et surtout le bon type de câbles : pas chers à produire, faciles à lancer, capables de voler plusieurs centaines de kilomètres, de créer des courts-circuits massifs sur le réseau électrique allemand… Et ça ne se fait pas comme ça : le projet met presque deux ans à voir le jour et implique une tripotée d’industriels, de militaires, de météorologues, d’ingénieurs… Le tout sous le sceau du secret le plus absolu. En mars 1942 enfin, les Anglais décident qu’ils sont prêts à passer à la phase opérationnelle.

– Bon, et ça marche comment ?

– Assez vite, les grosses têtes de l’armée anglaise réalisent qu’il n’est pas du tout nécessaire d’utiliser les barrage balloons. De simples ballons météorologiques de 2,5 mètres de diamètre, un peu tripatouillés pour les besoins de la cause, sont largement en mesure de faire autant de kilomètres – ils sont littéralement conçus pour, en fait. Pour le câble, pareil ! Grâce aux renseignements obtenus sur les spécificités techniques du réseau allemand, plutôt vieillissant, les électriciens constatent qu’un simple filin d’acier, bien plus léger que les amarres des ballons de défense, suffit pour foutre en rideau des lignes à haute tension. Les statisticiens s’en mêlent et estiment qu’un ballon qui survolerait l’Allemagne aurait entre 10 et 75 % de chances de toucher un câble électrique à un moment. Et qu’il aurait de toute façon toutes les chances de foutre un merdier pas possible en accrochant toute une série d’obstacles sur sa route.

– Entre 10 et 75 % ? Sympa, l’estimation. Ils se sont reconvertis chez Chronopost, non, après la guerre ?

– Dis, tu imagines la quantité de paramètres qu’il faut prendre en compte ? La nature et la puissance des vents, leur puissance, le temps, les courants aériens en altitude, le tracé du réseau allemand, le choix du point de départ, le poids du câble et des bombes…

– Comment ça des bombes ?

– Je ne t’ai pas dit ? Ce cher Q devait déjà bosser pour l’armée parce que les petits malins de l’Amirauté réussissent à créer deux modèles de ballons. Le premier est simplement équipé du fameux câble destiné à bousiller le réseau électrique allemand. Le deuxième emmène un retardateur savamment réglé pour faire péter la bombe incendiaire dans lequel on l’a planté. Objectif : déclencher des feux de forêts.

“Pour une fois, James, le but est bien de ne PAS me rendre le matériel en bon état”.

– Oh ben les nazis vont sans doute aller attaquer la forêt pour se défendre, oui, c’est malin.

– Tout ce qui peut détourner des ressources allemandes est bon à prendre, Sam. L’essence claquée par les pompiers qui partiront pour étendre un incendie, ce sera toujours ça qui ne finira pas dans le réservoir d’un Messerschmitt. La guerre ne se gagne pas qu’en tirant des coups de pétards dans tous les coins et user l’ennemi, les Anglais savent très, mais alors très bien faire.

– Bon. Je n’arrive toujours pas à ne pas trouver ça parfaitement grotesque mais allons-y : concrètement, comment ça fonctionne ?

– Le 20 mars 1942, en lien avec le RAF Balloon Command, l’Amirauté lance la première opéra…

– Attends attends attends. Le Royal Air Force Balloon Command ?

– Oui.

– Le Commandement des Ballons de la Royal Air Force ? Il y a eu un Commandement des Ballons dans la RAF ? Avec un commandant des ballons ?

– Ben oui. Un Air Marshall en fait mais…

– Ahahaaaahahaaaaaaaa.

– C’est très sérieux, tu sais.

Traduite du latin, cette fière devise : “surtout ne pas péter”.

– Muhuhuhuuuuu oui pardon pardon mouaaaaaaaaaaaaaah.

– … Le 20 mars 1942, donc, le premier lancement est organisé par l’Amirauté britannique et huit heures plus tard, la première attaque aux ballons météorologiques de l’histoire [1] touche l’Allemagne nazie. Au mois d’août, ils en sont à 1000 lancement par jour. Et tu veux te marrer ?

– Dis toujours.

– Les militaires ont apparemment le même réflexe que toi : ça ne leur semble ni très crédible, ni très glorieux, comme manière de faire la guerre. C’est même pour ça que c’est l’Amirauté qui s’est fait refiler le bébé et pas la RAF qui estimait officiellement que ce n’était pas très fair play et que je cite, « des attaques de cette nature ne devraient pas pouvoir partir d’un pays qui pratique le cricket ». Du coup, devine qui gère l’opération ?

– Euuuuh ben…

– 140 femmes issues du WREN.

– Le pardon ?

– Le Women’s Royal Naval Service. Des militaires non combattantes puisqu’en vertu de certains clichés misogynes qui n’ont bien évidemment plus cours aujourd… Oui, bon, oublie : on estime que des femmes ne sauraient être bonnes à faire autre chose que du ravitaillement, du secrétariat ou de l’intendance – allez, on peut sans doute en faire de bonnes infirmières, aussi. Du coup, ce sont elles qui se retrouvent à balancer des ballons incendiaires sur l’Allemagne parce que c’est bien un truc de gonzesse, tiens, ça, encore. Bon, on les fait quand même diriger par un homme, hein, restons sérieux, en l’occurrence le capitaine Banister dont la propre fille lancera d’ailleurs sa part de ballons. Elle fait peut-être partie de celles qui s’amusaient à envoyer leurs bons vœux aux nazis à coups de « Eat it, bastards » ou « Balls to Goering » griffonnés sur les enveloppes de latex.

– Et ?

– Et elles s’en sortent super bien alors que ce n’est pas une partie de plaisir. Un ballon sur deux est incendiaire, ce qui fait que tu as toujours le risque que ça te pète à la gueule, surtout quand tu lances ça un jour de vent et qu’il fait moins 15°. L’autre gag, c’est que les ballons sont gonflés à l’hydrogène, gaz qui peut de toute façon péter avec ou sans bombe. Les Britanniques ayant un certain sens de la formule, le capitaine Banister racontera plus tard que beaucoup de femmes de ses équipes auront gagné dans l’affaire un « instant suntan », un bronzage instantané.

– Elles ont lancé combien de ballons, en tout ?

– 99 142, tous lancés entre mars 1942 et l’été 44.

– Tant que ça ?

– Eh oui. 99 142 Luftballons à 2 £ pièce qui ont causé plus de dégâts que bien des bombardements classiques même si on peinera toujours à en mesurer l’impact réel, que les Alliés n’ont pu commencer à évaluer qu’après la guerre puisqu’aucun pilote n’avait là pour observer l’effet de chaque lancer. Mais le 12 juillet 1942, un des filins a touché une ligne çà haute tension près de Leipzig, ce qui a déclenché un incendie suffisamment monstrueux pour raser la centrale électrique de Böhlen, juste à côté. Les dégâts ont été estimés à plus d’un million de livres, soit cinq fois le coût de l’ensemble de l’Opération Outward avec un seul ballon…

– Mais pourquoi ils ont arrêté un an avant la fin de la guerre, alors ?

– Parce que les missions de bombardement classiques se mutlipliaient sur l’Allemagne à cette période et que ça devenait trop dangereux d’envoyer à la fois des équipages et des ballons. Les pilotes alliés avaient suffisamment à faire avec la Flak, la DCA allemande, pour devoir en plus éviter de se faire accrocher le fion par un filin d’acier. La dernière mission date du 4 septembre 1944. Alors, convaincu ?

– Écoute, oui. Et franchement, au départ, je trouvais le sujet gonflé.

– Tu es incorrigible, bon dieu.


[1] Il y en a eu d’autres ensuite : en 1944, le Japon a lancé plus de 9000 ballons incendiaires en papier de mûrier en direction des côtes américaines dans le cadre du Projet Fugo. Moins de 6 % ont atteint leur cible, à plus de 10 000 km de leurs points de départ, et la plupart n’ont pas explosé.

2 commentaires sur “99 142 Luftballons

  1. J’avais découvert l’histoire des ballons japonais avec un épisode de ReGenesis, mais finalement connaissant Churchill ça ne me surprend pas qu’il ait tenté aussi, et je suis content de le découvrir ici👍

  2. Très intéressant (comme souvent ici) !
    Je déduis également un attrait certain pour Nina Hagen puisque une certaine Nena Hagen vient prendre la place de Nena Kerner…
    Mais c’est secondaire.

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